PARTIE 6 — Le soir où j’ai enfin pleuré mon cinquième enfant devant mes trois autres enfants

 

 

Ça a mis presque quatre mois avant que je pleure vraiment.

Le deuil, je l’ai appris cette année-là, ne suit aucun calendrier logique. Il attend son moment, souvent le pire, souvent le plus banal, et il frappe sans prévenir.

Pas les larmes de rage du début, pas les larmes d’épuisement pendant les rendez-vous avec l’avocate, pas les larmes silencieuses la nuit quand personne ne me voyait.

De vraies larmes de deuil, les larmes qu’on n’a jamais eu le temps de verser parce qu’il fallait survivre à autre chose en même temps.

C’est arrivé un dimanche après-midi ordinaire, sans rien de spécial pour l’annoncer.

Le grenier de la maison sentait la poussière et le bois chaud, avec cette lumière particulière qui filtre à travers la petite lucarne l’après-midi, en rayures dorées sur les cartons empilés depuis des années.

C’est un endroit où on ne monte presque jamais, sauf pour chercher ce qu’on a rangé et oublié, ce qui en fait, avec le recul, l’endroit parfait pour tomber sur ce qu’on n’était pas prêt à retrouver.

On rangeait le grenier, Noah, Chloé, Lucas et moi, à la recherche de vêtements d’hiver, et Chloé a sorti, du fond d’une boîte, une petite couverture jaune, à peine plus grande qu’un torchon.

« C’est quoi, maman ? »

Je l’ai reconnue tout de suite.

C’était la couverture qu’on avait achetée pour Bibou, avant même de connaître son sexe, un jaune doux qui irait « avec n’importe quel bébé », avait dit la vendeuse.

Je l’ai prise dans mes mains.

Je me suis revue dans la chambre du bébé, qu’on n’avait jamais fini d’installer, en train de plier cette couverture avec un soin presque religieux, persuadée que j’aurais tout le temps du monde pour la ressortir.

Elle sentait encore vaguement la lessive qu’on n’utilisait plus.

« C’était pour votre petit frère ou votre petite sœur. »

Noah s’est approché, curieux.

« Celui qui est mort avant de naître ? »

« Oui. »

Il a hoché la tête, avec ce sérieux qu’il réserve d’habitude aux questions de mathématiques, comme s’il essayait de comprendre un fait plutôt que de ressentir une émotion.

« Tu penses à lui souvent ? »

La question, posée avec toute l’innocence directe d’un enfant de sept ans, m’a traversée comme une lame.

« Tous les jours. »

Ma voix s’est cassée sur le dernier mot, et avant que j’aie pu me reprendre, les larmes sont venues, sans prévenir, sans que je puisse les arrêter.

Chloé, cinq ans, a paniqué en me voyant pleurer.

« Maman, pourquoi tu pleures ? »

« Parce que je suis triste, ma puce. Ça arrive, d’être triste, même longtemps après. »

« Tu es triste pour Bibou ? »

« Oui. »

Elle a réfléchi un instant, avec cette gravité que les petits enfants ont parfois, sans qu’on s’y attende.

« On pourrait faire un dessin pour lui, comme avant. »

Ça m’a achevée et sauvée en même temps.

Il y a quelque chose de profondément juste dans la façon dont les enfants transforment le chagrin en geste concret, sans les détours interminables que les adultes s’imposent.

On s’est assis tous les quatre par terre, au milieu des cartons du grenier, et on a dessiné.

Lucas, trois ans, a fait des gribouillis qu’il a fièrement décrits comme « le bébé qui vole dans le ciel ». Il a insisté pour qu’on accroche son dessin en premier, tout en haut du frigo, « parce que c’est lui le plus près du ciel », a-t-il expliqué avec un aplomb qui nous a tous fait sourire malgré les larmes encore sur nos joues.

Noah a dessiné notre maison, avec cinq fenêtres au lieu de quatre.

Chloé a dessiné un bateau en papier, comme celui d’Amelia, sans même savoir qu’elle refaisait le même geste.

Lucas a voulu savoir si Bibou avait un nom, un vrai, pas juste un surnom.

« On n’a jamais choisi de prénom, mon cœur. On ne savait pas encore si c’était un garçon ou une fille. »

« Alors il s’appelle Bibou pour toujours ? »

« Oui. Pour toujours. »

Ça a semblé lui suffire, avec cette facilité qu’ont les tout-petits à accepter les grandes vérités sans les compliquer.

Ce soir-là, j’ai proposé qu’on fasse quelque chose de plus grand.

On a écrit, chacun à notre façon, un petit mot pour Bibou, et le week-end suivant, on est allés au bord de la rivière, près de chez mes grands-parents, et on a mis les petits bateaux en papier à l’eau, un par un.

Le courant était lent à cet endroit-là, et les bateaux ont dérivé doucement, en tournoyant un peu, avant de disparaître derrière la courbe de la rive.

