Le mardi matin, David m'a demandé de passer plus tôt à l'atelier.
Un représentant d'une chaîne d'hôtels souhaitait revoir nos procédures de contrôle qualité.
Ce genre de visite me plaisait.
Elle ne ressemblait pas aux grands déjeuners où chacun cherchait surtout à impressionner les autres.
On parlait de linge.
De délais.
De machines.
De gens qui devaient travailler ensemble.
Avant l'arrivée du client, j'ai traversé la première salle de lavage.
Une machine industrielle ouvrait son tambour avec un grondement sourd.
Des chariots attendaient leur tour sur des lignes peintes au sol.
Je me suis rappelé notre première laverie.
Elle n'avait que six machines encore fiables.
Les autres s'arrêtaient régulièrement.
Le toit laissait passer l'eau au-dessus de la pièce où Arthur gardait ses outils.
Nous avions racheté l'affaire en 1979.
Je travaillais alors à temps partiel dans une épicerie.
Arthur réparait des climatiseurs pour des particuliers.
Nous pensions pouvoir faire tourner la laverie les soirs et les week-ends.
Nous nous trompions.
Trois mois après l'achat, une machine avait lâché pendant une journée de pluie.
Une cliente avait attendu deux heures avant de récupérer ses couvertures.
J'avais dû lui rendre son argent.
Puis je m'étais enfermée dans les toilettes pour pleurer.
Arthur m'avait trouvée assise sur le bord d'une chaise cassée.
« Tu veux qu'on arrête ? » m'avait-il demandé.
« Je ne veux pas perdre notre maison. »
Il s'était assis à côté de moi.
« Moi non plus. Mais on peut parler honnêtement des chiffres. »
Nous avions repris les comptes cette nuit-là.
Nous avions réduit certaines dépenses.
Nous avions vendu sa vieille moto.
Et nous avions appris à mieux répartir les réparations.
La maison de retraite qui nous avait appelés quelques mois plus tard nous avait presque sauvés.
Sa directrice s'appelait madame Foster.
Elle cherchait un prestataire capable de laver des draps et des serviettes avec régularité.
« Nous avons surtout besoin de quelqu'un qui rappelle quand il promet de rappeler », nous avait-elle expliqué.
J'avais accepté le contrat.
Arthur m'avait regardée comme si j'avais perdu la raison.
Sur le chemin du retour, il avait demandé :
« Et comment allons-nous traiter tout ça ? »
« Nous allons trouver. »
Nous avions loué une machine supplémentaire.
Nous nous étions levés à quatre heures.
Nous avions livré nous-mêmes les premiers chariots.
Pendant des semaines, j'avais surveillé chaque sac comme si son contenu appartenait à ma propre famille.
Madame Foster avait fini par nous recommander à un autre établissement.
Puis un petit motel avait appelé.
Nous avions acheté des machines plus puissantes et embauché nos premiers salariés.
Je n'avais jamais oublié ce que notre premier contrat devait à la confiance d'une directrice débordée.
La visite de ce mardi s'est bien passée.
Le représentant a posé des questions précises sur la température de lavage, la traçabilité des lots et les horaires de livraison.
Janet a présenté les dossiers.
David a expliqué notre système de maintenance.
Je suis intervenue seulement quand on m'a interrogée sur les délais de remplacement en cas de panne.
Le représentant a semblé satisfait.
À la fin, il m'a demandé comment nous avions réussi à durer si longtemps.
Je lui ai répondu que nous avions parfois été trop têtus pour abandonner.
Puis j'ai ajouté que la persévérance ne suffisait pas.
« Nous avons changé nos méthodes quand les faits montraient qu'elles ne fonctionnaient plus. »
C'était peut-être la leçon la plus difficile.
Arthur adorait réparer une machine ancienne.
Il pouvait passer une journée entière sur un moteur pour éviter d'en acheter un neuf.
Mais certaines réparations coûtaient plus cher que leur remplacement.
Je lui avais souvent rappelé cela.
Il me rappelait, de son côté, qu'on ne change pas une personne comme on remplace une courroie.
Nous nous équilibrions.
Après la visite, Janet m'a proposé un café.
Elle avait des inquiétudes concernant une jeune employée nommée Mia.
Mia était sérieuse, mais elle refusait régulièrement les pauses.
Elle disait vouloir prouver qu'elle méritait son poste.
J'ai demandé à Janet si les responsables lui avaient expliqué les règles.
« Plusieurs fois. »
« Alors trouvons une manière de lui faire comprendre que prendre ses pauses n'est pas un signe de faiblesse. »
Nous avons organisé une courte rencontre.
Mia s'est présentée nerveuse.
Elle croyait avoir commis une faute.
Je lui ai raconté nos premières années.
Je lui ai parlé de l'employée malade qui avait travaillé par peur de perdre son salaire.
« Je pensais être une bonne patronne parce que je travaillais autant que tout le monde », ai-je dit.
« Mais j'avais oublié de regarder si tout le monde pouvait tenir ce rythme. »
Mia a baissé les yeux.
« J'ai besoin de cet emploi. »
« Justement. Nous voulons que tu puisses le garder sans t'épuiser. »
Elle a promis d'en parler à sa responsable si les plannings devenaient difficiles.
Je n'ai pas demandé davantage.
Ce n'était pas à elle de porter toute l'histoire de notre entreprise.
Dans l'après-midi, j'ai retrouvé dans mon bureau un dossier ancien.
Il contenait le premier contrat de la maison de retraite.
Le papier avait jauni.
La signature de madame Foster était encore nette.
J'ai montré la page à David.
« Tu devrais la faire encadrer », a-t-il dit.
« Pour quoi faire ? »
« Pour que les nouveaux employés sachent comment nous avons commencé. »
J'ai pensé au tablier du Fairmont Plaza.
Puis à la robe de ma mère.
Les objets pouvaient raconter des histoires contraires selon celui qui les regardait.
Pour Brenda, un tablier signifiait une position inférieure.
Pour moi, c'était un outil.
Pour ma mère, un morceau de nappe pouvait devenir une robe de bal.
Pour Arthur, une machine cassée pouvait devenir une entreprise si on savait la réparer ou reconnaître qu'il fallait en changer.
J'ai accepté l'idée de David.
Nous ferions une petite exposition dans la salle de pause.
Pas un monument à ma gloire.
Quelques photographies des premiers employés et des premières livraisons.
J'ai demandé qu'on contacte leurs familles pour obtenir leur accord avant d'afficher des images.
David a acquiescé.
En rentrant, j'ai trouvé un message vocal de Tommy.
Il voulait savoir si j'avais bien gardé la photographie.
Je lui ai répondu que oui.
Puis j'ai ajouté :
« Elle est à côté du tissu de ma mère. »
Il m'a rappelée quelques minutes plus tard.
« Tu as encore le tissu ? »
« Un carré. »
Il s'est tu.
« Je crois que tu devrais le montrer un jour. »
Je n'ai pas répondu tout de suite.
Je n'avais jamais montré cette boîte à beaucoup de monde.
Mais je commençais à me demander si cacher les objets douloureux ne leur donnait pas parfois trop de pouvoir.
Cliquez ici pour continuer la lecture : PARTIE 7 : Le déjeuner avec Carol fait resurgir les silences de la classe et ouvre une nouvelle amitié tardive
Le tablier tendu par Brenda a réveillé une humiliation ancienne dans la salle de bal du Fairmont Plaza #11
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