Je sortis de la chambre.
Pas longtemps.
Dix minutes.
Peut-être quinze.
Je marchai jusqu'au bout du couloir.
Puis retour.
Je n'étais pas prêt à parler.
Mais Sarah allait commencer un traitement sérieux.
Je ne voulais pas transformer la dernière heure avant sa procédure en scène de colère.
Je revins.
Jenny était partie chercher du café.
Sarah me regarda.
« Tu peux être en colère. »
« Je le suis. »
« Je sais. »
« Pourquoi ? »
Elle essuya son visage.
« Après notre dernier cycle, deux embryons étaient viables pour congélation. »
« Et tu m'as dit qu'il n'y en avait aucun. »
« Oui. »
« Pourquoi ? »
Elle fixa la couverture.
« Parce qu'à ce moment-là, on ne se parlait presque plus. »
« Ce n'est pas une réponse. »
« Je pensais que tu voulais arrêter. »
« J'avais dit que je ne pouvais plus continuer les traitements comme ça. Pas que je voulais abandonner tout ce qu'on avait déjà créé. »
« Je sais maintenant. »
Je serrai les dents.
« Maintenant. »
Elle hocha la tête.
« J'avais peur que si je te disais qu'il y avait deux embryons, tu restes avec moi uniquement à cause d'eux. »
Je restai silencieux.
Cette peur avait un sens tordu.
Et pourtant, elle m'avait retiré une information qui m'appartenait aussi.
« Qu'est-ce que tu as fait avec eux ? »
« Rien. Ils sont toujours stockés. »
Je m'assis.
« Depuis trois ans ? »
« Oui. »
« Qui paie ? »
« Moi. »
« La clinique permet ça après divorce ? »
Elle acquiesça.
« Nos consentements d'origine prévoyaient un stockage prolongé, mais aucune utilisation sans accord des deux. »
Au moins ça.
Elle ne pouvait pas les utiliser seule.
Je respirai.
« Tu avais prévu de me le dire quand ? »
« Je ne sais pas. »
« Ce n'est pas assez. »
« Je sais. »
Cette phrase revenait.
Je sais.
Toujours après.
Jamais avant.
« Tu comprends que ce secret est peut-être pire que la grossesse ? »
Elle pleura.
« Oui. »
« Parce que Miami, c'était un accident. Ça, c'était une décision pendant trois ans. »
« Oui. »
Je me levai.
« Je reste pour ton traitement. Mais ne confonds pas ça avec le pardon. »
Elle hocha la tête.
« D'accord. »
Sarah commença son traitement.
Les semaines suivantes furent brutales.
Fatigue.
Nausées.
Douleurs.
Transfusions.
Je partageais mon temps entre Chicago et Miami.
Mon associé gérait l'entreprise.
Jenny restait souvent avec Sarah.
Je louai un petit appartement près de l'hôpital.
Pas romantique.
Pas un retour de couple.
Une logistique.
À chaque fois que quelqu'un disait :
« C'est beau que son mari soit là »,
je corrigeais :
« Ex-mari. »
Pas pour être cruel.
Pour ne pas inventer une histoire qui n'existait pas encore.
Les médecins étaient prudemment optimistes.
Le traitement répondait.
Pas parfaitement.
Mais assez.
Après plusieurs mois, l'imagerie montra une diminution importante.
Sarah devait encore subir une chirurgie.
La question de la fertilité biologique devenait secondaire.
Le cancer avait déjà modifié ce qui serait possible pour elle.
C'est là que les embryons revinrent au centre.
La clinique nous contacta.
Le contrat de stockage arrivait à renouvellement.
Il fallait une décision.
Continuer.
Détruire.
Donner à la recherche, selon ce qui était permis.
Ou, si un jour nous le voulions tous les deux, envisager une gestation avec aide médicale et tiers gestationnel, selon le droit et les indications médicales.
Rien de simple.
Rien d'immédiat.
Sarah me demanda :
« Tu veux les garder ? »
Je répondis :
« Je ne sais pas. »
Pour la première fois, je refusais de donner une réponse rapide.
Je rencontrai un avocat spécialisé séparément.
Pas parce que je voulais me battre contre Sarah.
Parce que je voulais comprendre mes droits.
Le consentement signé à l'époque était clair.
Aucun transfert sans accord mutuel.
En cas de désaccord, stockage jusqu'à une nouvelle décision ou selon les limites contractuelles.
Pas de propriété simple comme un compte bancaire.
Pas de solution magique.
Sarah consulta son propre avocat.
Cela me rassura.
Nous n'allions pas prendre une décision aussi lourde dans une chambre d'hôpital.
Pendant ce temps, nous commencions une thérapie.
Pas de couple.
Une thérapie de médiation autour de nos décisions.
