Je montrais à ma fille de vieilles photos de l'université. Elle avait environ cinq ans. Nous étions assises par terre dans le salon, entourées de boîtes en carton que j'avais sorties du placard pour chercher un ancien certificat de vaccination.
Léa adorait les photos. Elle riait de mes coiffures, de mes pulls trop larges et de la vieille voiture rouge de ma colocataire. Chaque visage devenait pour elle une histoire.
Puis nous sommes tombées sur une photo de moi avec mon ex, Julien.
J'avais vingt et un ans sur cette photo. Lui vingt-trois. Nous étions devant une bibliothèque universitaire, les bras croisés l'un autour de l'autre, souriants comme deux étudiants persuadés que la vie allait rester simple.
Je pensais avoir jeté cette photo des années plus tôt.
Je m'étais séparée de Julien bien avant de rencontrer Marc, le père de Léa. Rien de spectaculaire : à vingt-deux ans, j'avais simplement compris que je passais plus de temps à attendre Julien qu'à vivre.
J'avais gardé très peu de choses de cette époque. Cette photo n'aurait même pas dû être là.
Léa prit la photo entre ses doigts.
Elle fronça légèrement les sourcils.
« Je le connais. »
J'ai d'abord cru qu'elle plaisantait.
« Ah oui ? »
Elle hocha la tête avec assurance et posa son petit index sur le visage de Julien.
« C'est le monsieur qui vient parfois me voir. »
Mon ventre se serra.
« Quel monsieur ? »
Elle me regarda, surprise par mon ton.
« Lui. »
« Où est-ce qu'il vient te voir ? »
Léa réfléchit.
« À la sortie de l'école. Pas tout le temps. »
Je pris la photo plus vite que je ne l'aurais voulu.
« Est-ce qu'il te parle ? »
Elle hésita.
« Un peu. »
Je sentis mon cœur battre jusque dans ma gorge.
« Qu'est-ce qu'il te dit ? »
Léa baissa les yeux vers une pile de photos.
« Il demande si je vais bien. Une fois il m'a donné un autocollant avec une étoile. Mais Madame Claire l'a vu et elle lui a dit qu'il ne pouvait pas rester près de la grille. »
Madame Claire était l'une des surveillantes de maternelle.
Je me relevai si vite que mon genou heurta la table basse.
« Léa, écoute-moi. S'il revient, tu ne vas pas vers lui. Tu ne prends rien. Tu restes près de Madame Claire ou de ta maîtresse. D'accord ? »
Ses yeux s'agrandirent.
« Il a fait quelque chose de méchant ? »
Je me forçai à ralentir.
« Je ne sais pas. Mais je ne savais pas qu'il venait te voir. Et quand maman ne sait pas qu'un adulte parle à son enfant, maman doit vérifier. »
Elle acquiesça, visiblement inquiète.
Je regrettai aussitôt la peur que j'avais mise dans sa voix.
Marc rentra une heure plus tard.
Je lui racontai tout dans la cuisine pendant que Léa dessinait dans sa chambre. Il posa son sac de travail sans enlever sa veste.
« Tu es sûre qu'elle parle du même homme ? »
Je lui montrai la photo.
« Elle l'a reconnu immédiatement. »
Marc connaissait l'existence de Julien. Je ne lui avais jamais caché que j'avais eu une relation sérieuse à l'université. Mais je n'avais pas prononcé ce prénom depuis des années.
« Tu as encore ses coordonnées ? » demanda-t-il.
« Non. »
« Tu sais où il vit ? »
« Non plus. La dernière fois que j'ai entendu parler de lui, il travaillait à Lyon. C'était avant notre mariage. »
Marc resta silencieux.
Il n'était pas jaloux. Ce qui me rassura presque. Il avait l'air inquiet comme un père, pas comme un mari blessé.
« On appelle l'école demain matin », dit-il.
Je le fis dès l'ouverture.
La directrice, Madame Renaud, me demanda de venir. Dans son bureau, elle admit qu'un homme s'était présenté deux fois ces dernières semaines.
La première fois, il avait demandé à parler à Léa en se disant ami de la famille. Comme son nom n'était sur aucune autorisation, l'équipe avait refusé. La seconde, il était resté près de la grille.
« Et personne ne m'a prévenue ? »
« Nous aurions dû. Je suis désolée. »
Elle me montra la fiche laissée lors de sa première visite.
Prénom : Julien.
J'avais envie de crier.
À la place, je pris la fiche.
Il avait laissé un numéro de téléphone.
Je le reconnus aussitôt.
Pas le numéro complet, bien sûr. Mais les quatre derniers chiffres.
