Au printemps, Chris a repris son travail à temps partiel.
Il avait discuté avec son responsable d'un retour progressif.
La première matinée s'est bien passée.
La seconde, il est rentré plus tôt.
Il avait entendu un collègue parler de la prochaine compétition de son fils.
La phrase l'avait surpris au milieu d'une conversation banale.
Il s'était réfugié dans sa voiture pour pleurer.
Quand il me l'a raconté, il semblait honteux.
« J'ai l'impression de ne plus savoir être normal. »
Je lui ai répondu qu'il n'avait pas à redevenir exactement l'homme d'avant.
Nous étions encore en train de découvrir ce que nos journées pouvaient contenir.
De mon côté, je n'arrivais pas à faire les courses sans regarder les biscuits qu'Ethan aimait.
Je prenais parfois une boîte, puis je la reposais.
Un jour, j'en ai acheté une.
Je les ai mangés avec mon café.
J'ai pleuré, puis j'ai fini le paquet quelques jours plus tard.
Nous avions chacun notre rythme.
Une conseillère spécialisée dans le deuil nous a proposé des rencontres.
Nous avons accepté après en avoir parlé.
Elle ne promettait pas de faire disparaître le manque.
Elle nous aidait à reconnaître les moments où nous évitions de nous parler pour ne pas blesser l'autre.
Chris croyait parfois devoir me protéger de ses larmes.
Je croyais devoir cacher les miennes lorsqu'il revenait du travail.
Peu à peu, nous avons appris à dire :
« Aujourd'hui, c'est difficile. »
Sans exiger que l'autre trouve une solution.
Julien continuait à appeler le dimanche.
Au début, Chris attendait toujours qu'il téléphone.
Puis, un matin, mon mari l'a appelé le premier.
« Tu es libre pour marcher ? »
Julien a proposé un parc à mi-chemin entre leurs maisons.
Ils ont commencé à se retrouver une fois par mois.
Ils parlaient parfois de leur mère.
Parfois d'Ethan.
Parfois de leurs projets sans chercher à donner un sens à chaque discussion.
Un samedi, ils sont revenus avec une boîte de vieux outils.
Leur père l'avait laissée à Julien.
Chris a reconnu un tournevis au manche rouge.
« Je croyais l'avoir perdu », a-t-il dit.
Julien a souri.
« Tu me l'avais prêté pour trois jours. »
« Il y a vingt ans. »
Ils se sont mis à rire.
Ethan aurait aimé cette plaisanterie.
Je l'ai pensé, sans que cela gâche le moment.
Plus tard, Nora nous a écrit.
L'association préparait une rencontre avec plusieurs familles qui avaient bénéficié de ses services.
Elle nous a invités, en précisant qu'aucune participation n'était attendue.
J'ai montré le message à Chris.
Il a répondu qu'il n'était pas prêt.
Un soir, Chris a déclaré qu'il ne voulait plus revoir le stade.
Il venait de tomber sur une publicité pour un match.
Le bruit de la foule lui avait rappelé la dernière grande sortie d'Ethan.
J'ai répondu qu'il n'était pas obligé d'y retourner.
Quelques jours plus tard, il a changé d'avis.
Il voulait seulement conduire jusqu'au quartier, sans entrer.
Nous avons convenu de décider le jour même.
La conseillère nous avait expliqué que ces hésitations n'étaient pas contradictoires.
Le deuil ne suivait pas un programme.
Chris a aussi commencé à raconter des souvenirs d'Ethan à ses collègues lorsqu'il en avait envie.
Il n'acceptait pas les questions trop personnelles.
Mais il aimait rappeler certaines blagues de son fils.
Un jour, un collègue a tenté de le consoler en disant qu'il fallait maintenant passer à autre chose.
Chris lui a répondu calmement qu'il continuait déjà à vivre, mais qu'il ne cesserait pas d'aimer son enfant.
La conversation s'est arrêtée là.
Le soir, il m'a raconté cet échange.
Je lui ai dit que je l'admirais d'avoir exprimé ce dont il avait besoin.
Il a souri tristement.
« Avant, je serais resté silencieux pendant des mois. »
Nous avons pensé à Julien et à leurs années de séparation.
La douleur de notre fils ne devait pas devenir une raison de nous isoler davantage.
Un samedi, nous avons invité le frère de Chris à dîner.
Nous avons préparé un repas simple.
Il n'y avait pas de cérémonie ni de sujet obligatoire.
Nous avons parlé du jardin, de livres et de football.
Puis Julien a évoqué une mauvaise blague d'Ethan.
Nous avons ri tous les trois.
Pour la première fois depuis longtemps, ce rire ne m'a pas semblé interdit.
Nous avons décliné poliment.
Quelques semaines après, Lucas est venu avec sa mère.
La conseillère qui nous accompagnait dans le deuil nous a proposé d'établir quelques habitudes pour les jours les plus difficiles.
Pas des règles destinées à oublier Ethan.
Simplement des gestes pour éviter de rester isolés lorsque nous n'arrivions plus à parler.
Chris a choisi d'appeler Julien lorsqu'il sentait qu'il tournait en rond dans ses souvenirs.
Moi, j'ai demandé à une amie de marcher avec moi le mercredi.
La première promenade a duré dix minutes.
Je me suis arrêtée devant un terrain de jeux.
Des enfants couraient après un ballon.
J'ai senti les larmes monter.
Mon amie m'a demandé si je voulais rentrer.
Quelques mois plus tard, Chris a proposé de reprendre une tradition du dimanche : préparer le déjeuner puis regarder le match ensemble.
Le premier essai a été difficile.
Nous avons quitté le salon avant la mi-temps.
Le second dimanche, nous avons tenu un peu plus longtemps.