La thérapeute nous demanda :
« Qu'est-ce que représentent ces embryons pour chacun de vous ? »
Sarah répondit :
« La famille que j'ai perdue. »
Je répondis :
« Une décision qu'on m'a retirée. »
Elle baissa les yeux.
La thérapeute continua.
« Ce sont deux réponses très différentes. »
Oui.
C'était le problème.
Pour Sarah, les embryons étaient liés au deuil.
À l'infertilité.
À notre mariage.
Pour moi, ils étaient désormais aussi liés au mensonge.
Même si je désirais encore être père un jour, je ne savais pas si je voulais que cette paternité commence à partir d'un secret.
Un soir, Sarah me dit :
« Je ne vais jamais les utiliser sans toi. »
« Tu ne peux pas juridiquement. »
Elle secoua la tête.
« Je ne parle pas du droit. Je parle de moi. »
Je la regardai.
« D'accord. »
« Et si tu veux les détruire, je ne te combattrai pas. »
Je fus surpris.
« Tu le veux ? »
Elle pleura.
« Non. Mais je sais que je n'ai pas le droit d'utiliser ma maladie pour te forcer. »
C'était la première fois qu'elle séparait clairement son besoin de mon obligation.
Cela comptait.
Quelques semaines plus tard, son chirurgien nous annonça que la tumeur avait suffisamment répondu pour permettre une intervention.
La chirurgie fut longue.
Je restai avec Jenny.
Quand le médecin sortit, il dit :
« Ça s'est bien passé. »
Je me suis assis et j'ai pleuré.
Pas parce qu'elle était redevenue ma femme.
Parce que Sarah était vivante.
C'était assez.
La récupération prit des mois.
Nous avons continué la thérapie.
Un jour, la thérapeute me demanda :
« Vous lui faites confiance ? »
Je répondis :
« Non. Pas complètement. »
Sarah encaissa.
« Est-ce que vous voulez réapprendre ? »
Je réfléchis.
« Peut-être. »
C'était honnête.
Pas romantique.
Mais honnête.
La véritable surprise vint six mois après Miami.
Sarah reçut un appel de la clinique de fertilité.
Une ancienne employée avait découvert une incohérence dans le dossier.
Nous avons cru à une nouvelle catastrophe.
Ce n'était pas aussi dramatique.
Mais c'était important.
Le stockage des embryons avait été renouvelé chaque année sous la signature de Sarah.
Or le premier renouvellement, juste après notre divorce, exigeait aussi ma signature selon la version du contrat utilisée à l'époque.
Elle n'y était pas.
La clinique avait continué le stockage malgré un dossier incomplet.
Aucune utilisation n'avait eu lieu.
Mais cela signifiait que le système avait laissé le secret durer plus facilement.
La clinique reconnut l'erreur.
Pas un complot.
Pas une fraude massive.
Une erreur administrative.
Sarah dit :
« Je leur en veux. »
Je répondis :
« Moi aussi. »
Puis elle ajouta :
« Mais ce n'est pas leur faute si je ne t'ai pas dit. »
Je la regardai.
Cette phrase me montra plus de changement que n'importe quelle excuse.
Elle ne cherchait plus un endroit où déplacer sa responsabilité.
Nous avons décidé de prolonger le stockage un an.
Seulement un an.
Pas comme promesse d'avoir un enfant.
Comme espace pour décider sans le cancer au milieu.
Sarah reprit progressivement le travail.
Ses cheveux repoussèrent.
Son énergie revenait.
Ses examens étaient rassurants.
Pas de garantie définitive.
Mais du temps.
Un soir, nous marchions au bord de l'eau.
Elle dit :
« Tu sais ce qui me fait le plus peur maintenant ? »
« Quoi ? »
« Que tu restes parce que j'ai été malade. »
Je m'arrêtai.
« Tu crois que c'est ce que je fais ? »
« Je ne sais pas. »
Je réfléchis.
« Au début, oui. Je suis resté parce que tu étais malade. »
Elle baissa les yeux.
« Maintenant ? »
Je regardai l'océan.
« Maintenant je reste dans la conversation parce que je veux voir ce qu'il y a après. »
Elle pleura.
« Ce n'est pas une déclaration d'amour très impressionnante. »
Je souris.
« On a déjà été mauvais avec les grandes déclarations. »
Elle rit.
C'était la première fois que nous riions vraiment ensemble depuis Miami.
Mais nous n'étions pas remis ensemble.
Pas encore.
Et je ne savais toujours pas si nous le serions.
Parce que le cancer pouvait expliquer la peur de Sarah.
Il ne pouvait pas justifier trois ans de secret.
Et aimer quelqu'un pendant sa maladie ne vous oblige pas à lui rendre le mariage après.
Cliquez ici pour continuer la lecture : PARTIE 4 : Survivre au cancer ne suffisait pas pour reconstruire notre ancien mariage
La tache sur le drap n’était pas le souvenir que j’imaginais #11
Part 3 of 5
