Arthur eut quatre-vingt-six ans.
Élise trente et un.
Ils étaient toujours ensemble.
Toujours mariés.
Toujours impossibles à résumer en une phrase.
Marcel avait quatre-vingt-neuf ans.
Et il racontait encore l’histoire du buffet.
Chaque fois.
Sans exception.
“Arthur descendait en sifflotant.”
Arthur protestait :
“Je ne sifflotais pas autant que tu le racontes.”
“Tu dansais presque.”
“Mensonge.”
“Et moi, je lui demande…”
Puis Marcel prenait une voix dramatique.
“Arthur ! Comment tu as tenu toute la nuit ?”
Tout le monde riait avant même la chute.
Arthur répondait :
“Je n’ai pas tenu. Élise ronflait.”
Élise protestait.
Toujours.
“Je ne ronfle pas.”
Arthur disait :
“Six ans de mariage et toujours dans le déni.”
La blague était devenue familiale.
Mais la vraie histoire de cette nuit n’était plus un secret.
Tout le monde proche connaissait la boîte.
Les lettres.
La dispute.
La règle d’une lettre par an.
À leur sixième anniversaire, ils relurent les six lettres.
La première parlait de draps-housses.
La deuxième des vacances ratées à cause d’une grève.
La troisième de l’hospitalisation.
La quatrième du jour où Élise avait voulu adopter un chien et Arthur avait résisté.
Ils avaient fini avec deux chiens.
La cinquième parlait de Marcel.
La sixième était presque vide.
Arthur avait écrit :
Cette année, je n’ai rien d’important à dire.
Tout va bien.
Élise avait entouré cette phrase.
“C’est ma préférée.”
Arthur demanda :
“Pourquoi ?”
“Parce que tu n’essaies pas d’être profond.”
Il rit.
Les années avaient aussi changé la relation d’Arthur avec la mort.
Il n’y pensait pas moins.
Il y pensait mieux.
Il avait préparé ses papiers.
Ses volontés.
Son testament.
Ses directives médicales.
Tout.
Puis il avait arrêté de les vérifier tous les mois.
“Pourquoi ?” demanda Anne.
Arthur répondit :
“Parce que si je continue à organiser ma mort, elle va finir par croire que je suis impatient.”
Anne leva les yeux au ciel.
Élise rit.
Marcel, lui, vieillit moins facilement.
À quatre-vingt-neuf ans, il perdit une partie de sa mobilité.
Il détestait ça.
Arthur alla le voir souvent.
Un jour, Marcel dit :
“Tu sais ce qui m’énerve ?”
“Beaucoup de choses.”
“Les gens parlent plus fort avec moi maintenant.”
Arthur sourit.
“Comme si tes jambes avaient perdu l’audition ?”
“Exactement.”
Ils rirent.
Puis Marcel demanda :
“Tu regrettes ?”
“Quoi ?”
“Le mariage.”
Arthur ne répondit pas immédiatement.
“Non.”
“Jamais ?”
“Je regrette certaines journées.”
Marcel fronça les sourcils.
Arthur continua.
“Les disputes. L’hôpital. Le fait qu’Élise aura probablement une vie après moi.”
Marcel attendit.
“Mais le mariage ? Non.”
“Pourquoi ?”
Arthur regarda par la fenêtre.
“Parce que je préfère avoir une fin qui me fait peur qu’une vie où je n’ai rien commencé.”
Marcel sourit.
“Ça, tu devrais l’écrire.”
“Non.”
“Pourquoi ?”
“Élise va dire que c’est prétentieux.”
“Elle aura raison.”
Ils rirent.
Marcel mourut quelques mois plus tard.
Paisiblement.
Arthur fut dévasté.
Au service funèbre, quelqu’un demanda à Arthur de raconter un souvenir.
Il se leva.
Canne en main.
Regarda la salle.
Puis dit :
“Marcel avait une obsession étrange pour ma vie conjugale.”
Tout le monde rit.
Arthur raconta l’histoire du petit-déjeuner.
La question.
Le cœur.
La nuit de noces.
Puis la réponse.
“Je n’ai pas tenu toute la nuit. C’est Élise qui m’a tenu éveillé. Elle ronfle.”
Élise cria depuis le premier rang :
“Mensonge.”
Toute la salle éclata de rire.
Arthur aussi.
Puis sa voix changea.
“Mais Marcel ne savait pas tout.”
Silence.
Il raconta la boîte.
Les lettres.
La peur.
Puis il dit :
“Ce matin-là, il pensait que j’avais l’air en forme parce que j’avais prouvé quelque chose.”
Arthur regarda Élise.
“La vérité, c’est que j’avais l’air en forme parce que j’avais passé la nuit à comprendre que je n’avais plus besoin de prouver quoi que ce soit.”
Élise pleurait.
Arthur aussi.
