PARTIE 5 – Le sergent Reese doit répondre de ses actes sans que je décide de sa peine

Le lundi, Wallace m'a appelée en fin de matinée.

Il a commencé par me demander si je préférais recevoir ses nouvelles par courrier.

J'ai répondu que le téléphone convenait, à condition qu'il parle assez fort.

Il m'a expliqué que plusieurs témoignages avaient été recueillis.

Le commandement examinait les faits au regard des règles de conduite.

Reese avait été retiré provisoirement de certaines responsabilités d'encadrement pendant cet examen.

Ce n'était pas une sanction définitive.

Je lui ai dit que j'appréciais la distinction.

La vérité avait besoin de patience, même quand la patience nous agaçait.

Wallace a ajouté qu'il ne pouvait pas me communiquer les déclarations des autres soldats.

Je ne les lui ai pas demandées.

En revanche, j'ai insisté sur la jeune Alvarez.

« Elle a parlé devant lui. C'est elle qui risque de se retrouver seule avec les conséquences. »

« Son encadrement en a été informé », a répondu Wallace.

« Cela ne garantit pas qu'elle se sentira protégée. »

Il a reconnu que non.

Après l'appel, j'ai essayé de ranger le salon.

J'ai déplacé trois fois le même vase.

Je n'étais pas préoccupée par le sort de Reese autant que par cette question : combien de personnes avait-il déjà humiliées en comptant sur leur silence ?

Je ne le savais pas.

Je ne voulais pas inventer des victimes pour rendre mon propre récit plus convaincant.

Dans l'après-midi, une femme nommée Helen Pierce a téléphoné.

Elle travaillait aux archives historiques de la base.

Après avoir appris la mort de Daniel, je suis restée longtemps près de la fenêtre.

Une camionnette livrait un colis chez les voisins.

Le conducteur a posé le carton sous l'auvent, puis a repris sa tournée.

Je regardais ce geste sans parvenir à faire autre chose.

Daniel n'était pas mort ce matin-là.

Il était mort cinq ans plus tôt.

Mais pour moi, la nouvelle venait d'arriver.

Je savais que cela n'avait rien de logique.

Le deuil suit rarement le calendrier des autres.

J'ai retrouvé dans un tiroir une carte qu'il m'avait envoyée après la naissance de Jake.

Il y avait écrit que la maternité me rendrait probablement encore plus autoritaire.

Arthur avait ajouté au crayon : « Trop tard. »

J'ai ri toute seule.

Puis j'ai pleuré.

Je me suis autorisée les deux choses.

Le lendemain, j'ai téléphoné à Jake pour lui demander s'il savait comment retrouver l'adresse postale de Mara sans passer par des messages publics.

Il m'a rappelé qu'elle avait pris contact avec lui volontairement.

Il pouvait lui transmettre mes coordonnées si je le souhaitais.

J'ai accepté.

Nous avons aussi parlé du dossier de Reese.

Jake avait vu de nouveaux commentaires en ligne.

Certains racontaient que le sergent avait été immédiatement exclu de l'armée.

D'autres affirmaient que j'avais reçu une distinction spéciale.

« Nous n'avons jamais annoncé quoi que ce soit », a-t-il dit.

« Cela n'empêche pas les gens d'inventer. »

Il m'a demandé si nous devions publier une correction.

J'ai préféré attendre de disposer de faits vérifiables.

On ne peut pas courir derrière chaque histoire fausse avec un filet.

L'après-midi, Marianne est venue m'apporter un plat de haricots.

Elle croyait que je ne mangeais plus assez depuis le réfectoire.

Je lui ai fait remarquer qu'il était difficile de ne pas manger quand trois personnes vous apportaient des casseroles.

Elle m'a répondu de ne pas me plaindre d'avoir des amis.

Nous avons pris le thé.

Elle m'a demandé si j'aurais préféré que Reese soit renvoyé sur-le-champ.

