PARTIE 5 — Lauren rappelle, la voix radoucie, mais ce n’est plus vraiment moi qui semble l’intéresser

 

 

Trois jours ont passé.

Trois jours à laisser sonner, à regarder le prénom de Lauren clignoter sur l’écran sans y toucher.

Ce n’était pas facile. Une partie de moi, la partie qui avait bercé cette enfant, qui l’avait habillée pour la maternelle, qui avait cousu l’ourlet de sa robe de bal à la machine empruntée à une voisine, cette partie-là voulait décrocher à chaque appel.

Mais Priya avait raison sur un point : les premières décisions, une fois prises sous le coup de la panique de quelqu’un d’autre, sont presque toujours les mauvaises.

Alors j’ai attendu.

Le huitième appel, j’ai répondu.

« Maman. Enfin. »

Sa voix tremblait, ou faisait semblant de trembler. Je n’arrivais plus à faire la différence.

« Je suis là, Lauren. »

« J’étais tellement inquiète. Tu ne réponds jamais, d’habitude tu réponds toujours. »

« J’avais besoin de réfléchir. »

Un silence.

« Réfléchir à quoi ? »

J’ai fermé les yeux.

« À ce qui s’est passé à ton mariage. À ce qui s’est passé après. »

« Maman, je suis désolée pour la fontaine. Vraiment. J’aurais dû te retenir, j’aurais dû… »

« Ce n’est pas de ça que je veux parler aujourd’hui. »

« De quoi, alors ? »

Sa voix avait changé de texture. Plus tendue. Plus pressée.

« Du livret. »

« Oui. Justement. Trevor n’arrête pas d’en parler. Il dit que la banque a paniqué. Que ce n’était pas normal. »

« La banque n’a pas paniqué. Elle a fait son travail. »

« Maman, s’il te plaît, dis-moi ce que c’était. »

J’ai pris une inspiration lente.

« C’était un plan de participation, de mon ancien employeur. Il y a trente ans. »

« Et alors ? »

« Et alors, j’ai continué à y verser de l’argent, chaque mois, pendant trente ans, sans jamais m’arrêter. »

« Tu sais, a-t-elle repris, après un silence, avec le prêt de la maison, les taux ont tellement grimpé depuis notre achat. On paie presque deux fois ce que payait Diane à son époque. »

« Je suis désolée de l’entendre. »

« Ce n’est pas rien, une mensualité comme ça, chaque mois. »

« Je sais ce que c’est, Lauren. J’ai payé un loyer en retard plus souvent que je ne veux m’en souvenir. »

« Ce n’est pas pareil, j’imagine. »

« Non. Ce n’est pas pareil. »

« Combien ? »

La question est sortie trop vite. Trop nette.

« Pardon ? »

« Combien il y a dessus, maman ? »

J’ai regardé par la fenêtre, le mur de brique en face, un pigeon posé sur le rebord.

« Un peu plus de trois cent quarante mille dollars. »

Le silence, cette fois, a duré longtemps.

Assez longtemps pour que j’entende sa respiration changer.

« Trois… trois cent quarante mille ? »

« Oui. »

« Maman. »

« Oui. »

« C’est… »

Elle n’a pas terminé sa phrase.

Je l’ai terminée pour elle, dans ma tête. Énorme. Injuste. Inespéré. Un mot pour chaque émotion qu’elle n’osait pas nommer.

« Je n’arrive pas à y croire, a-t-elle enfin dit. Toutes ces années, tu travaillais la nuit, tu portais les mêmes robes à chaque mariage, et pendant ce temps… »

« Et pendant ce temps, je mettais huit dollars de côté, chaque mois, sans savoir ce que ça deviendrait. »

« Pourquoi tu ne nous en as jamais parlé ? »

« Parce que je ne le savais pas moi-même. Personne ne me l’avait dit. »

« Et maintenant ? Qu’est-ce que tu vas faire ? »

Il y avait, dans cette question, quelque chose que je n’ai pas aimé.

Une avidité polie. Une inquiétude qui ne portait pas sur moi.

« Je ne sais pas encore. »

« Tu pourrais au moins prendre des vacances. Tu n’en as jamais pris, de toute ma vie. »

« Je prendrai des vacances quand j’en aurai envie, Lauren. Pas parce qu’un chiffre me le permet soudainement. »

« Tu vas arrêter de travailler ? »

« Non. »

« Pourquoi pas ? Maman, tu n’as plus besoin de nettoyer des bureaux la nuit. »

« Je continuerai tant que ça me convient. »

« Ça n’a aucun sens. »

« Ça en a, pour moi. »

Silence.

Un silence différent, cette fois. Un peu tendu.

