Je m'appelle Sébastien.
Ma fille, Emma, avait treize ans ce jour-là.
Nous étions dans un vol Lyon-Montréal.
Premier grand voyage tous les deux.
Je l'avais promis depuis presque deux ans.
Elle voulait voir le Canada en hiver.
Moi, j'avais surtout besoin de lui offrir quelque chose qui ressemble à un souvenir heureux.
Sa mère, Camille, était morte quand Emma avait six ans.
Pas dans un accident.
Pas soudainement.
Une complication après une opération pourtant considérée comme simple.
Une hémorragie.
Puis une seconde intervention.
Puis trois jours de réanimation.
Je n'avais jamais vraiment compris comment une femme de trente-quatre ans pouvait entrer à l'hôpital en marchant et ne jamais rentrer.
Depuis, Emma et moi étions devenus une petite équipe.
Je savais préparer les tresses.
Mal.
Mais suffisamment.
Je savais acheter les bons cahiers.
Je connaissais ses allergies.
Ses professeurs préférés.
La taille de ses chaussures.
Et j'avais toujours une petite trousse dans mon sac.
Pansements.
Paracétamol.
Lingettes.
Et depuis qu'Emma avait onze ans, deux serviettes hygiéniques.
Elle s'était moquée la première fois.
« Papa, c'est gênant. »
J'avais répondu :
« Ce sera moins gênant que d'en avoir besoin et de ne pas en avoir. »
Elle avait levé les yeux au ciel.
Mais ce jour-là, à dix mille mètres d'altitude, elle avait fini par me remercier.
Nous étions environ deux heures après le décollage quand elle s'est penchée vers moi.
Son visage était rouge.
« Papa ? »
« Oui ? »
Elle a murmuré :
« Je crois que j'ai mes règles. »
J'ai essayé de ne pas réagir bizarrement.
J'avais lu assez de choses pour savoir qu'un père pouvait rendre ce moment dix fois plus embarrassant simplement en parlant trop.
Alors j'ai seulement dit :
« D'accord. J'ai ce qu'il faut. »
J'ai ouvert ma trousse.
Elle a pris la serviette.
« Tu l'avais vraiment gardée ? »
« Je suis un homme prévoyant. »
« Tu es bizarre. »
« Aussi. »
Elle s'est levée.
Puis elle s'est arrêtée.
Une main sur son ventre.
« Ça fait mal ? »
« Un peu. »
« Comme une crampe ? »
« Je sais pas. »
Je lui ai proposé de l'accompagner jusqu'aux toilettes.
Elle a refusé immédiatement.
« Papa. »
« D'accord. »
Elle est partie.
Je l'ai regardée disparaître derrière le rideau de la cabine.
Puis j'ai remis mes écouteurs.
Je pensais que le moment était passé.
Cinq minutes plus tard, une hôtesse de l'air s'est arrêtée devant moi.
Son expression m'a fait enlever immédiatement mes écouteurs.
« Monsieur Dubois ? »
« Oui. »
« Votre fille est dans les toilettes arrière. »
Je me suis levé.
« Elle va bien ? »
L'hôtesse hésita.
« Elle a appelé avec le bouton d'urgence. »
Mon cœur s'est arrêté.
« Pourquoi ? »
« Elle dit qu'elle saigne beaucoup. »
J'ai marché derrière elle.
Trop vite.
Le couloir me paraissait interminable.
Une deuxième hôtesse attendait près de la porte.
« Emma ? »
J'ai frappé.
« Papa ? »
Sa voix était petite.
Terrifiée.
« Je suis là. »
« Ça s'arrête pas. »
Je sentis mon sang se glacer.
L'hôtesse demanda :
« Est-ce que tu peux ouvrir ? »
Quelques secondes.
Puis le verrou bougea.
Emma ouvrit.
Elle était pâle.
Très pâle.
Elle tenait sa veste autour de sa taille.
Ses mains tremblaient.
Je suis entré juste assez pour la voir.
La serviette qu'elle avait mise était déjà saturée.
Et il y avait du sang sur ses vêtements.
Beaucoup trop pour ce que j'avais imaginé comme une première menstruation.
« Papa… »
« Regarde-moi. »
Elle leva les yeux.
« Je vais tomber. »
Je l'ai attrapée juste avant que ses genoux ne lâchent.
Les hôtesses l'ont aidée à sortir.
Quelqu'un a annoncé dans la cabine :
« Si un médecin ou un professionnel de santé se trouve à bord, merci de vous signaler immédiatement. »
Je détestais entendre cette phrase.
Parce que je savais ce qu'elle signifiait.
Une femme d'une cinquantaine d'années s'est approchée.
Médecin urgentiste.
Elle s'est présentée.
Docteure Léa Martin.
Elle a pris le pouls d'Emma.
Regardé ses lèvres.
Posé quelques questions.
« C'est la première fois que tu as tes règles ? »
Emma hocha la tête.