J'ai expliqué ce que Wallace m'avait dit.

L'enquête devait suivre une procédure.

Reese avait le droit de répondre aux faits qui lui étaient reprochés.

Les témoins avaient le droit d'être entendus.

Et moi, j'avais le droit de ne pas porter seule la question des conséquences.

Marianne a hoché la tête.

« Tu as toujours aimé compliquer les choses. »

« Les choses sont déjà compliquées. Je refuse seulement de faire semblant. »

Elle a regardé mon vieux manteau accroché derrière la porte.

« Tu porteras encore cet insigne ? »

« Pourquoi pas ? »

« Après ce qui s'est passé… »

Je l'ai interrompue.

« Ce n'est pas à Reese de décider ce que je garde de ma vie. »

Elle n'a pas répondu.

Nous avons changé de sujet.

Elle m'a parlé d'un petit-fils qui venait d'obtenir son permis de conduire.

Je lui ai raconté que Jake avait autrefois confondu les pédales lors d'une leçon sur un parking vide.

Elle a ri si fort que j'ai eu peur de la voir renverser sa tasse.

En partant, elle a promis de revenir la semaine suivante.

J'ai placé ses haricots au réfrigérateur.

Puis j'ai ouvert l'agenda posé près du téléphone.

La page comportait une case libre à la date du prochain rendez-vous avec Helen.

Je l'ai entourée au crayon.

C'était une petite tâche concrète.

Elle m'a aidée davantage que les discours que j'aurais pu me tenir sur la patience.

Avant de me coucher, j'ai repris la lettre de Daniel.

J'ai cherché une formule de regret à propos de notre long silence.

Je n'en ai pas trouvé.

Il n'avait jamais exigé que je le rassure ou que je lui écrive chaque année.

Nous avions été proches dans une période particulière.

Nos vies avaient ensuite pris des chemins différents.

Je pouvais regretter de ne pas lui avoir téléphoné sans transformer toute notre amitié en faute.

J'ai replacé la lettre dans sa pochette.

Sur une feuille séparée, j'ai écrit trois souvenirs que je pourrais raconter à Mara.

Le crayon de Daniel, sa trousse mal fermée et son rire lorsqu'il perdait aux cartes.

J'avais décidé de commencer par là.

Wallace lui avait demandé de vérifier l'origine du mur commémoratif et de la photographie.

« Madame Braddock, nous possédons un dossier assez mince sur votre équipe », m'a-t-elle dit.

« Je suis certaine qu'il est moins lourd que mes boîtes. »

Elle a ri.

Puis son ton est redevenu sérieux.

Les noms avaient été recueillis pour une cérémonie ancienne, à partir de témoignages partiels.

Le panneau n'était pas présenté comme une liste exhaustive des personnes impliquées.

Cela n'empêchait pas les visiteurs de le comprendre ainsi.

« Si vous avez des documents, nous aimerions les examiner », a dit Helen.

J'ai promis de voir ce que je pouvais partager.

Je n'ai pas promis de lui donner mes lettres personnelles.

Ces lettres appartenaient aussi à leurs auteurs.

Le soir, j'ai parlé à Jake.

Il a proposé de numériser les photos sans les publier.

Je lui ai demandé de commencer par une copie de la liste et par les tirages où les visages étaient identifiables.

J'ai téléphoné ensuite à l'ancienne adresse de Ruth Walker.

Le numéro n'était plus attribué.

J'ai posé le combiné sans surprise.

Il s'était passé trop de temps pour que tout reste à sa place.

Au réfectoire, Reese croyait que le petit insigne appartenait exclusivement aux hommes qui le portaient aujourd'hui.

Il n'avait peut-être jamais appris ce que des femmes avaient fait auprès de son unité.

Ce manque de connaissance ne l'excusait pas.

Mais il expliquait une partie du vide dans lequel sa colère avait grandi.

