Un mois après mon retour, j'ai reçu une enveloppe recommandée.
Elle venait du service de conformité de Carter Biomedical Research.
J'étais assise à la table de la cuisine lorsque le facteur a sonné.
Je marchais déjà mieux.
Je devais encore me reposer dans l'après-midi, mais je pouvais préparer mon petit-déjeuner sans demander d'aide.
J'ai signé le reçu.
Puis j'ai posé l'enveloppe à côté de ma tasse.
Je n'avais aucune envie de l'ouvrir seule.
J'ai appelé Monique Hayes.
Elle m'a proposé de relire les documents avec moi lors de notre rendez-vous prévu.
J'ai attendu deux jours.
Ce délai, que j'avais choisi, m'a procuré une sensation nouvelle.
Je pouvais laisser une lettre fermée parce que je voulais prendre mon temps, non parce que quelqu'un avait décidé de m'épargner son contenu.
Monique est arrivée avec son dossier.
Nous nous sommes installées près de la fenêtre.
Elle a commencé par vérifier que je souhaitais lire tous les éléments.
J'ai répondu oui.
Le rapport expliquait que l'organisme avait retrouvé des traces de l'importation de mon dossier dans un système de suivi administratif.
Les données avaient été utilisées pour des opérations de classement et de vérification documentaire.
L'enquête interne n'avait trouvé aucune preuve qu'un traitement médical ait été réalisé dans le cadre du programme.
Elle avait néanmoins identifié un défaut de traçabilité du consentement et des échanges insuffisamment documentés entre plusieurs partenaires.
La signature originale n'avait pas été retrouvée.
La fiche comportait une initiale sans identité vérifiable.
Le rapport reconnaissait que la procédure de contrôle de l'autorisation n'avait pas été correctement suivie.
J'ai lu cette phrase trois fois.
« Cela signifie qu'ils ont mal travaillé », ai-je dit.
« Cela signifie que leur rapport reconnaît une défaillance précise », a répondu Monique.
« La suite consiste à vérifier les mesures correctives et les droits qui peuvent s'appliquer. »
La lettre évoquait plusieurs actions envisagées.
Une correction des dossiers où l'autorisation était indiquée comme certaine.
Un examen de l'accès aux fichiers anciens.
Des procédures plus strictes pour les informations provenant de partenaires.
Et une communication aux autorités compétentes si les conclusions juridiques l'exigeaient.
Aucune de ces mesures n'effaçait les années perdues.
Mais elles donnaient enfin un cadre concret à ce qui s'était passé.
Monique a insisté pour que nous ne confondions pas l'audit interne avec une décision indépendante.
Nous pouvions demander des précisions.
Nous pouvions envisager une plainte auprès de l'organisme compétent.
Nous pouvions aussi consulter un avocat si je souhaitais examiner les recours possibles.
Il faudrait évaluer les faits, les délais et les règles applicables.
Elle n'a fait aucune promesse de compensation.
Je n'en avais pas demandé.
Je voulais avant tout qu'on cesse de faire passer l'absence de preuve pour la preuve d'un accord.
Dans l'après-midi, Judith est venue.
Je lui ai montré les documents.
Elle a proposé d'appeler ses frères.
J'ai accepté, avec une condition.
« On ne dira pas que le centre m'a rendue malade. Cela ne figure nulle part. »
Elle m'a regardée sérieusement.
« Tu as raison. »
Nous avons téléphoné à Peter et Daniel ensemble.
Peter s'est emporté.
« Ils doivent payer pour ce qu'ils ont fait. »
Je lui ai demandé de préciser ce qu'il voulait dire.
Il a parlé d'une plainte.
Je lui ai expliqué que je consulterais quelqu'un pour comprendre les possibilités, mais qu'il ne devait pas promettre une bataille en mon nom.
« Je suis encore capable de choisir mes combats. »
Il s'est excusé.
Daniel est resté silencieux pendant une longue minute.
