Arthur avait quatre-vingts ans.
Sa femme, Élise, en avait vingt-cinq.
Et le lendemain de leur mariage, tout l’hôtel semblait avoir la même question.
Personne n’osait la poser.
Sauf Marcel.
Marcel était le témoin d’Arthur.
Quatre-vingt-trois ans.
Veuf.
Ancien garagiste.
Et incapable de garder une pensée pour lui plus de trente secondes.
Le mariage avait eu lieu la veille dans un petit hôtel de montagne.
Élise avait voulu quelque chose de simple.
Arthur aussi.
Trente-cinq invités.
Un dîner.
Un peu de musique.
Pas de feu d’artifice.
Pas de voiture de collection.
Pas de cérémonie avec huit discours.
Arthur avait même dit :
“À mon âge, si les discours durent trop longtemps, on risque d’enterrer le mari avant le dessert.”
Élise avait ri.
Marcel aussi.
La mère d’Élise, beaucoup moins.
La différence d’âge avait été le principal sujet de conversation pendant des mois.
Arthur s’en amusait.
Élise aussi.
Ils avaient appris très vite qu’expliquer leur relation ne changeait rien aux gens qui avaient déjà décidé ce qu’elle signifiait.
Pour certains, Élise cherchait l’argent.
Pour d’autres, Arthur cherchait à se prouver qu’il était encore jeune.
La vérité était plus simple.
Ils s’étaient rencontrés dans une librairie.
Arthur cherchait un livre de jardinage.
Élise cherchait un roman.
Ils avaient tous les deux attrapé le même livre par erreur.
Puis discuté.
Puis bu un café.
Puis un autre.
Puis encore un autre.
Six mois plus tard, ils étaient ensemble.
Deux ans après, mariés.
Arthur ne cachait jamais son âge.
Élise ne prétendait jamais qu’il n’existait pas.
Elle savait qu’il avait des médicaments.
Un cardiologue.
Une hanche artificielle.
Des jours où il avait moins d’énergie.
Arthur savait qu’elle avait une carrière qui commençait.
Des amis de son âge.
Des projets.
Une vie qu’elle ne voulait pas réduire à s’occuper de lui.
Ils avaient parlé de tout avant le mariage.
Argent.
Santé.
Héritage.
Fin de vie.
Enfants.
Le fait qu’ils n’en auraient probablement pas ensemble.
Les sujets inconfortables étaient précisément ceux qu’ils préféraient aborder tôt.
Mais ce matin-là, Marcel n’avait aucune envie de parler de sujets sérieux.
Il avait envie d’une histoire.
À sept heures quarante-cinq, il entra dans la salle du petit-déjeuner.
Arthur était déjà là.
Debout.
Droit.
Sifflotant.
Il portait une chemise blanche fraîche.
Ses cheveux étaient parfaitement coiffés.
Il remplissait une assiette comme un homme qui revenait d’une randonnée.
Deux œufs.
Pain grillé.
Fruits.
Fromage.
Puis une quantité de bacon qui semblait médicalement provocante.
Marcel s’arrêta net.
“Arthur ?”
Arthur se retourna.
“Bonjour.”
Marcel le regarda de haut en bas.
“Tu es vivant.”
Arthur posa sa pince à bacon.
“C’est toujours agréable à entendre au petit-déjeuner.”
Marcel s’approcha.
“Tu as l’air… bien.”
Arthur sourit.
“Merci.”
“Non, je veux dire vraiment bien.”
“Je devrais être insulté ?”
Marcel se pencha.
“Mon Dieu, Arthur ! Tu as quatre-vingts ans.”
Arthur soupira.
“Oui, Marcel.”
“Comment tu as réussi à tenir toute la nuit avec une femme aussi jeune ?”
Arthur continua à remplir son assiette.
Marcel chuchota :
“Tu n’avais pas peur pour ton cœur ?”
Arthur le regarda.
Puis sourit lentement.
“Marcel…”
“Oui ?”
“Je n’ai pas tenu toute la nuit.”
Marcel fronça les sourcils.
Arthur ajouta :
“C’est elle qui m’a tenu éveillé.”
Marcel ouvrit grand les yeux.
Arthur prit son café.
“Elle ronfle.”
Silence.
Puis Marcel éclata de rire.
Arthur continua :
“Comme un tracteur diesel dans une grange.”
Marcel tapa la table.
“Arrête.”
“Je te jure.”
“Élise ?”
“Élise.”
“Cette petite femme ?”
Arthur leva un doigt.
“Ne te fie jamais à la taille du moteur.”
Marcel riait tellement qu’un couple à la table voisine les regarda.
Arthur s’assit.
“J’ai passé la moitié de la nuit à chercher des bouchons d’oreilles.”
Marcel essuya ses yeux.
“Et l’autre moitié ?”
Arthur but une gorgée.
“À essayer de lui reprendre la couverture.”
Marcel recommença à rire.
“Voilà ton secret ?”
“Oui.”
