Ethan a commencé à parler des lettres au début de décembre.
Il ne voulait pas faire une cérémonie.
Il voulait des enveloppes avec des dessins sur le devant.
Une pour Lucas.
Une pour Julien.
Une pour son institutrice.
Et deux pour nous.
J'ai pris le carnet bleu et je lui ai demandé ce qu'il souhaitait écrire.
« Pas tout aujourd'hui », a-t-il précisé.
Nous avons commencé par Lucas.
Ethan m'a dicté une histoire sur leur première sortie scolaire.
Ils avaient perdu la classe pendant trois minutes, parce qu'ils s'étaient arrêtés devant un aquarium.
Les adultes les avaient retrouvés près du bassin des méduses.
Il avait surtout retenu la panique du professeur et le sérieux avec lequel Lucas avait affirmé qu'ils observaient un poisson scientifique.
« Écris bien poisson scientifique », a insisté Ethan.
« C'est ce qu'il avait dit. »
Puis il a ajouté une phrase.
« Tu peux être triste, mais j'espère que tu continueras à rire. »
Je lui ai relu le texte.
Il a demandé qu'on retire une virgule.
Il voulait que ses mots lui ressemblent.
Pour Julien, il a choisi la photographie du stade.
« Merci d'être venu, même si c'était bizarre avec Papa. »
Il a hésité.
« Et merci de lui parler encore. »
Je lui ai rappelé que cette relation appartenait aux deux frères.
« Je sais », a-t-il répondu. « Mais j'ai quand même le droit d'être content. »
Nous avons gardé la phrase.
Pour son institutrice, il a voulu remercier la classe des cartes.
Il a ajouté que les devoirs de fractions restaient la pire invention de l'humanité.
Quand je lui ai lu cette dernière partie, il a éclaté de rire.
Les enveloppes pour Chris et moi sont restées blanches plusieurs jours.
Un soir, Ethan a demandé à parler seul avec son père.
Je me suis installée dans la cuisine.
J'entendais parfois leurs voix, mais pas leurs mots.
Au bout de vingt minutes, Chris m'a appelée.
Il pleurait.
Ethan lui avait demandé de promettre qu'il continuerait à regarder les matchs après sa mort.
Chris avait répondu qu'il essaierait.
« C'est une bonne réponse », a dit notre fils.
« Tu n'as pas besoin de promettre d'être content. »
Puis il nous a fait asseoir ensemble.
« Je veux vous dire quelque chose maintenant, au cas où je serai trop fatigué plus tard. »
J'ai senti mon ventre se serrer.
« Vous avez fait beaucoup de choses pour moi », a-t-il continué. « Mais je veux que vous sachiez que j'aimais aussi les jours normaux. »
Il parlait des céréales renversées.
Des chaussettes perdues.
Des samedis où Chris brûlait les crêpes.
Des fois où je chantais faux dans la voiture.
« Je ne veux pas que vous vous souveniez seulement des hôpitaux. »
Chris lui a pris la main.
« On se souviendra de tout ce qu'on pourra. »
Ethan a hoché la tête.
Quelques jours plus tard, la psychologue de l'équipe est venue.
Elle lui a demandé si écrire ces lettres lui faisait du bien ou l'épuisait.
Le carnet de lettres a parfois provoqué des discussions plus difficiles entre nous.
Chris voulait protéger les enveloppes dans un endroit où elles ne risqueraient pas d'être abîmées.
Je préférais qu'elles restent à portée d'Ethan.
Nous en avons parlé avec lui.
« Elles doivent rester ici », a-t-il répondu en montrant la boîte.
« Comme ça, je peux les ouvrir quand je veux. »
Nous avons laissé la boîte sur l'étagère basse.
Chris a seulement proposé d'ajouter une pochette pour éviter que les papiers se froissent.
Ethan a accepté.
Un soir, il a sorti l'enveloppe destinée à Julien.
Il voulait ajouter un dessin du vieux badge.
Je lui ai apporté des crayons.
Il a choisi le bleu.
Le badge ressemblait à un ballon avec un trou au milieu.
Ethan l'a regardé, puis a éclaté de rire.
« On dirait un biscuit. »
Il a décidé de garder le dessin.
« Tonton comprendra. »
Quelques jours plus tard, il m'a demandé si sa maîtresse viendrait le voir.
Je lui ai répondu qu'elle attendait son accord.
Il a accepté une courte visite.
Elle est arrivée avec un livre qu'il avait commencé en classe.
Ils ont lu quelques pages ensemble.