Puis il m'a demandé s'il pouvait enfin me remettre toutes les copies conservées dans le coffre.
« Oui. Sans en garder une sélection que tu jugerais plus facile à lire. »
« Toutes », a-t-il promis.
Le lendemain, il est venu avec une boîte entière.
Nous avons passé l'après-midi à trier les documents.
Des contrats avaient été conclus bien avant mon examen.
D'autres portaient des dates postérieures.
Plusieurs concernaient des projets sans lien avec moi.
L'une des erreurs que nous avions commises au début était de voir mon nom partout où apparaissait celui de Carter.
Le travail d'un assureur pouvait croiser de nombreux projets.
Tout ne concernait pas son épouse.
Je l'ai dit à Daniel.
Il a acquiescé.
Puis il a sorti une photographie de Robert et moi, prise au bord d'un lac.
Nous étions jeunes.
J'avais les cheveux bruns et un grand chapeau.
Il avait une chemise blanche retroussée aux coudes.
« Je l'ai trouvée avec les papiers », a dit Daniel.
J'ai souri.
« C'était avant ta naissance. »
Nous avons parlé du pique-nique de ce jour-là.
La pluie était arrivée avant le dessert.
Robert avait improvisé un abri avec une couverture.
Nous avions ri jusqu'à avoir mal au ventre.
Ce souvenir n'annulait pas sa faute.
Sa faute n'annulait pas non plus toutes les années où il avait été un homme tendre.
La semaine qui a suivi l'arrivée du rapport, j'ai reçu trois lettres de personnes différentes.
La première venait de mon ancien cabinet médical.
Elle confirmait que certains documents avaient été transférés lors d'un changement d'organisation et précisait les pièces conservées.
La deuxième provenait d'une société chargée d'archiver des dossiers pour des partenaires de santé.
Elle expliquait comment demander des renseignements sur la conservation de données anciennes.
La troisième était une réponse de Caroline Brooks à mes questions sur les possibilités de recours.
Je les ai posées côte à côte sur la table.
Pendant des années, Robert avait été celui qui classait les enveloppes.
Je n'avais jamais eu peur de la paperasse.
Mais j'avais souvent accepté de lui déléguer ce travail pour gagner du temps.
À présent, je voulais comprendre chaque étape.
J'ai ouvert un tableau dans un cahier.
À gauche, la date d'envoi.
Au milieu, le nom du destinataire.
À droite, la réponse reçue ou attendue.
Je n'ai pas demandé à Daniel de le faire à ma place.
Je lui ai seulement demandé de m'aider à imprimer certaines pages lorsque mon ordinateur s'est bloqué.
Il a réparé le problème et m'a rendu les documents.
« Tu veux que je les classe ? » a-t-il demandé.
« Non, je vais m'en charger. »
Il a accepté.
Plus tard, Peter a proposé de téléphoner au centre pour protester.
Je lui ai demandé ce qu'il espérait obtenir.
« Qu'ils comprennent qu'ils ont fait du mal à notre famille. »
« Ils doivent répondre à mes demandes précises. Ta colère ne leur donnera pas davantage de documents. »
Il a reconnu que j'avais raison.
Nous avons pris un café.
Il m'a raconté les difficultés d'une cliente qui cherchait une pièce pour un meuble ancien.
Nous avons parlé de la façon dont on garde des objets parce qu'ils portent des souvenirs.
Je lui ai montré une montre de Robert.
Elle ne fonctionnait plus.
Je l'avais conservée pour le bruit du bracelet sur la table de nuit.
Peter l'a prise avec précaution.
« Je pourrais la faire réparer. »
J'ai réfléchi.
« Peut-être. Pas aujourd'hui. »
Il me l'a rendue.
Ce mot, peut-être, me semblait plus facile qu'autrefois.
Je n'avais pas besoin de choisir immédiatement le sort de chaque souvenir.
L'après-midi, Judith m'a demandé si je souhaitais parler à une psychologue de tout ce que j'avais vécu.
