Je conduisis chez ma mère le soir même pendant que Marc gardait Léa.
Je posai la photocopie devant elle. Son visage changea avant même qu'elle la lise.
« Tu connais Hélène Vasseur ? »
Après un silence, elle s'assit.
« Oui. Je l'ai connue. »
« Comment ? »
« Elle travaillait à Saint-Augustin. »
« Ça, je sais. Pourquoi ton nom est-il écrit sur un registre de mon dossier ? »
Elle ferma les yeux.
« Parce que je suis allée la voir. »
« Quand ? »
« Après ton hospitalisation. »
Je sentis la colère monter.
« Pourquoi ? »
Ma mère leva enfin les yeux.
« Parce que je ne croyais pas au diagnostic. »
« Tu pensais que je n'avais pas fait de fausse couche ? »
« Je pensais qu'ils avaient confondu quelque chose. Tu avais encore des symptômes, puis j'ai vu un courrier destiné à une autre Sophie dans tes papiers. La clinique m'a assuré que tout était normal. Je ne les ai pas crus. »
Sa voix se brisa.
« J'ai fait quelque chose que je n'aurais pas dû faire. »
Je restai silencieuse.
« J'ai suivi l'autre femme. »
Je crus avoir mal entendu.
« Quoi ? »
« Pas longtemps. Deux fois. Elle sortait de la clinique au même moment que moi. J'avais vu son nom sur une enveloppe. Sophie Marlin. J'ai pensé qu'elle pouvait être celle dont le dossier avait été mélangé au tien. »
Je m'assis en face d'elle.
« Et ? »
« Elle était enceinte. Visiblement enceinte, deux mois plus tard. »
Le sol sembla se déplacer.
« Tu veux dire qu'elle avait gardé sa grossesse ? »
« Oui. »
« Et tu pensais que c'était la mienne ? »
Ma mère se couvrit la bouche.
« Je ne savais plus quoi penser. »
Je secouai la tête.
« Une grossesse ne se transfère pas d'une femme à une autre, maman. »
« Je sais. Bien sûr que je sais. »
Elle se leva brusquement.
« Ce n'est pas ça que je pensais. Je pensais qu'ils avaient peut-être inversé les résultats. Que toi aussi, tu étais encore enceinte, mais qu'on t'avait dit le contraire. »
« J'aurais fini par m'en rendre compte. »
« Oui. Et c'est là que j'ai compris que quelque chose d'autre s'était passé. »
Mon estomac se serra.
« Quoi ? »
Elle retourna dans sa chambre et revint avec une petite boîte en fer.
À l'intérieur, il y avait des documents que je n'avais jamais vus.
Un relevé bancaire ancien.
Une facture médicale.
Une lettre de Saint-Augustin adressée à ma mère.
Je pris la lettre.
« Madame, à la suite de votre demande, nous confirmons que l'échantillon biologique associé au dossier de votre fille a été transféré au laboratoire central pour analyse. Aucune autre action n'est requise. »
Je relus.
« Quel échantillon ? »
Ma mère répondit à peine.
« Je ne sais pas exactement. »
« Tu mens. »
Elle commença à pleurer.
Pas bruyamment.
Cela me mit encore plus en colère.
« Dis-moi la vérité. Toute la vérité. »
Elle hocha la tête.
« Après ta fausse couche présumée, ils avaient conservé un prélèvement. Hélène m'a dit plus tard qu'il avait été mal étiqueté. Une partie avait été envoyée avec le nom de l'autre Sophie. »
Je ne comprenais toujours pas.
« Pourquoi est-ce important aujourd'hui ? »
« Parce que l'autre Sophie est revenue voir Hélène des années plus tard. »
Je me figeai.
« Quand ? »
« Quand tu étais enceinte de Léa. »
Je regardai ma mère.
« Comment pouvait-elle savoir que j'étais enceinte ? »
Ma mère détourna les yeux.
« Par moi. »
Je sentis la trahison avant même de comprendre.
« Tu étais en contact avec elle ? »
« Oui. »
« Depuis quand ? »
« Depuis presque le début. »
Je reculai.
Ma mère avait ensuite retrouvé Sophie Marlin, l'autre patiente. Elle aussi avait reçu des informations contradictoires, et l'intervention inscrite sous mon nom était en réalité la sienne. Sa grossesse s'était terminée.
« Mais tu m'as dit avoir vu l'autre Sophie enceinte. »
Ma mère baissa la tête.
« J'avais suivi la mauvaise femme. Hélène me l'a expliqué plus tard. J'étais obsédée par l'idée qu'on t'avait fait du mal. »
« Donc une confusion sur une confusion ? »
« Au début, oui. »
« Au début ? »
Elle inspira.
« Quelques années plus tard, Sophie Marlin a eu une fille. Pas à ce moment-là. Plus tard. Et quand toi aussi tu as eu Léa, Hélène a remarqué quelque chose dans les dossiers. »
« Les mains ? »
Ma mère acquiesça.
