Deux ans après nos retrouvailles, Nora me posa une question.
« Tu es déjà retournée sur cette plage ? »
« Non. »
Elle le savait probablement.
« Moi non plus. »
Silence.
Puis :
« Je pense que je veux y aller. »
Mon ventre se contracta.
« Avec qui ? »
Mauvaise première réponse.
Nora sourit sans joie.
« Voilà pourquoi je t’en parle avant. »
Je soufflai.
« Pardon. »
Elle voulait y aller avec sa thérapeute et Ruth.
Pas avec moi.
Je sentis une blessure immédiate.
La plage appartenait à notre traumatisme commun.
Dans ma tête.
Pour Nora, elle voulait faire quelque chose sans devoir gérer ma réaction.
« Je comprends. »
« Tu es déçue. »
« Oui. Mais je comprends. »
Elle hocha la tête.
« Je veux peut-être t’y emmener une autre fois. Mais la première, j’ai besoin de ne pas regarder si tu vas bien. »
Ça faisait mal parce que c’était raisonnable.
Le jour choisi, je suis restée chez moi.
Je savais l’heure.
Mauvaise idée peut-être.
À neuf heures, je regardais l’horloge.
À dix.
À onze.
Michael m’emmena marcher.
Je voulais envoyer :
Ça va ?
Je ne l’ai pas fait.
Nora avait dit qu’elle écrirait après.
À quatorze heures :
Je suis sortie de la plage. Ça a été dur. Je vais bien. Je t’appelle demain.
J’ai répondu :
Je t’aime. Repose-toi.
C’est tout.
Le lendemain, elle m’appela.
Elle avait marché depuis l’endroit où nous étions assises jusqu’au stand de glaces.
Le même emplacement commercial n’existait plus.
Une boutique de souvenirs à la place.
Ça l’avait bouleversée.
« J’ai passé huit ans à revoir ce stand dans ma tête. Et il n’existe même plus. »
Le temps.
Toujours.
Elle avait aussi retrouvé approximativement l’endroit où Caleb s’était garé.
Pas certain.
Elle se souvenait mal.
Trauma et huit ans.
Elle avait pleuré.
Puis acheté une glace.
« Quel parfum ? »
« Fraise. »
J’ai ri.
Elle aussi.
Quelques mois plus tard, elle me demanda si je voulais y aller avec elle.
Cette fois, j’hésitai.
Je pensais vouloir depuis toujours.
Maintenant j’avais peur.
« Oui. »
Michael vint aussi, mais resta plus loin une partie du temps.
Nous avons marché sur le sable.
Je voyais Nora seize ans partout.
La serviette.
Les sandales.
Le sac.
Puis Nora adulte à côté de moi.
Elle portait un pantalon léger et une chemise blanche.
Pas turquoise.
Nous avons trouvé un endroit.
Elle dit :
« Je pense qu’on était par là. »
Je me suis assise.
« Je me souviens exactement. »
« Moi pas. »
Encore une différence.
Pour moi, chaque détail avant la disparition était congelé.
Pour elle, il y avait eu trop de vie après.
Je décrivis la serviette.
Bleue.
La bouteille d’eau.
Le livre que je lisais.
Nora écoutait.
Puis :
« Tu sais ce qui est bizarre ? »
« Quoi ? »
« Je pensais que tu saurais immédiatement que j’étais partie volontairement. »
Je la regardai.
« Pourquoi ? »
« Parce que le téléphone était là. Les sandales. Ça ressemblait à une mise en scène. »
« Ça ressemblait à une fille qui allait acheter une glace. »
Elle hocha la tête.
« Oui. »
Nous sommes restées silencieuses.
Puis elle dit :
« Je suis contente que tu n’aies pas arrêté de chercher. »
Cette phrase.
Huit ans.
Je me suis mise à pleurer.
« Même quand tu pensais que je pouvais être partie ? »
« Oui. »
Je lui ai dit la vérité.
« Il y a eu des jours où j’étais en colère contre toi. »
Elle se crispa légèrement.
« Je sais. »
« Non. Tu ne sais pas. Je ne l’ai jamais dit. »
Je lui racontai.
Le troisième anniversaire.
J’avais cassé une tasse.
Crié dans la cuisine :
Comment peux-tu nous faire ça ?
Puis immédiatement culpabilité.
Michael avait ramassé les morceaux.
Nora pleurait.
« Je suis désolée. »
« Ce n’est pas pour te faire t’excuser. »
« Alors pourquoi me dire ? »
« Parce que je ne veux pas reconstruire notre relation sur une version où j’ai été une mère sainte qui n’a ressenti que de l’amour pur. J’étais aussi furieuse. »
Elle essuya ses yeux.
« Ça me fait bizarrement du bien. »
Je comprenais.
Si je n’avais jamais été en colère, alors elle devait peut-être continuer à imaginer une colère cachée énorme.
Nommer la vraie taille la rendait supportable.
Nous avons parlé de ma mère.
De la mort.
De ma colère.
De Caleb.
Pas longtemps.
Puis Nora demanda :
« Tu veux une glace ? »
« Oui. »
Nous sommes allées à la boutique.
La fraise était trop sucrée.
Nous avons ri.
Je regardai la plage une dernière fois.
Pendant huit ans, cet endroit avait été la scène où ma vie s’était arrêtée.
Maintenant, c’était aussi l’endroit où j’avais marché avec ma fille adulte.
Pas effacé.
Élargi.
Encore une fois.
La guérison semblait souvent fonctionner comme ça.
Pas supprimer l’ancienne image.
En ajouter une autre assez forte pour qu’elle ne soit plus seule.
Cliquez ici pour continuer la lecture : PARTIE 12 : Nora a finalement décidé de parler publiquement, mais seulement lorsqu’elle a pu raconter son histoire sans être réduite ni à une fugueuse coupable ni à une victime sans volonté
Huit ans après la disparition de Nora, une inconnue portant sa tunique m’a demandé de cacher sa photo — puis elle m’a appris que ma fille était vivante, tout près de moi #12
Part 11 of 16
