Je la fixai.
« Non. »
Anna ne répondit pas tout de suite.
« C’est ce qu’elle m’a dit. »
« Non. Je veux dire… je n’ai jamais dit ça. »
« Je sais maintenant. »
Je passai une main sur mon visage.
La pièce semblait trop petite.
« Recommence depuis le début. »
Anna s’assit en face de moi.
« Après ton départ prévu, j’ai paniqué. »
Elle parlait lentement.
« Je croyais que si je t’épousais, j’allais perdre ma famille, ma ville, tout ce que je connaissais. »
Je me souvenais.
C’était exactement ce qu’elle avait dit.
« Mais deux semaines après notre rupture, j’ai compris que j’avais peut-être laissé partir la personne que j’aimais pour une peur. »
Je baissai les yeux.
« Tu es venue ? »
« Oui. »
Elle avait pris un bus jusqu’à ma ville.
Elle connaissait mon adresse.
Elle avait même la bague que je lui avais donnée lors de ma demande.
« J’ai frappé. Carol a ouvert. »
Je sentis ma gorge se serrer.
« Vous vous connaissiez ? »
« Un peu. »
Je fronçai les sourcils.
Anna expliqua.
Carol travaillait à l’époque dans le même immeuble qu’un ami commun.
Elles s’étaient déjà vues deux ou trois fois.
Pas proches.
Assez pour se reconnaître.
« Elle avait l’air surprise. »
Anna prit une respiration.
« Je lui ai demandé si tu étais là. »
« Et ? »
« Elle m’a dit que tu étais parti travailler. Puis elle a demandé pourquoi je te cherchais. »
Je fermai les yeux.
« Tu lui as dit ? »
« Oui. Tout. »
Anna lui avait expliqué qu’elle regrettait.
Qu’elle voulait me parler.
Qu’elle voulait essayer.
Puis Carol lui avait dit que c’était trop tard.
Je regardai Anna.
« Qu’est-ce qu’elle a dit exactement ? »
Anna semblait ne pas aimer revenir à cette mémoire.
« Elle a dit que tu avais été détruit par notre rupture. Que tu avais dit que tu ne voulais plus entendre parler de moi. »
Je secouai la tête.
« C’est faux. »
« Je sais. »
« Et quoi d’autre ? »
Anna hésita.
« Elle m’a dit que tu voyais quelqu’un. »
Je restai silencieux.
« Elle ? »
« Elle n’a pas dit son nom. »
Je me levai.
Je fis quelques pas.
Carol et moi nous étions rencontrés officiellement environ trois mois après ma rupture avec Anna.
C’était ce que j’avais toujours cru.
« Quand es-tu venue exactement ? »
Anna donna une date.
Je m’arrêtai.
Cinq semaines après ma rupture.
Deux mois avant le premier rendez-vous que Carol et moi avions toujours appelé notre début.
Je me retournai.
« Carol était dans mon appartement pourquoi ? »
Anna haussa légèrement les épaules.
« Je ne sais pas. »
Je fouillai ma mémoire.
À l’époque, mon voisin et ami Paul organisait souvent des soirées.
Carol venait parfois.
Elle pouvait avoir été chez lui.
Elle pouvait être passée pour une autre raison.
Mais pourquoi ouvrir ma porte ?
« Elle avait une clé ? » demandai-je.
Anna secoua la tête.
« Elle a ouvert de l’intérieur. »
Je me rassit lentement.
« Tu es sûre que c’était mon appartement ? »
« Oui. »
Elle me donna des détails.
La porte verte.
L’escalier étroit.
La fenêtre près de l’entrée.
Le vieux numéro métallique.
C’était bien chez moi.
« Est-ce qu’elle était seule ? »
« Je n’ai vu personne d’autre. »
Je sentis une colère monter.
Puis quelque chose d’autre.
La peur de condamner une femme morte sans comprendre.
« Qu’est-ce que tu as fait ? »
Anna regarda le sol.
« J’ai cru Carol. »
« Tu ne m’as pas appelé ? »
« J’ai essayé une fois. »
Je relevai la tête.
« Quand ? »
« Le soir même. »
Je ne me souvenais d’aucun appel.
« Personne n’a répondu. »
À l’époque, pas de téléphone portable.
Un répondeur partagé parfois capricieux.
Une vie plus facile à perdre entre deux numéros.
« Tu as laissé un message ? »
« Oui. »
Je fermai les yeux.
Je n’avais jamais entendu ce message.
Anna continua.
« Le lendemain, Carol m’a appelée. »
Je me redressai.
« Comment elle avait ton numéro ? »
« Je le lui avais laissé au cas où tu voudrais me joindre. »
Cette fois, la colère devint froide.
« Qu’est-ce qu’elle a dit ? »
« Que tu avais reçu mon message. »
Je ne respirais presque plus.
« Et ? »
« Que tu avais demandé qu’elle me dise de ne plus appeler. »
Je regardai Anna.
