À la quatrième semaine de mon retour, j’ouvris le placard d’Ernest.
Ses chemises étaient encore là.
Ses chaussures.
Son vieux manteau marron qu’il refusait de jeter.
Pendant des mois, j’avais imaginé que toucher à ces objets serait une trahison.
Mais le voyage m’avait appris que préserver chaque chose n’était pas la même chose que préserver un homme.
J’appelai Austin.
« J’ai besoin de trier les vêtements de ton père. Tu veux venir ? »
Il ne répondit pas tout de suite.
« Oui. »
« Samedi à dix heures ? »
« Je serai là. »
Nous travaillâmes lentement.
Certaines chemises allèrent dans un sac pour une association.
Austin prit le manteau marron.
« Tu vas vraiment porter ça ? » demandai-je.
« Non. Mais je veux l’avoir. »
Je compris.
Je gardai deux chemises, le cardigan bleu qu’Ernest portait le dimanche et son chapeau de paille.
Le reste partit.
À midi, le placard était à moitié vide.
Je m’attendais à ressentir un vide violent.
À la place, j’éprouvai du soulagement.
« C’est bizarre », murmurai-je.
Austin s’assit sur le bord du lit.
« Papa n’est pas dans les chemises. »
Je le regardai.
« Non. »
« J’ai mis longtemps à comprendre ça avec ses outils. »
Nous restâmes silencieux.
Puis il ajouta :
« Je suis content que tu m’aies demandé de venir. »
Cette phrase semblait simple.
Mais pendant des années, j’avais souvent fait les choses pour lui plutôt qu’avec lui.
Demander était aussi une nouvelle habitude pour moi.
Après le tri, je décidai de transformer la petite pièce qui servait de bureau à Ernest en atelier de lecture et de couture.
Chloe proposa de m’aider à choisir la peinture.
Je refusai poliment.
« Je veux choisir seule. »
Elle sourit.
« D’accord. »
Je choisis un vert clair qu’Ernest aurait probablement détesté.
Cette pensée me fit rire au milieu du magasin.
Marlene m’aida à peindre.
Quand nous eûmes fini, je plaçai une seule photo d’Ernest sur une étagère.
Pas un sanctuaire.
Une présence.
La maison commençait à devenir la mienne.
C’est alors qu’Austin relança la question du logement, mais cette fois autrement.
« Tu as réfléchi à garder cette grande maison à long terme ? » demanda-t-il un soir.
Je me raidis légèrement.
Il le remarqua.
« Je ne demande pas pour moi. Je te le jure. Je pense aux escaliers, à l’entretien. »
Je respirai.
C’était une question raisonnable.
« Oui. J’y ai réfléchi avec Nadia. Pour l’instant, je garde la maison. Dans quelques années, je réévaluerai. »
« D’accord. »
Il n’ajouta rien.
Cette capacité à accepter une réponse était peut-être le plus grand changement de tous.
À la cinquième semaine, ma décision de repartir devint définitive.
Je rejoindrais le navire à Vancouver pour les deux derniers mois de l’itinéraire.
Cette fois, je n’annonçai pas mon départ comme une rupture.
Nous organisâmes un déjeuner familial avant mon vol.
Austin cuisinait.
Chloe apporta le dessert.
Mason dessina une nouvelle pancarte.
Marlene vint aussi.
À table, Austin leva son verre.
« À Maman », dit-il. « Qui nous a appris qu’elle pouvait partir sans nous abandonner. »
Je sentis les larmes monter.
« Et à vous », répondis-je, « qui avez appris à rester debout sans que je vous tienne par les épaules. »
Chloe rit.
« On tombe encore parfois. »
« Moi aussi. »
Après le repas, Austin me suivit dans la cuisine.
« Je veux te rendre quelque chose. »
Il me tendit une enveloppe.
À l’intérieur se trouvait un chèque.
Je regardai le montant.
C’était la première mensualité d’un remboursement qu’il avait calculé lui-même pour certaines dépenses anciennes : une réparation automobile, un dépôt de garantie et plusieurs factures que j’avais couvertes.
« Austin, je ne t’ai pas demandé ça. »
« Je sais. »
« Certaines de ces dépenses étaient des cadeaux. »
« Peut-être. Mais j’ai besoin de rembourser au moins une partie. Pas parce que tu en as besoin. Parce que moi, j’en ai besoin. »
Je regardai mon fils.