J'ai accepté de me renseigner.
Le deuil de Robert avait changé de forme.
Il revenait avec des questions que je n'avais pas su lui poser lorsqu'il vivait.
Une professionnelle pourrait m'aider à traverser cette période sans faire de mes enfants les arbitres de notre mariage.
J'ai pris un rendez-vous.
Quand j'ai raccroché, je me suis sentie à la fois nerveuse et soulagée.
Je n'avais jamais pensé consulter pour une affaire aussi ancienne.
Mais l'âge ne rendait pas les émotions moins réelles.
Je voulais rester curieuse de ce que je pouvais encore apprendre de moi-même.
Caroline Brooks m'a suggéré d'écrire une liste des conséquences concrètes du silence de Robert.
Pas des conclusions médicales que personne ne pouvait établir.
Des effets que je pouvais décrire moi-même.
J'ai noté les années passées sans savoir qu'un suivi avait été recommandé.
J'ai noté l'angoisse provoquée par la découverte du dossier.
J'ai noté le temps consacré aux archives et aux démarches.
J'ai mentionné les discussions difficiles avec mes enfants.
Puis j'ai relu la liste.
Elle ne décrivait pas une maladie causée par un laboratoire.
Elle décrivait une perte de contrôle sur des informations importantes.
Cette distinction m'a aidée à formuler ce que je souhaitais obtenir.
Une correction des mentions erronées.
Une explication du circuit des informations.
Et la garantie que les lacunes identifiées seraient examinées sérieusement.
Caroline a dit que la liste serait utile pour clarifier mes objectifs.
Elle ne m'a pas promis que tout serait possible.
J'ai accepté cette incertitude.
Le lendemain, je suis allée prendre le thé chez Louise.
C'était la première fois depuis plusieurs semaines que je quittais la maison pour autre chose qu'un rendez-vous médical.
Nous avons parlé de ses nouveaux rideaux et de son petit-fils.
Je suis rentrée fatiguée, mais contente.
J'avais passé une heure sans penser aux formulaires.
C'était une petite liberté retrouvée.
En classant les documents, j'ai retrouvé une ancienne carte que Robert m'avait adressée lors d'un voyage professionnel.
Elle contenait deux phrases ordinaires.
Il disait que la maison lui manquait et qu'il avait hâte de revoir le jardin.
Je l'ai lue plusieurs fois.
Je n'ai pas cherché à y trouver des indices sur Carter.
Il avait écrit cette carte des années avant l'examen.
Je l'ai rangée avec les souvenirs de famille, pas avec les archives médicales.
Je découvrais que tous les objets du passé n'avaient pas besoin de devenir des pièces à conviction.
J'ai demandé à Caroline de relire une dernière fois la formulation de ma demande.
Je ne voulais pas affirmer une chose que nous n'avions pas prouvée.
Elle a approuvé la précision des questions.
Nous avons noté les pièces jointes et préparé une copie pour mes archives.
Après avoir envoyé le courrier, je suis sortie quelques minutes dans le jardin.
L'air froid m'a fait du bien.
Je savais que la réponse ne viendrait pas immédiatement.
Je pouvais pourtant continuer mes journées sans rester près de la boîte aux lettres.
J'avais enfin appris à laisser aux démarches leur propre rythme.
Je pouvais tenir les deux vérités sans les faire disparaître l'une dans l'autre.
Le soir, j'ai rangé le rapport dans une nouvelle chemise.
J'ai inscrit sur la couverture : « Mes archives médicales et mes décisions ».
Je n'ai pas écrit Projet Margaret.
Je ne voulais plus porter le nom que Robert avait choisi pour moi.
Cliquez ici pour continuer la lecture : PARTIE 13 : Une rencontre avec les responsables du centre m’a permis de demander des comptes sans chercher de vengeance
Dans le bureau de la docteure Parker, j’ai demandé à mon fils de rapporter la lettre de Robert #11
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