Marissa n’a pas bougé de la porte.
« Explique, » a-t-elle répété.
Graham a ouvert la bouche, puis l’a refermée.
« Je ne sais pas par où commencer. »
« Par le début, » ai-je dit. « Pour une fois, quelqu’un dans ce jardin va dire la vérité depuis le début. »
Daniel a soupiré, comme si toute cette scène l’ennuyait.
« Très bien. Je vais commencer. »
Il s’est assis sur le rebord de la terrasse, sans y être invité.
« Il y a huit mois, j’ai appris que ta grand-mère t’avait laissé un fonds, Marissa. Un fonds important. Libéré à ton mariage. »
« Comment as-tu appris ça ? »
« J’ai mes façons. »
« Réponds-lui, » ai-je dit.
« Un ancien collègue de ta mère travaillait au cabinet qui gère le fonds. Il me devait de l’argent. Je l’ai fait parler. »
Voilà. Simple. Sordide.
« Et ensuite ? » a demandé Marissa, la voix étonnamment calme.
« Ensuite j’ai réfléchi. J’étais vieux. Fatigué. Sans argent, sans famille, sans avenir. Et j’ai pensé — pourquoi pas ? Pourquoi ne devrais-je pas avoir droit à une part de ce qui, techniquement, appartient aussi à mon sang ? »
« Ce n’est pas ton sang, Daniel. C’est mon héritage. »
« Tu es ma fille. »
« Biologiquement. »
Le mot est tombé entre eux comme une pierre.
« Tu peux le nier tant que tu veux, » a-t-il dit, « mais ça ne change rien au fait que je t’ai donné la vie. »
« Tu m’as donné la vie et ensuite tu es parti. »
« Parce que je devais partir ! » Sa voix a monté d’un coup. « Tu ne sais pas ce que c’était, cette époque. Les dettes de jeu. Les gens qui me cherchaient. Rester aurait mis ta mère en danger. Vous en danger. »
« Tu aurais pu appeler. Écrire. Envoyer un mot. N’importe quoi pendant vingt-deux ans. »
« Et dire quoi ? “Bonjour, c’est votre père raté, celui qui a fui” ? »
« Oui ! » Marissa a crié ce mot, la première fois qu’elle élevait vraiment la voix. « Oui, exactement ça ! Parce qu’au moins ça aurait été honnête ! Au lieu de ça tu réapparais vingt ans plus tard avec un homme que tu as payé pour m’épouser ! »
Daniel n’a rien dit.
« Tu ne me connais même pas, » a continué Marissa, les larmes commençant à couler, sans qu’elle les essuie. « Tu ne sais pas ce que j’ai vécu à l’école. Tu ne sais pas ce que c’est que de grandir avec un visage que les autres enfants fixent, ou évitent de regarder. Tu n’étais pas là pour aucune de ces nuits. »
« Je le sais. »
« Non, tu ne le sais pas. Tu l’imagines, peut-être. Mais tu ne le sais pas. »
Un long silence.
Puis Daniel, plus bas :
« J’ai peur de mourir seul, Marissa. »
Ces mots semblaient sincères, pour la première fois de la soirée.
« J’ai soixante et un ans. Je n’ai pas de famille, pas d’économies, pas d’endroit où aller quand je serai trop vieux pour travailler. Et j’ai pensé… j’ai pensé que si j’arrivais à revenir dans ta vie, même par une porte tordue, même par un mensonge, au moins j’aurais une chance. »
« Une chance de quoi ? De me connaître, ou de connaître mon argent ? »
« Je ne sais plus faire la différence, si je suis honnête. »
C’était, je crois, la phrase la plus vraie qu’il ait prononcée ce soir-là.
« Tu aurais pu venir seul, » a dit Marissa. « Frapper à la porte. Dire “je suis ton père, je regrette, je voudrais essayer.” Ça aurait été maladroit, douloureux peut-être, mais honnête. »
« Tu m’aurais claqué la porte au nez. »
« Peut-être. Ou peut-être pas. Tu ne le sauras jamais, parce que tu as choisi la solution la plus facile pour toi. Payer quelqu’un pour faire le travail difficile à ta place. »
Daniel a serré la mâchoire.
« Ce n’était pas facile. »
« Rien de ce que tu as fait ne ressemble à du courage, Daniel. »
Il n’a rien trouvé à répondre à ça.
Je me suis tournée vers Graham.
« Et vous ? »
Il a levé les yeux vers moi.