Noah a gardé le silence tout le long, les yeux fixés sur l’eau, jusqu’à ce que le dernier bateau disparaisse.

« Tu crois qu’ils vont où, maintenant ? » a-t-il demandé.

« Je ne sais pas, mon cœur. Peut-être nulle part en particulier. Peut-être que ce qui compte, c’est juste de les avoir laissés partir. »

Chloé a pris ma main, sans rien dire, et on est restés là tous les trois un long moment, à regarder la rivière continuer son chemin comme si de rien n’était.

Amelia n’était pas là ce jour-là, chez son père, et ça m’a pesé de faire ce moment sans elle.

Je le lui ai raconté le soir même, au téléphone, en lui envoyant une photo des bateaux sur l’eau.

Elle est restée silencieuse un long moment.

« J’aurais voulu être là. »

« On refera quelque chose ensemble, toi et moi, rien que nous deux. »

On l’a fait, une semaine plus tard.

Un vendredi soir, après le coucher des trois autres, je suis allée m’asseoir sur son lit.

« Tu veux qu’on parle du mariage ? » lui ai-je demandé, doucement, sans pression.

Elle a mis longtemps à répondre.

« Je savais depuis longtemps, maman. »

« Pour les messages ? »

« Oui. J’ai trouvé ça il y a des mois, en jouant sur la tablette. Je savais pas quoi faire. »

Ma gorge s’est serrée.

« Pourquoi tu ne m’as rien dit ? »

« J’avais peur que ça te fasse encore plus mal. T’avais déjà tellement mal, avec Bibou, avec le divorce. »

« Amelia… »

Elle a essuyé une larme du revers de la main, rapidement, comme si elle avait honte de pleurer.

« Je voulais te le dire tellement de fois. Mais à chaque fois, tu avais l’air si fatiguée, ou tu pleurais déjà pour autre chose, et je me disais que c’était pas le bon moment. »

« Il n’y a pas de bon moment pour ce genre de choses, ma puce. Mais tu peux toujours me le dire, même au mauvais moment. Surtout au mauvais moment, en fait. »

« Et j’avais peur que si je le disais à personne, ce serait comme si c’était pas vrai. Comme si tout le monde faisait semblant. »

Elle a regardé ses mains.

« Au mariage, quand le monsieur a demandé si quelqu’un avait quelque chose à dire, j’ai pensé à Bibou. J’ai pensé que Bibou pourrait jamais rien dire, alors moi je pouvais. »

J’ai pris son visage entre mes mains.

« Tu n’aurais jamais dû porter ça toute seule. Ce n’était pas à toi de le faire. »

« Mais si personne le disait, ça allait rester secret pour toujours. »

« Peut-être. Mais ce n’était pas ton rôle de le dévoiler, ma puce. C’est beaucoup trop lourd pour une enfant de neuf ans. »

Elle a haussé les épaules, ce même geste que sur le trottoir du parking, ce jour-là.

« Je regrette pas de l’avoir fait. »

« Je sais. Et je suis fière de ton courage. Mais je veux que tu saches que, à partir de maintenant, c’est moi qui porte les choses lourdes. Pas toi. »

Elle a posé sa tête contre mon épaule.

« Tu penses que Bibou aurait été comment ? »

« Je ne sais pas. Peut-être comme Lucas, plein d’énergie. Peut-être comme toi, qui remarque tout. »

« J’espère qu’il savait qu’on l’aimait. »

« Il le savait. »

Quelques jours plus tard, sans en parler à personne, je suis allée seule au bord de la même rivière, avec un dernier petit mot que je n’avais pas voulu lire à voix haute devant les enfants.

Je l’ai laissé glisser sur l’eau, seule cette fois, et j’ai pleuré comme je ne m’étais pas autorisée à pleurer depuis la perte, sans avoir à être forte pour qui que ce soit d’autre pendant ces quelques minutes.

On est restées comme ça un long moment, avec Amelia ce soir-là, sans rien dire d’autre, et pour la première fois depuis des mois, le silence entre nous n’était pas un silence de chagrin retenu.

C’était juste du calme.

Le lendemain matin, en préparant les tartines, j’ai vu Amelia coller un nouveau dessin sur le frigo, à côté des anciens qu’on n’avait jamais décrochés : un bateau en papier, un peu plus grand que les autres, avec un cœur au centre.

Elle n’a rien dit.

Elle est juste allée s’asseoir à table, a pris son bol de céréales, et a commencé sa journée comme n’importe quelle autre enfant de neuf ans, ce qui, ce matin-là, m’a semblé être la plus belle chose du monde.

À suivre…
Cliquez ici pour lire la suite et découvrir la fin complète 👉 PARTIE 7 — Le jour où ma mère est venue sans qu’on lui demande quoi que ce soit

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