Deux jours plus tard, une enveloppe m'est parvenue.

Au milieu de ces journées, j'ai reçu un message de Wallace.

Il me demandait de vérifier une précision dans ma déclaration : la distance entre Reese et ma chaise.

Je lui ai répondu que je ne l'avais pas mesurée.

Il s'était penché suffisamment près pour que je voie le tatouage sur son avant-bras.

Son doigt s'était arrêté près du col de mon manteau.

Je ne pouvais pas garantir un nombre exact de centimètres.

Wallace m'a remerciée.

Cette demande m'a rappelé une journée à l'école où deux parents discutaient de la place d'une chaise lors d'une altercation.

Chacun donnait une distance différente.

Nous avions fini par établir la position des meubles grâce à une photographie prise avant l'incident.

La mémoire était utile.

Elle pouvait aussi nous tromper sur certains détails.

Je voulais que les personnes chargées du dossier puissent travailler sans avoir à défendre mes approximations.

Le soir, j'ai appelé Marianne.

Elle m'a demandé ce que je préparais pour dîner.

J'ai répondu que je réchauffais ses haricots.

Elle a voulu savoir si j'avais ajouté suffisamment de sel.

« Tu n'as pas confiance dans ta propre recette ? »

« J'ai confiance dans la recette. Pas dans ton entêtement. »

J'ai ri.

Nous avons parlé de choses sans importance.

Elle avait trouvé des rideaux pour sa chambre.

Je cherchais un nouveau coussin pour mon fauteuil.

Après avoir raccroché, j'ai remarqué que je n'avais pas pensé à Reese pendant une demi-heure.

Je n'ai pas cherché à prolonger artificiellement cette impression.

J'ai simplement terminé mon dîner.

Le lendemain, j'ai pris rendez-vous pour vérifier mes lunettes.

La conduite de nuit devenait difficile.

Je voulais pouvoir décider de mes trajets en tenant compte de mes capacités réelles.

J'ai demandé à Jake de m'accompagner pour les sorties les plus longues.

Il a accepté sans commentaire.

Je l'ai remercié de ne pas faire une victoire de ma demande.

« Maman, je suis seulement ton chauffeur du samedi », a-t-il répondu.

Je lui ai promis un repas en échange.

Nous avions encore beaucoup de samedis devant nous, du moins je l'espérais.

Elle contenait un formulaire confirmant que mon signalement avait été reçu.

Une notice précisait mes possibilités de faire suivre des informations supplémentaires.

J'ai glissé le papier dans le classeur des affaires à traiter.

Arthur aurait approuvé.

Mon fils m'a appelé le vendredi.

« Il y a une personne qui demande des nouvelles de toi. »

Il avait reçu un message d'une certaine Mara Keene, la fille de Daniel.

Elle avait vu passer une photographie du mur.

Elle ignorait presque tout de la période où son père avait servi avec moi.

Daniel était mort cinq ans plus tôt.

Cette nouvelle m'a coupé la respiration.

Je ne lui avais jamais écrit après notre dernier échange.

J'avais toujours pensé qu'il serait temps.

Jake est resté au téléphone pendant que je m'asseyais.

« Tu veux que je lui réponde ? »

« Dis-lui que j'aimerais lui parler. Mais pas ce soir. »

Il n'a pas cherché à accélérer les choses.

Je me suis levée pour faire chauffer de l'eau.

Sur le réfrigérateur, une photographie d'Arthur montrait son sourire de travers.

Je lui ai parlé comme je le faisais parfois.

« Tu vois, mon vieux ? J'avais raison de garder toutes ces lettres. »

Je n'attendais pas de réponse.

La maison était calme.

Pourtant, après la découverte de la mort de Daniel, ce calme avait changé de poids.


Cliquez ici pour continuer la lecture : PARTIE 6 : La fille de Daniel Keene me demande ce que son père n’avait jamais su raconter

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