« J’avais quarante mille dollars de dettes, Elaine. Cartes de crédit. Un prêt personnel qui avait mal tourné. Un associé qui avait disparu avec l’argent d’un projet qu’on avait monté ensemble. »
« Ça ne justifie pas ce que vous avez fait. »
« Je sais. »
« Alors pourquoi le dire ? »
« Parce que vous méritez de savoir que ce n’était pas de la cupidité pure. C’était de la panique. »
« La panique, » a répété Marissa, amère. « Tu veux dire que la panique t’a poussé à me tenir la main pendant six mois. À me dire que tu m’aimais. »
« Je ne t’ai jamais menti sur ça. Pas depuis un moment déjà. »
« Comment veux-tu que je te croie ? »
« Je ne veux pas que tu me croies ce soir. Je ne le mérite pas. »
Il s’est passé une main sur le visage.
« Daniel m’a contacté par message, il y a huit mois. Il connaissait déjà mon nom, mon adresse, mes dettes. Il m’a proposé cinquante mille dollars pour te courtiser, t’épouser, et disparaître ensuite avec ma part une fois le fonds débloqué. »
« Cinquante mille dollars, » a dit Marissa, comme pour goûter le prix qu’on avait mis sur sa vie.
« Oui. »
« C’est ce que je vaux, pour toi. »
« Non. C’est ce que valait le mensonge, au début. Pas toi. »
« Comment fais-tu la différence ? »
« Parce qu’à un moment, le mensonge est devenu insupportable, et toi tu es devenue la seule chose vraie dans toute cette histoire. »
Marissa a détourné le regard, vers le fond du jardin, vers l’obscurité.
« Depuis quand ? » a-t-elle demandé sans le regarder. « Depuis quand est-ce devenu vrai ? »
« Le soir où tu m’as raconté l’histoire de ton dixième anniversaire. Le gâteau que ta mère avait fait, en forme de bibliothèque, parce que tu voulais devenir bibliothécaire. »
Je me souvenais de ce gâteau.
Je ne savais pas qu’elle l’avait raconté à qui que ce soit.
« Ce soir-là, » a continué Graham, « j’ai compris que j’étais en train de mentir à quelqu’un qui ne méritait aucun mensonge. Et je n’ai rien fait. J’ai continué, parce que j’étais lâche, et parce que j’avais peur de perdre l’argent avant d’avoir remboursé mes dettes. »
« Alors tu as continué à me mentir en sachant que c’était mal. »
« Oui. »
Il n’a pas cherché à adoucir la réponse.
« Chaque jour, un peu plus. Et chaque jour, ça devenait plus difficile à arrêter. »
Daniel s’est levé de la terrasse, visiblement irrité par la tournure de la conversation.
« Tout ce psychodrame ne change rien au fait que le fonds existe, et qu’il devrait me revenir en partie. »
« Il ne te revient en rien, » ai-je dit.
« Elaine. »
« Ne prononce pas mon prénom comme si nous étions encore des gens qui se connaissent. »
Il a eu un rictus.
« Toujours aussi dure. »
« Et toi, toujours aussi lâche. »
Marissa s’est essuyé les yeux d’un geste rapide, presque violent.
« Je veux que vous partiez tous les deux. »
« Marissa — » a commencé Graham.
« Maintenant. »
Sa voix ne laissait aucune place à la discussion.
Daniel a haussé les épaules, comme si tout cela n’était qu’un contretemps mineur.
« Ce n’est pas fini, » a-t-il dit en se dirigeant vers la porte du jardin. « J’ai des droits. »
« Tu n’as aucun droit, » a répondu Marissa. « Tu as une fille que tu as abandonnée, et tu viens seulement de t’en souvenir parce qu’il y a de l’argent au bout. »
Il n’a pas répondu.
Il est parti dans la nuit, sans se retourner.
Graham, lui, s’est arrêté un instant devant Marissa.
« Je suis désolé. »
« Je sais. »
« Ce n’est pas suffisant. »
« Non. Ce n’est pas suffisant. »
Il a hoché la tête, comme s’il s’y attendait, et il est parti à son tour.
Marissa et moi sommes restées seules dans le jardin, sous le pommier, dans le froid du soir.
Elle s’est laissée tomber sur la chaise que Daniel avait quittée.
« Maman. »
« Je suis là. »
« Je ne sais pas ce que je ressens. »
« Tu n’as pas à le savoir tout de suite. »
Elle a posé sa tête contre mon épaule, comme quand elle avait sept ans et pleurait après une mauvaise journée d’école.
Et nous sommes restées comme ça, longtemps, sans un mot de plus.
À suivre…
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