L’entrepreneur avait entouré trois lignes en rouge.
La toiture.
La véranda.
L’installation d’eau.
Il ne voulait pas promettre que le reste était intact.
L’état des murs devait être évalué après l’ouverture de certaines parties abîmées.
J’ai apprécié cette franchise.
Elle avait un prix, bien sûr.
Mais elle valait mieux qu’un chiffre trop beau pour être vrai.
J’ai demandé un devis détaillé.
L’entrepreneur a accepté.
Il voulait aussi que je vérifie les autorisations nécessaires avant les travaux.
Je lui ai dit que le terrain faisait l’objet d’un conflit de propriété.
« Alors attendez les conseils de votre avocate avant de dépenser une grosse somme », a-t-il répondu.
Cette prudence m’a paru sensée.
J’avais passé une grande partie de ma vie à régler immédiatement les urgences des autres.
Je devais apprendre à distinguer une vraie urgence d’une inquiétude qui pouvait attendre.
La structure de la véranda n’allait pas se réparer toute seule.
Mais elle ne m’obligeait pas à signer un contrat le jour même.
Alfreda a proposé de garder une copie de chaque estimation.
Elle a créé un classeur rouge.
Sur la couverture, elle a écrit : « Maison de Maman ».
J’ai regardé les mots.
Je lui ai demandé d’ajouter « en cours ».
Elle a levé les sourcils.
« Tu n’oses toujours pas y croire ? »
« Je veux surtout avancer sans me raconter d’histoires. »
Elle a écrit les deux mots en petit.
Puis nous avons rangé le classeur sur mon étagère.
Les jours passaient.
J’avais toujours mon loyer à payer.
Le propriétaire du duplex voulait savoir si je renouvellerais le bail.
Je lui ai demandé un mois supplémentaire pour réfléchir.
Il a accepté une prolongation à court terme moyennant des conditions écrites.
Je les ai lues avant de signer.
Je n’avais jamais été aussi attentive aux petites lignes.
Le travail me manquait à des moments inattendus.
Pas nécessairement les corvées.
Je regrettais l’odeur du café du vendredi.
Le bruit des oiseaux près de la fenêtre d’Henrietta.
Sa manière de reposer une cuillère exactement au bord de sa soucoupe.
J’avais perdu mon emploi et une amie à la fois.
Le litige ne m’accordait aucun congé pour faire mon deuil.
Une matinée, je me suis surprise à prendre la route de la ferme.
Je m’en suis rendu compte au deuxième carrefour.
J’ai continué jusqu’à la station-service.
J’y ai acheté du lait et du pain.
Puis je suis rentrée.
Sur la table, j’ai trouvé la lettre d’Henrietta.
J’ai relu la dernière page.
Elle disait qu’elle espérait que la maison serait un abri.
Pas une chaîne.
« Si tu préfères la vendre, tu en auras le droit », avait-elle ajouté.
Ces mots m’ont surprise la première fois.
Ils me surprenaient encore.
Je pensais que respecter sa mémoire voulait dire m’installer dans la maison.
Mais elle m’avait laissé un choix.
C’était peut-être le cadeau le plus grand.
J’en ai parlé à Alfreda.
Elle a eu l’air soulagée.
« Je ne voulais pas te le dire, mais j’avais peur que tu t’obliges à vivre dans une maison trop chère. »
« Tu as raison d’avoir peur. »
« Et toi ? »
« Moi aussi. »
Nous avons fait une liste de scénarios.
Réparer la maison et y habiter.
Effectuer seulement les travaux indispensables et la vendre plus tard.
Vendre le terrain avec le bâtiment en l’état, si le titre était sécurisé.
Aucune option n’était simple.
Nous avons décidé de demander une estimation indépendante de la valeur du bien.
Je voulais connaître les chiffres sans me laisser guider uniquement par mes souvenirs.
Lorsque l’évaluateur est venu, il a pris des photographies du bâtiment et des limites visibles.
Il a examiné les ventes comparables dans la région.
Il a tenu compte de l’état de la maison et des restrictions possibles.
Il ne m’a pas annoncé un montant miraculeux sur le seuil de la porte.
Son rapport viendrait plus tard.
Cela m’a convenu.
Un jeudi après-midi, Bertram a laissé un message vocal.
Il disait qu’il avait consulté un avocat indépendant.
Il avait demandé à comprendre exactement ce qu’il avait signé dans la procédure engagée par ses frères.
Il ne voulait pas me promettre une décision.
Il voulait simplement m’en informer.
J’ai transféré le message à maître Benton.
Puis j’ai éteint mon téléphone pendant une heure.
Je me suis assise près de la fenêtre avec une tasse de café.
J’ai regardé un merle chercher de la nourriture dans l’herbe.
Lors de la deuxième visite d’un entrepreneur, j’ai demandé qu’Alfreda reste avec moi.
Je voulais entendre toutes les explications.
L’homme a commencé par examiner la véranda.
Il a tapoté une poutre avec un petit outil.
Une portion du bois semblait fragilisée.
Il nous a montré la zone à remplacer.
J’ai demandé s’il était possible de conserver les anciennes planches qui étaient encore saines.
Il m’a dit que certaines pouvaient être réutilisées, mais pas les parties dangereuses.
Je l’ai remercié de ne pas me promettre de tout sauver.
Il a aussi parlé des permis et des inspections nécessaires pour certains travaux.
J’ai ajouté ces démarches à mon carnet.
Alfreda a demandé ce qui pouvait arriver si l’on remettait seulement une couche de peinture.
L’homme a secoué la tête.
La peinture ne corrigerait pas une structure abîmée.
Nous avons compris.
Après son départ, nous nous sommes assises sur les marches en pierre, loin de la partie fragile.
Je regardais la balancelle.
Elle avait été si importante dans mon enfance.
Je me souvenais de ma mère qui s’y reposait en fin de journée.
Je voulais croire que tout pouvait revenir comme avant avec quelques réparations.
Mais la maison avait vieilli.
Moi aussi.
« Tu crois qu’on peut aimer un endroit sans vouloir y habiter ? » ai-je demandé.
Alfreda a réfléchi.
« Je crois qu’on peut aimer une robe qui ne nous va plus. »
J’ai éclaté de rire.
Elle avait trouvé une comparaison qui me parlait.
Je gardais encore une robe de mariage dans une boîte.
Je ne pouvais plus la porter.
Cela ne diminuait pas ce qu’elle représentait.
Nous avons pris des photographies détaillées du jardin.
Je voulais garder les proportions de l’allée et l’ombre des arbres.
Puis nous sommes retournées à la voiture.
Sur le chemin du retour, nous avons parlé des assurances.
J’avais besoin de comprendre les risques d’un bâtiment vacant.
Maître Benton m’avait conseillé de contacter un assureur et de déclarer exactement l’état de la maison.
Je ne voulais pas découvrir un jour qu’un problème avait été exclu parce que j’avais répondu trop vite à une question.
J’ai passé cet appel le lendemain.
Le courtier m’a demandé des informations sur la toiture, l’occupation et les installations.
J’ai utilisé le rapport d’inspection.
Il a proposé d’étudier les options disponibles.
Encore une démarche.
Encore une preuve qu’un terrain offert ne vous épargne pas les responsabilités.
Personne ne me demandait de répondre immédiatement.
Ce silence n’était pas de la solitude.
C’était du repos.
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Le chèque de trois cents dollars et la convocation que je n’osais pas accepter #11
Part 9 of 16