Son visage était sérieux.
Je compris que refuser aurait été une autre manière de lui retirer la responsabilité.
« D’accord », dis-je.
Il expira.
« D’accord ? »
Je souris.
« D’accord. »
Je déposai le chèque dans mon sac.
Puis je lui demandai :
« Tu sais que je t’aurais aidé même si je n’attendais jamais de remboursement, n’est-ce pas ? »
« Oui. C’est justement le problème. »
Nous éclatâmes de rire.
Le lendemain, je remis ma valise dans le coffre de la voiture.
Cette fois, Austin me conduisit à l’aéroport.
Il ne demanda pas quand exactement je rentrerais après la fin du voyage.
Il ne me donna aucune liste.
Il ne glissa aucune cage dans le coffre.
Au contrôle de sécurité, il me serra dans ses bras.
« Profite. »
« Je vais essayer. »
« Non », dit-il. « Fais-le. »
Je souris.
Quelques heures plus tard, alors que l’avion décollait, je regardai les routes devenir petites sous moi.
Je ne fuyais plus ma famille.
Je revenais vers une partie de moi que je voulais encore connaître.
Avant de repartir, je décidai également de mettre de l'ordre dans les objets auxquels je m'étais accrochée par peur de perdre une deuxième fois Ernest. Il y avait sa vieille tasse fêlée, trois manteaux qu'il ne portait plus depuis des années, une pile de magazines, des câbles dont personne ne connaissait l'usage et même un téléphone cassé conservé dans une boîte.
Je photographiai quelques objets avant de les donner ou de les jeter. Cette solution me surprit par sa douceur. Je pouvais garder l'image sans garder tout le poids matériel.
Mason m'aida un après-midi.
« Pourquoi tu jettes les affaires de Papi ? » demanda-t-il.
Je m'accroupis près de lui.
« Je ne jette pas Papi. Je garde seulement les choses qui m'aident à me souvenir de lui avec amour. »
Il réfléchit, puis prit un vieux tournevis.
« Ça, ça me rappelle qu'il réparait tout. »
Je souris.
« Alors on le garde. »
Nous préparâmes ensemble une petite boîte pour lui : le tournevis, une photo, un ticket d'un match auquel ils étaient allés et le porte-clés de pêche.
Quand Austin vint le chercher, il regarda la boîte.
« Tu es sûre que tu veux donner tout ça ? »
« Oui. »
« Il y a quelques mois, tu n'aurais jamais pu. »
« Il y a quelques mois, je pensais que garder ses affaires empêchait le temps d'avancer. »
Austin passa une main sur le couvercle.
« Et maintenant ? »
« Maintenant, j'ai compris que le temps avance même si on remplit la maison de souvenirs. Alors autant choisir ceux qui nous font du bien. »
Il hocha la tête.
Cette conversation m'aida à repartir plus légère. Pas seulement en nombre de valises. Je n'avais plus l'impression de devoir surveiller chaque objet d'Ernest comme une gardienne de musée.
La veille de mon vol, je dormis mal.
Je craignais moins de quitter Austin que de quitter cette nouvelle version de notre relation qui venait tout juste de devenir tangible. Et si la distance la rendait fragile ? Et s'il interprétait mon départ comme un rejet malgré tout ce que nous avions dit ?
Le matin, je lui posai la question directement.
« Est-ce que tu as l'impression que je repars loin de toi ? »
Il sembla surpris.
« Non. »
« Vraiment ? »
« Maman, tu m'appelles plus maintenant que quand tu vivais à vingt minutes de chez moi. Mais tu m'appelles parce que tu veux me parler, pas parce que je t'ai demandé quelque chose. C'est mieux. »
Je ressentis un soulagement presque physique.
« Alors je peux partir tranquille. »
« Oui. Et tu peux aussi revenir tranquille. »
C'était exactement ce dont j'avais besoin.
Cliquez ici pour continuer la lecture : PARTIE 12 : Les derniers mois du voyage m’ont appris qu’une vie nouvelle ne doit pas effacer l’ancienne pour être vraie
Le matin où j’ai enfin cessé d’être le plan de secours de tout le monde #11
Part 11 of 16