“Je pouvais avoir quatre-vingts ans.”
“Être fatigué.”
“Avoir peur.”
“Être marié.”
“Et être heureux.”
Il s’arrêta.
“Marcel a mis six ans à comprendre la blague.”
Petit rire dans la salle.
Puis Arthur ajouta :
“Moi aussi.”
Quelques mois plus tard, Arthur et Élise retournèrent dans le même hôtel.
Pas pour un anniversaire.
Juste parce qu’ils passaient dans la région.
Le buffet était presque identique.
Arthur prit des œufs.
Des fruits.
Très peu de bacon.
Élise le remarqua.
“Tu deviens raisonnable.”
Arthur soupira.
“Ne le dis à personne.”
Ils s’assirent.
Un homme plus âgé à la table voisine reconnut Arthur.
Il avait entendu l’histoire par Marcel des années plus tôt.
Il sourit.
“C’est vous, le monsieur de quatre-vingts ans ?”
Arthur répondit :
“J’en ai quatre-vingt-six maintenant.”
L’homme regarda Élise.
Puis Arthur.
Et demanda en riant :
“Alors, comment vous avez tenu toute la nuit ?”
Élise posa sa tasse.
Arthur sourit.
Même question.
Même hôtel.
Beaucoup plus d’années derrière eux.
Il regarda sa femme.
Puis répondit :
“Je ne tiens pas toute la nuit.”
Il prit la main d’Élise.
“J’essaie juste d’être là le matin.”
Élise sourit.
Puis ajouta :
“Et je ne ronfle toujours pas.”
Arthur éclata de rire.
Certaines discussions ne finissent jamais.
Heureusement.
Après les funérailles de Marcel, Arthur rentra chez lui avec une fatigue qu’Élise n’avait jamais vue.
Pas physique.
Quelque chose de plus profond.
Il posa sa canne.
Enleva sa veste.
Puis resta debout au milieu du salon.
Élise demanda :
“Tu veux parler ?”
Arthur secoua la tête.
Elle ne força pas.
Une heure plus tard, il sortit la boîte des lettres.
Il chercha.
Puis trouva une enveloppe qu’il avait écrite six ans plus tôt.
Pour Élise à soixante ans.
Il l’ouvrit lui-même.
Elle le regarda, surprise.
“On avait dit qu’on ne lisait plus celles-là.”
“Je sais.”
Il parcourut quelques lignes.
Puis rit tristement.
“J’avais écrit que Marcel serait probablement encore vivant parce qu’il était trop têtu pour mourir.”
Élise s’assit près de lui.
Arthur referma la lettre.
“Je pensais pouvoir imaginer le futur.”
“On fait tous ça.”
“Oui.”
Il posa l’enveloppe sur la table.
“Et on se trompe.”
Élise prit sa main.
Arthur continua :
“C’est peut-être pour ça que tes lettres annuelles étaient meilleures.”
“Évidemment.”
Il la regarda.
“Tu pouvais attendre cinq minutes avant de savourer.”
“Non.”
Ils rirent.
Puis Arthur prit toutes les enveloppes futures qui restaient.
Pas les lettres annuelles.
Les anciennes.
Il demanda :
“On les brûle ?”
Élise réfléchit.
Puis dit :
“Non.”
Arthur sembla surpris.
“Pourquoi ?”
“Parce qu’elles font partie de toi aussi.”
“De l’ancien moi.”
“Oui. Et alors ?”
Ils décidèrent de les garder.
Mais non comme des instructions.
Comme des archives.
La preuve qu’Arthur avait eu peur.
Qu’il avait essayé de contrôler ce qu’il ne pouvait pas.
Et qu’il avait appris à faire autrement.
Des années plus tard, Élise dirait que c’était probablement le vrai cadeau de la boîte.
Pas les phrases.
Pas les conseils.
Le changement qu’elle avait provoqué chez eux deux.
Après ce dernier séjour à l’hôtel, Arthur écrivit encore une lettre annuelle.
Très courte.
Chère Élise,
Cette année, j’ai appris que la meilleure façon de préparer demain est parfois de ne pas lui donner toute la place aujourd’hui.
Et que tu ronfles toujours.
Avec amour,
Arthur.
Élise la lut.
Puis écrivit au bas de la page :
Mensonge sur le ronflement. Vérité sur le reste.
Ils encadrèrent la lettre.
Pas dans la chambre.
Dans la cuisine.
Là où ils la voyaient tous les matins.
Arthur disait que c’était leur meilleur portrait de mariage.
Élise disait que c’était simplement la preuve qu’il avait enfin appris à écrire court.
FIN
Fin
Découvrez davantage d’histoires originales sur Feel Every Story.
Arthur avait l’air de sortir d’une salle de sport — son témoin imaginait complètement la mauvaise nuit #11
Part 5 of 5