« Les petites incurvations des doigts. »
« Ça ne veut rien dire. »
« Non. Mais Hélène avait vu cette particularité sur une fiche familiale liée à un donneur. »
Je ne compris pas.
« Quel donneur ? »
Ma mère devint très pâle.
« À Saint-Augustin, il y avait aussi un petit service de fertilité. »
Je la fixai.
« Je n'ai jamais fait de traitement de fertilité. »
« Toi, non. »
Elle ouvrit une autre enveloppe.
À l'intérieur se trouvait une copie d'un consentement signé.
Le nom était celui de Sophie Marlin.
« Elle avait eu recours à une insémination avec donneur avant l'épisode de la clinique. Elle ne l'avait pas dit à son compagnon. »
Je posai la feuille.
« Quel rapport avec moi ? »
« Aucun. À l'origine. »
Ma mère pleurait toujours.
« Mais Hélène a découvert que pendant la période de confusion, des échantillons avaient été rangés sous de mauvais identifiants. Pas seulement les tiens. »
Je sentis une nausée.
« Tu es en train de me dire que… »
« Non. Pas que tu as reçu un traitement. Rien de tout ça. »
Elle secoua la tête rapidement.
« Mais lors de ta grossesse avec Léa, un test prénatal a indiqué une variante génétique que l'équipe a considérée comme probablement héritée. Hélène s'est souvenue d'avoir vu la même variante dans un dossier de donneur. »
Je restai silencieuse.
La pièce sembla devenir très petite.
« Tu savais ça quand j'étais enceinte ? »
« Pas exactement. Hélène n'était pas sûre. Elle n'avait pas le droit de consulter les dossiers. Elle m'a seulement dit qu'il y avait une anomalie dans les archives et qu'elle regrettait de ne pas avoir parlé plus tôt. »
« Et tu ne m'as rien dit. »
« J'avais peur de te rendre folle avec des hypothèses. Tu étais heureuse avec Marc. »
« Ce n'était pas à toi de décider. »
Elle pleura davantage.
« Je sais. »
J'avais mal au ventre.
« Est-ce que Marc pourrait ne pas être le père de Léa ? »
Ma mère se leva presque.
« Non. Sophie, non. Je n'ai jamais eu aucune raison de penser ça. »
« Alors quel est le secret ? »
Elle resta immobile.
Puis elle dit :
« Le secret, c'est que tu n'es peut-être pas ma fille biologique. »
Je ne respirai plus.
Elle s'empressa de continuer.
« Je t'ai mise au monde. Je t'ai portée. Je te le jure. Mais après l'histoire de ta fausse couche, j'ai demandé un test génétique privé. Je voulais vérifier certaines choses familiales parce qu'Hélène parlait d'une erreur ancienne dans le registre de transfusion sanguine. »
« Quel test ? »
« Un test de filiation entre toi et ton père. »
Mon père était mort six ans plus tôt.
Elle me tendit le résultat, daté de neuf ans : paternité exclue.
« Tu l'as trompé ? »
« Jamais », répondit-elle immédiatement.
Je regardai les chiffres sans réellement les voir.
« Papa savait ? »
« Oui. »
« Et il ne m'a rien dit ? »
« Nous avions décidé d'attendre d'avoir une explication. Puis il est tombé malade. Il ne voulait pas que tu passes ses derniers mois à douter de tout. »
Je tremblais.
« Et tu as continué après sa mort à ne rien dire. »
« Oui. »
Cette fois, elle ne chercha pas d'excuse.
Le silence dura longtemps.
Puis elle ajouta :
« Il y a plus. »
Je ris, un son sec.
« Bien sûr. »
Elle sortit une dernière feuille.
C'était un résultat de laboratoire récent.
Je reconnus le nom de Julien.
Je me tournai vers elle.
« Pourquoi tu as ça ? »
« Parce qu'Hélène me l'a envoyé il y a trois semaines. »
Le document comparait plusieurs marqueurs génétiques.
Je ne comprenais pas les détails.
Mais une conclusion était soulignée.
« Compatibilité de parenté possible au premier degré. Analyse complémentaire recommandée. »
Je levai les yeux.
« Premier degré ? »
Ma mère murmura :
« Hélène pense que Julien pourrait être ton demi-frère. »
Tout devint silencieux.
Pas au sens figuré.
Je n'entendais plus le réfrigérateur. Ni la circulation. Ni ma propre respiration.
Je pensai à la photo de l'université.
À Julien.
À l'homme que j'avais aimé pendant presque deux ans.
À la grossesse perdue.
À ma fille qui l'avait reconnu.
Et je compris pourquoi Hélène avait tenté de vérifier les mains de Léa.
Elle ne cherchait pas à savoir si Julien était son père.
Elle cherchait à savoir si moi, Sophie, j'étais liée biologiquement à Julien.
Et si c'était le cas, notre ancienne relation devenait quelque chose que personne n'avait imaginé.
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La photo que je croyais perdue #11
Part 3 of 5