« C’est impossible. »
« Je sais. »
Elle avait les yeux humides.
« À l’époque, j’ai cru que tu étais trop blessé pour me parler. »
« Et après ? »
« J’ai arrêté. »
Je me levai de nouveau.
Je ne savais pas quoi faire de mon corps.
Quarante ans.
Un mariage entier.
Une femme morte.
Une autre femme assise devant moi.
Un choix vieux de quatre décennies venait de changer de forme.
Mais quelque chose me retenait.
« Pourquoi Carol était-elle là ? »
Anna secoua la tête.
« Je ne sais pas. »
« Pourquoi ferait-elle ça ? »
Anna me regarda avec tristesse.
« Peut-être parce qu’elle t’aimait déjà. »
Je voulus rejeter cette idée.
Puis je me rappelai Carol, jeune.
Son regard.
La manière dont elle connaissait déjà certains détails sur moi lorsque nous avions commencé à sortir.
J’avais cru que Paul lui avait parlé.
Peut-être.
Peut-être pas.
« Il y a autre chose », dit Anna.
Je la regardai.
Elle se leva et alla vers un petit bureau.
Elle ouvrit un tiroir.
Puis elle revint avec une enveloppe ancienne.
« J’ai gardé ça. »
Le papier était jauni.
Mon prénom était écrit dessus.
De mon ancienne adresse.
« Qu’est-ce que c’est ? »
« La lettre que j’avais écrite avant de venir. »
Elle me la tendit.
Je n’osai pas l’ouvrir.
« Pourquoi tu ne l’as pas donnée à Carol ? »
« Je l’ai presque fait. Puis quelque chose m’a arrêtée. »
Je regardai l’enveloppe.
Quarante ans.
Toujours fermée.
« Tu veux que je la lise ? »
Anna répondit doucement :
« C’est à toi. Elle l’a toujours été. »
Anna me raconta aussi un détail que j’avais complètement oublié.
À l’époque, je travaillais dans un entrepôt le soir pour économiser avant mon déménagement.
Le soir où elle avait appelé, j’étais probablement au travail.
« C’est pour ça que je n’ai pas trouvé étrange que tu ne répondes pas », dit-elle.
Je me souvenais maintenant.
Je rentrais souvent après minuit.
Le répondeur clignotait parfois.
Paul ou un collègue me laissait un message.
Je n’avais jamais remarqué qu’un enregistrement manquait.
« Carol savait mes horaires », murmurai-je.
Anna hocha la tête.
Cette précision rendait le mensonge moins impulsif.
Carol avait eu du temps.
Elle savait que je ne serais pas là.
Elle pouvait répondre.
Rappeler.
Effacer.
Puis attendre mon retour.
Je me sentis malade.
« Est-ce qu’elle t’a paru coupable ? »
Anna réfléchit.
« Pas la première fois. »
« Et au téléphone ? »
« Un peu. Sa voix tremblait. »
« Pourquoi tu l’as crue alors ? »
Anna me regarda presque avec irritation.
« Parce que je venais de te quitter. Je pensais que tu avais toutes les raisons de me détester. »
Cette réponse me ramena à ma propre blessure.
À vingt-deux ans, j’avais voulu croire qu’Anna avait été certaine de son refus.
C’était plus facile que d’imaginer qu’elle avait eu peur.
Elle, de son côté, avait voulu croire que mon silence venait d’une colère légitime.
Deux personnes blessées avaient accepté très vite une explication qui confirmait leur pire peur.
Carol s’était placée exactement au milieu de cette vulnérabilité.
« Elle savait qu’on était fragiles », dis-je.
Anna hocha lentement la tête.
« Oui. »
Je regardai la lettre encore fermée.
« Elle savait aussi que si elle attendait assez, la vie ferait le reste. »
Anna ne répondit pas.
Je pensais à tout ce qui rend un retour plus difficile avec le temps.
Un nouveau travail.
Une nouvelle relation.
Une ville différente.
Puis un mariage.
Une naissance.
Un autre enfant.
La vie devient vite sa propre clôture.
Carol n’avait pas eu besoin de maintenir son mensonge chaque jour.
Elle avait seulement besoin de faire passer assez de temps avant que la vérité coûte trop cher.
Cette idée me fit comprendre pourquoi elle avait attendu si longtemps pour avouer.
Elle avait connu la même mécanique.
Au début, quelques jours.
Puis quelques mois.
Puis une année.
Puis une famille.
Chaque délai rendait le prochain mot plus difficile.
Cliquez ici pour continuer la lecture : PARTIE 3 : La lettre d’Anna m’a montré la vie que j’aurais pu avoir, mais elle ne m’a pas permis d’effacer celle que j’avais réellement vécue
La dernière demande de Carol m’a ramené quarante ans en arrière vers une femme que je croyais définitivement sortie de ma vie #11
Part 2 of 16

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