« Trevor pense que tu devrais voir un avocat. Pour organiser tout ça correctement. »

« Un avocat pour quoi, exactement ? »

« Pour… pour que ce soit officiel. Pour que ce soit réparti correctement, dans la famille. »

« Réparti comment, Lauren ? »

Elle a hésité, une fraction de seconde de trop.

« Je ne sais pas, moi. Une donation, peut-être. Ou un fonds commun, pour plus tard. »

« Un fonds commun avec qui ? »

« Avec… avec nous, j’imagine. Trevor et moi. »

« Je viens d’apprendre l’existence de cet argent hier matin, Lauren. Toi, tu parles déjà de fonds commun. »

Le silence, cette fois, avait un goût différent. Presque honteux.

« Trevor a un avocat en tête, j’imagine. »

« Il en connaît un très bien, oui. »

« Je m’en occuperai moi-même, Lauren. »

« Maman, ne le prends pas mal, mais tu ne connais rien à ces choses-là. »

« Je viens d’apprendre, en un jour, plus de choses sur les placements financiers que je n’en ai jamais su. Je crois que je vais m’en sortir. »

Elle a ri, un rire nerveux, mal assuré.

« Ce n’est pas ce que je voulais dire. »

« Je sais ce que tu voulais dire. »

Un autre silence.

« Est-ce qu’on peut se voir ? a-t-elle demandé enfin. Juste toi et moi. »

« Peut-être. Pas maintenant. »

« Pourquoi pas maintenant ? »

« Parce que je veux être sûre que tu veuilles me voir, moi. Pas mon compte en banque. »

Elle n’a pas répondu tout de suite.

Et ce silence-là, plus que n’importe quel mot, m’a donné ma réponse.

« Maman, comment peux-tu dire une chose pareille. »

« Parce que la dernière fois que je t’ai tendu quelque chose, tu l’as jeté dans une fontaine devant deux cents personnes. »

Elle a eu le souffle coupé. Je l’ai entendu, net, à travers le téléphone.

« Je… je ne pensais pas que ça avait autant d’importance. »

« Ça avait toute l’importance du monde, Lauren. »

« Je suis désolée. »

« Je sais. »

« Vraiment désolée. »

« Je te crois. »

« Alors pourquoi tu es si… si distante ? »

« Parce qu’être désolée et vouloir réparer, ce ne sont pas la même chose. »

Elle n’a rien répondu à ça.

« Je dois raccrocher, ai-je dit doucement. On se reparlera. »

« Maman, attends… »

J’ai raccroché.

Pas par cruauté.

Par nécessité, encore.

J’ai posé le téléphone sur la table, et j’ai regardé mes mains, encore un peu rêches à cause de l’eau de Javel et des gants trop souvent percés.

Ces mains avaient signé, pendant trente ans, pour huit dollars par mois.

Ces mains valaient, aujourd’hui, plus que la maison de Trevor et Diane réunis.

Je n’ai ressenti aucune fierté à cette pensée.

Seulement une tristesse tranquille.

Celle de comprendre, enfin et sans aucun doute possible, ce que ma fille regardait vraiment quand elle me regardait.

J’ai repensé à Ida, à sa phrase du sous-sol, trente ans plus tôt : un jour, quelqu’un déciderait pour moi si je ne décidais pas d’abord pour moi-même.

Ce jour-là, au téléphone, c’est exactement ce que Lauren avait essayé de faire.

Décider pour moi. Doucement. Poliment. Mais décider quand même.

Je n’allais pas la laisser faire.

Pas avec cet argent-là. Pas avec ce qu’il représentait.

J’ai posé la bouilloire sur le feu, machinalement, sans même avoir soif.

Le bruit de l’eau qui commence à frémir, c’est un son que je connais mieux que ma propre voix.

Il m’a calmée, comme toujours.

Rosa m’a trouvée assise sur les marches de l’immeuble, dix minutes plus tard, le téléphone encore chaud dans la main.

« Ça n’a pas l’air d’être allé comme tu voulais. »

« Ça s’est passé exactement comme je le redoutais. »

Je lui ai résumé l’appel. Le prêt de la maison. L’avocat de Trevor. Le silence, quand j’ai posé la vraie question.

Rosa a écouté, les bras croisés, le regard loin.

« Tu sais ce qui me frappe, dans ton histoire ? »

« Dis-moi. »

« Ce n’est pas qu’elle ait demandé de l’argent. N’importe qui, dans sa situation, y penserait, au moins une fois. C’est qu’elle n’ait pas remarqué qu’elle le faisait. »

J’y ai repensé toute la soirée, en glissant la serpillière d’un couloir à l’autre.

Elle n’avait pas remarqué.

C’était peut-être ça, le plus triste de tout.

À suivre…
Cliquez ici pour lire la suite et découvrir la fin complète 👉 PARTIE 6 — Trevor et Diane redécouvrent soudain toute l’affection qu’ils semblaient avoir oubliée depuis des années

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