Le troisième, Julien est venu avec un dessert.
Nous avons regardé presque tout le match.
À aucun moment nous n'avons oublié Ethan.
Nous avons même discuté d'une action qu'il aurait certainement critiquée.
Chris a imité son ton scandalisé.
J'ai ri, puis je me suis essuyé les yeux.
Julien n'a rien dit.
Il a simplement avancé l'assiette de dessert vers moi.
Après le match, nous avons parlé de la semaine à venir.
Pour la première fois, je n'ai pas eu le sentiment de trahir notre fils en prévoyant quelque chose qui ne le concernait pas directement.
J'ai répondu oui.
Elle ne m'a pas reproché d'avoir changé d'avis.
La semaine suivante, nous sommes revenues au même endroit.
Cette fois, je me suis assise sur un banc.
Je n'ai pas retrouvé la paix en regardant les enfants jouer.
Mais je n'ai pas eu besoin de partir immédiatement.
Ces petites différences étaient difficiles à mesurer.
Elles comptaient pourtant dans mes journées.
Chris, de son côté, avait repris une ancienne habitude.
Il réparait des objets dans le garage.
Il avait commencé par une lampe cassée.
Puis il s'était attaqué à une étagère.
Julien venait parfois l'aider.
Un samedi, ils ont retrouvé le vieux ballon dégonflé d'Ethan.
Chris l'a tenu longtemps.
Il s'est demandé s'il fallait le faire regonfler.
Julien lui a répondu qu'ils pouvaient le laisser tel quel.
Le ballon appartenait à notre fils.
Il n'avait pas besoin de ressembler à un objet neuf.
Nous l'avons placé sur une étagère basse, à côté du maillot bleu.
Plus tard, Lucas est venu nous raconter son premier match de la saison.
Il avait raté une passe décisive.
Il semblait honteux.
Chris lui a demandé ce qu'Ethan aurait dit.
Lucas a réfléchi.
« Que j'avais couru dans la mauvaise direction comme un canard. »
Mon mari a ri.
« Probablement. »
Puis il lui a parlé des erreurs que tous les joueurs commettaient.
Au fil des mois, nous avons également trouvé une manière plus simple de répondre aux questions des connaissances.
Certaines personnes demandaient si nous allions mieux.
Je ne savais jamais quoi dire.
J'ai fini par répondre que certains jours étaient plus supportables que d'autres.
Cette phrase ne donnait pas tous les détails, mais elle restait vraie.
Chris utilisait parfois les mêmes mots.
Nous n'avions plus besoin de rassurer tout le monde sur notre état.
Une amie m'a dit qu'elle continuerait à m'inviter à marcher, même si je refusais souvent.
Je l'ai remerciée.
Sa constance était un réconfort.
Quand j'ai fini par accepter une longue promenade, nous avons parlé de jardinage et de livres.
Je suis rentrée fatiguée, mais reconnaissante d'avoir pu penser à autre chose pendant une heure.
La discussion a duré un quart d'heure.
Lucas est reparti avec un sourire un peu plus léger.
Je n'ai pas voulu interpréter cette visite comme un signe extraordinaire.
C'était un garçon qui avait perdu son ami et qui essayait de continuer à jouer.
Nous pouvions l'accueillir sans lui demander de représenter Ethan.
Un autre soir, Chris a retrouvé la vidéo de notre fils racontant sa blague ratée.
Il m'a demandé si je voulais la regarder.
J'ai hésité.
Puis j'ai accepté.
Ethan était devant la caméra, très sérieux.
Il commençait sa blague.
Il se trompait.
Un jour, j'ai retrouvé une liste de courses écrite par Ethan avant sa maladie. Il avait ajouté des biscuits et des bonbons sous les légumes que je comptais acheter. J'ai montré la feuille à Chris. Nous avons souri en reconnaissant son écriture. Puis je l'ai rangée dans l'album, sans chercher à expliquer pourquoi elle me touchait autant.
Il riait avant d'arriver à la fin.
Chris a pleuré en entendant sa voix.
J'ai posé la tête sur son épaule.
Nous avons regardé la vidéo une seconde fois.
Puis nous l'avons refermée.
Le lendemain, nous avons pu parler d'autre chose.
Ce n'était pas un oubli.
Nous avions simplement besoin de respirer entre les souvenirs.
Il avait grandi.
Sa voix avait légèrement changé.
Il tenait le dessin du chien à cinq oreilles.
« J'ai gardé celui-là », a-t-il dit.
Nous avons ouvert la boîte de cartes d'Ethan.
Je lui ai demandé s'il voulait récupérer la carte qu'il avait fabriquée.
Lucas a secoué la tête.
« Elle était à lui. »
Nous avons décidé de la conserver ensemble, dans l'album de souvenirs.
Il nous a raconté qu'il jouait encore à leur jeu préféré avec d'autres enfants.
« Des fois, je pense à lui quand je gagne », a-t-il murmuré.
Chris lui a demandé s'il pensait aussi à Ethan quand il perdait.
Lucas a souri.
« Surtout quand je perds. Il aurait adoré se moquer de moi. »
La visite a été simple.
Nous avons bu du jus de pomme et regardé quelques photographies.
Quand Lucas est parti, je me suis sentie épuisée.
Mais pas vide.
J'avais entendu une partie de la vie d'Ethan continuer dans la voix de son ami.
Ce soir-là, Chris a sorti le petit carnet bleu.
Il a ajouté une note à la dernière page.
« Lucas est venu aujourd'hui. Il rit encore en parlant de toi. »
Puis il a reposé le stylo.
Il ne voulait pas transformer ce carnet en devoir quotidien.
Il voulait seulement y laisser, parfois, une nouvelle trace de notre amour.