« Depuis combien de temps tu saignes ? »
« Je sais pas. »
« Tu avais mal avant ? »
« Depuis ce matin. »
Je me tournai vers elle.
« Tu ne m'avais rien dit. »
« Je pensais que j'avais mangé quelque chose. »
La médecin me regarda.
« Elle a déjà eu des saignements importants ? Nez ? Gencives ? Bleus ? »
Je réfléchis.
Emma avait souvent des bleus.
Je pensais que c'était parce qu'elle faisait de la gymnastique.
Des saignements de nez aussi.
Pas énormes.
Mais réguliers.
« Oui. Un peu. »
« Antécédents familiaux ? »
Cette question me frappa.
« Sa mère est morte d'une hémorragie post-opératoire. »
La médecin s'arrêta.
Son regard changea.
« Quel type d'hémorragie ? »
« Je ne sais pas exactement. On m'a dit complication de coagulation. »
Elle se tourna vers l'hôtesse.
« Il faut prévenir le commandant. Je recommande un déroutement. »
Emma ouvrit les yeux.
« Quoi ? »
Je pris sa main.
« C'est juste pour te faire examiner. »
La médecin répondit calmement :
« Ce n'est peut-être rien de grave, mais ce niveau de saignement, avec son malaise et l'histoire de sa mère, ne doit pas attendre plusieurs heures. »
L'avion fut dérouté vers Dublin.
Quarante minutes.
Les plus longues de ma vie.
Emma était allongée sur plusieurs sièges.
Une couverture sur elle.
La médecin vérifiait son pouls.
Je tenais sa main.
Elle murmura :
« Papa, j'ai peur. »
« Moi aussi. »
Je regrettai immédiatement d'avoir dit ça.
Puis elle serra ma main.
« Au moins tu mens pas. »
Je souris.
« Jamais sur ça. »
Quand nous avons atterri, une équipe médicale nous attendait.
Ambulance.
Urgences.
Prises de sang.
Perfusion.
Tout alla vite.
Je donnais son nom.
Sa date de naissance.
Les médicaments.
Les antécédents.
Puis un médecin irlandais vint me voir.
« Votre fille est stable. »
J'ai respiré pour la première fois depuis des heures.
« Elle a perdu beaucoup de sang ? »
« Suffisamment pour provoquer une anémie aiguë modérée, mais pas au point de nécessiter une transfusion pour le moment. »
« Qu'est-ce qu'elle a ? »
Il prit une chaise.
Je détestais quand les médecins prennent une chaise.
« Nous pensons qu'elle pourrait avoir un trouble de la coagulation. »
Je sentis mon ventre se nouer.
« Comme sa mère ? »
« C'est possible. »
Puis il prononça un nom.
« Maladie de von Willebrand. »
Je connaissais vaguement.
Pas assez.
Il expliqua.
Trouble héréditaire.
Coagulation moins efficace.
Saignements parfois discrets pendant l'enfance.
Puis très visibles à l'arrivée des règles.
« Ça se traite ? »
« Oui. On peut très bien vivre avec. Mais il faut confirmer le diagnostic et adapter les soins. »
Je regardai la porte de la chambre d'Emma.
Puis je pensai à Camille.
À son opération.
À l'hémorragie.
Aux trois jours où les médecins avaient répété :
« Nous ne comprenons pas pourquoi elle saigne autant. »
Je me levai.
« Vous pensez que sa mère avait la même chose ? »
Le médecin répondit prudemment.
« Je ne peux pas l'affirmer. Mais l'histoire familiale est préoccupante. »
Je me sentis soudain en colère.
Pas contre lui.
Contre le passé.
Parce que si Camille avait eu ça…
Si quelqu'un l'avait su…
Alors peut-être que sa mort n'était pas seulement une complication inexplicable.
Peut-être qu'il existait une histoire entière que personne ne m'avait jamais racontée.
Et au même moment, mon téléphone vibra.
Un message de la mère de Camille.
Ma belle-mère, Monique.
Je lui avais écrit depuis l'ambulance :
« Emma a eu un gros saignement. Les médecins pensent à un trouble de coagulation. Ils parlent de maladie de von Willebrand. Est-ce que ça te dit quelque chose ? »
Sa réponse tenait en quatre mots.
« Appelle-moi. Tout de suite. »
Avant de quitter les urgences pour l’étage, une infirmière me demanda si Emma avait déjà eu des règles auparavant.
« Jamais. »
Elle hocha la tête.
« Alors vous avez bien fait de ne pas attendre. »
Cette phrase resta avec moi.
Parce que pendant des années, j’avais cru que les grands dangers annonçaient leur arrivée.
Ce jour-là, tout avait commencé par une adolescente gênée qui me demandait une serviette dans un avion.
Cliquez ici pour continuer la lecture : PARTIE 2 : Ma belle-mère connaissait déjà le nom que les médecins venaient de prononcer
L’hôtesse m’a dit que ce n’était probablement pas une simple première règle
Part 1 of 5