7742.
Julien avait utilisé ce nombre partout. Code de casier. Mot de passe étudiant. Même numéro choisi pour son ancienne plaque d'immatriculation.
Je rentrai chez moi avec une copie du rapport.
Marc voulut appeler immédiatement.
Je refusai.
« Pas avant d'avoir compris pourquoi il est là. »
« Justement, on l'appelle pour lui demander. »
« Et s'il ment ? »
Marc pinça les lèvres.
« Alors on saura au moins qu'il ment. »
Mais quelque chose me dérangeait plus profondément.
Pourquoi Julien aurait-il attendu cinq ans ? Pourquoi surveiller une enfant qu'il n'avait jamais rencontrée ? Pourquoi donner son vrai prénom à une école s'il cherchait à faire quelque chose de dangereux ?
Cette contradiction ne me rassurait pas. Elle rendait seulement la situation plus étrange.
Le soir, après avoir couché Léa, j'ouvris mon ordinateur.
Je retrouvai Julien sur un réseau professionnel. C'était bien lui, installé dans notre ville depuis huit mois.
Une publication récente remerciait une équipe médicale après le diagnostic d'une maladie cardiaque héréditaire. Je me rappelai alors un oncle de Julien mort jeune et ses anciennes plaintes de palpitations, que nous avions attribuées au stress.
Une autre publication mentionnait des tests génétiques familiaux.
Marc la lut par-dessus mon épaule.
« Tu crois que ça a un rapport avec Léa ? »
Je répondis immédiatement.
« Non. »
Trop rapidement.
Marc me regarda.
Je me levai.
« Non, parce que Julien n'est pas son père. »
Le silence qui suivit fut court, mais lourd.
« Je n'ai pas dit ça », répondit Marc.
« Je sais. »
Je connaissais les dates.
Du moins, je croyais les connaître.
J'avais quitté Julien presque quatre mois avant de rencontrer Marc. Léa était née deux ans après notre mariage.
Il n'y avait aucune possibilité.
Aucune.
Le lendemain, je décidai enfin d'appeler le numéro donné à l'école.
Julien décrocha au deuxième signal.
« Allô ? »
Sa voix me ramena quinze ans en arrière avec une violence absurde.
« Julien ? »
Long silence.
Puis :
« Sophie. »
Il savait immédiatement qui j'étais.
« Pourquoi tu viens voir ma fille ? »
Il inspira doucement.
« Je voulais te parler avant que ça arrive comme ça. »
« Mais tu ne m'as pas parlé. Tu es allé près de son école. Deux fois. »
« Je sais. C'était une erreur. »
« Une erreur ? »
« Oui. Et je suis désolé. »
« Pourquoi Léa ? »
Il resta silencieux assez longtemps pour que je regarde l'écran et vérifier que l'appel n'avait pas coupé.
« Sophie, il y a quelque chose que tu ne sais pas sur la période juste après notre rupture. »
Je sentis la colère remplacer la peur.
« Ne tourne pas autour. Dis-le. »
« J'ai reçu un appel il y a neuf mois. D'une femme qui travaillait autrefois à la clinique Saint-Augustin. »
Je ne voyais pas.
Puis le nom me frappa.
Saint-Augustin.
La clinique où j'avais été hospitalisée brièvement à vingt-deux ans après une fausse couche précoce.
Une grossesse de quelques semaines, survenue juste avant la rupture avec Julien.
Une grossesse dont je n'avais parlé à presque personne.
Julien continua.
« Elle m'a dit qu'il y avait eu un problème dans les dossiers de l'époque. Un problème concernant des échantillons, des résultats et des identités. »
Je me levai sans m'en rendre compte.
« Quel rapport avec Léa ? »
Sa réponse fut presque un murmure.
« Je ne sais pas encore. Mais elle m'a dit de retrouver une certaine Sophie Martin. Et quand j'ai vu ta fille… j'ai compris que quelque chose n'allait pas. »
« Qu'est-ce que tu as compris ? »
Il expira.
« Léa a la même marque de naissance que ma sœur. Exactement au même endroit. »
J'eus froid d'un seul coup.
Léa avait une petite marque brune en forme de virgule derrière l'oreille gauche.
Je ne l'avais jamais considérée comme autre chose qu'un détail.
Julien ajouta :
« Et la femme de la clinique m'a dit une phrase que je n'arrive pas à oublier. Elle a dit : “Vous devriez vérifier si l'enfant que Sophie élève est bien liée aux personnes qu'elle croit.” »
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La photo que je croyais perdue #11
Part 1 of 5