“Tu n’as pas dormi ?”
“Deux heures.”
“Et tu as cette énergie ?”
Arthur sourit.
“Café.”
Marcel regarda la tasse.
“Tu en es à combien ?”
Arthur répondit :
“Quatre.”
Marcel reposa immédiatement sa propre tasse.
“Ça, par contre, me fait peur pour ton cœur.”
Arthur leva les épaules.
“Priorités.”
Puis une voix derrière eux dit :
“Arthur.”
Il se figea.
Marcel aussi.
Élise se tenait derrière eux.
Cheveux attachés.
Peignoir de l’hôtel.
Bras croisés.
Arthur leva les yeux.
“Bonjour, mon amour.”
“Je ronfle ?”
Marcel baissa la tête.
Arthur répondit très prudemment :
“Le mot est peut-être trop fort.”
Élise plissa les yeux.
“Tracteur diesel ?”
Marcel se mordit les lèvres.
Arthur regarda son ami.
“Tu as répété ?”
“Je n’ai rien dit.”
Élise posa une main sur la chaise.
“J’étais derrière vous depuis ‘grange’.”
Arthur ferma les yeux.
“Ah.”
Puis Élise sourit.
“Très bien.”
Arthur la regarda avec méfiance.
“Très bien ?”
“Oui.”
Elle prit une tasse.
Se servit du café.
Puis dit :
“Puisque nous racontons la nuit de noces…”
Arthur se redressa.
Élise regarda Marcel.
“Vous voulez savoir pourquoi Arthur était vraiment réveillé ?”
Marcel répondit trop vite.
“Oui.”
Arthur murmura :
“Marcel.”
Mais Élise souriait déjà.
“Parce qu’il avait caché quelque chose sous le lit.”
Arthur pâlit.
Marcel cessa de rire.
“Quoi ?”
Élise regarda son mari.
Arthur soupira.
Puis dit :
“Bon.”
Et il se pencha vers Marcel.
“Ça, c’est une histoire un peu plus longue.”
Avant le mariage, Marcel avait déjà interrogé Arthur plusieurs fois sur la fameuse nuit.
Pas par curiosité élégante.
Par curiosité de vestiaire.
“Tu as parlé à ton cardiologue ?”
Arthur avait levé les yeux.
“À propos de quoi ?”
“Tu sais très bien.”
“Non.”
“Arthur.”
“Marcel.”
“Tu as quatre-vingts ans.”
“Tu me l’as dit hier.”
“Et tu vas épouser une femme de vingt-cinq ans.”
“Ça aussi, je sais.”
Marcel avait baissé la voix.
“Je parle de la nuit.”
Arthur avait éclaté de rire.
“Tu crois que le mariage est un examen médical ?”
“À ton âge, tout est un examen médical.”
Arthur n’avait jamais répondu sérieusement.
C’était plus simple de plaisanter.
La vérité, c’est que la question le gênait un peu.
Pas parce qu’il avait honte.
Parce que tout le monde réduisait son mariage à son corps.
Sa capacité.
Son endurance.
Son âge.
Personne ne demandait à Élise si elle était heureuse.
Personne ne lui demandait à lui ce qu’il aimait chez elle.
Ils voulaient savoir s’il pouvait “suivre”.
Arthur trouvait ça absurde.
Il disait :
“Je ne cours pas un marathon. Je me marie.”
Mais à force d’entendre les mêmes sous-entendus, une petite part de lui avait commencé à vouloir prouver quelque chose.
Élise l’avait vu.
La semaine avant le mariage, elle lui avait dit :
“Promets-moi un truc.”
“Quoi ?”
“Tu ne vas pas transformer notre nuit de noces en démonstration.”
Arthur avait fait semblant d’être offensé.
“Je suis naturellement impressionnant.”
Elle avait souri.
“Promets.”
Alors il avait promis.
Ce matin-là, au buffet, quand Marcel avait posé exactement la question qu’Élise avait prédite, Arthur avait compris qu’il pouvait répondre de deux façons.
Se vanter.
Ou faire ce qu’il faisait le mieux.
Raconter une absurdité assez drôle pour casser le mythe.
C’est pour ça qu’il avait parlé des ronflements.
Et, techniquement, il n’avait même pas menti.
Pas complètement.
Plus tard, Marcel admit qu’il avait été déçu par la réponse.
“Je m’attendais à un secret médical, une potion, quelque chose.”
Arthur répondit :
“Mon secret médical, c’est que je prends mes comprimés comme on me l’a dit.”
Marcel secoua la tête.
“Beaucoup moins intéressant.”
“Beaucoup plus efficace.”
Et Marcel dut reconnaître que c’était vrai.
Cliquez ici pour continuer la lecture : PARTIE 2 : Sous le lit, Arthur avait caché quelque chose qu’Élise n’aurait jamais dû trouver
Arthur avait l’air de sortir d’une salle de sport — son témoin imaginait complètement la mauvaise nuit #5
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