Puis elle lui a raconté que ses camarades avaient organisé un tournoi de lecture.
Ethan a demandé qui avait gagné.
Elle a répondu que Lucas avait fini deuxième.
« Il est toujours deuxième », a murmuré notre fils.
La maîtresse a ri.
Avant de partir, elle lui a dit qu'elle pensait à lui, sans lui demander de préparer un devoir.
Ethan l'a remerciée.
Après son départ, il a glissé un petit dessin dans son enveloppe.
« Maintenant, c'est prêt », a-t-il déclaré.
Je n'ai pas demandé ce qu'il avait écrit de plus.
Certaines choses lui appartenaient encore.
Un matin, Ethan a demandé pourquoi nous gardions toutes ses lettres dans une boîte bleue.
« Parce que tu les as écrites avec soin », ai-je répondu.
« Mais si je change d'avis ? »
« On fera ce que tu demandes. »
Il a pris l'enveloppe destinée à son institutrice.
Il l'a ouverte et a barré une phrase.
« J'avais écrit que j'étais désolé de ne plus venir en classe. »
J'ai attendu.
« Je n'ai pas choisi d'être malade. Je n'ai pas besoin de m'excuser. »
J'ai senti ma gorge se serrer.
« Tu as raison. »
Il a remplacé la phrase par un remerciement pour les cartes de ses camarades.
Le soir où Ethan a terminé ses premières lettres, nous avons préparé une soupe ensemble.
Il ne pouvait pas participer longtemps, mais il a choisi les herbes aromatiques.
Chris a eu la main trop lourde avec le poivre.
Notre fils s'en est aperçu immédiatement.
« Tu cuisines comme tu lances le ballon », a-t-il déclaré.
J'ai ri si fort que j'ai dû poser la cuillère.
Chris a accepté le verdict.
Nous avons corrigé l'assaisonnement et servi une petite portion.
Ethan n'en a mangé que quelques cuillerées.
Il a pourtant demandé qu'on inscrive la recette dans son carnet.
« Mais avec moins de poivre », a-t-il précisé.
Puis il m'a demandé de mettre l'enveloppe de côté.
La même semaine, une dame de notre quartier a déposé un paquet de cartes accompagnées de conseils sur des traitements qu'elle avait lus en ligne.
Je savais qu'elle cherchait à nous aider.
Mais certaines affirmations promettaient des résultats impossibles à garantir.
J'ai remercié cette personne pour ses attentions, puis j'ai expliqué que nous suivions les recommandations de notre équipe médicale.
Je n'ai pas montré les cartes à Ethan.
Il avait déjà assez de questions sans devoir examiner les espoirs que d'autres projetaient sur lui.
Le soir, la docteure Malik a appelé pour le suivi habituel.
Je lui ai parlé du paquet.
Elle m'a encouragée à protéger notre fils des propositions non vérifiées et à la contacter pour toute question médicale.
Je lui ai aussi raconté qu'il écrivait des lettres.
Elle a trouvé important qu'il puisse choisir ce qu'il souhaitait partager.
« Il peut changer d'avis chaque jour », a-t-elle rappelé.
Plus tard, Julien est arrivé avec un vieux livre de blagues.
Il avait sélectionné les plus courtes.
Ethan a voulu les noter sur de petites cartes.
Il en a essayé trois sur Chris.
Mon mari n'a ri à aucune.
« Tu as un problème de sens de l'humour », a conclu notre fils.
Julien a tenté une quatrième blague.
Elle était si mauvaise que Chris a fini par éclater de rire.
Ethan a pointé son oncle du doigt.
« Celle-là, on la garde. »
Le lendemain, notre fils s'est réveillé trop fatigué pour travailler à ses lettres.
Il a demandé que nous laissions la boîte fermée.
Je l'ai placée sur l'étagère.
J'avais prévu de lui proposer une activité manuelle, puis je me suis ravisée.
Nous avons écouté la pluie.
À midi, il a voulu regarder les cartes de Noël envoyées par la famille.
Il a choisi celles qui le faisaient sourire.
Une carte de Julien montrait un ballon avec des ailes.
Au dos, il avait écrit : « Pour le champion des règles et des statistiques. »
Ethan a demandé pourquoi le ballon avait des ailes.
« Parce que tonton dessine encore plus mal que Lucas », ai-je répondu.
Il a ri et l'a glissée dans sa boîte.
Dans l'après-midi, Chris est entré avec une pile de papiers administratifs.
Il avait besoin de mon aide pour un formulaire.
Nous nous sommes installés dans la cuisine.
J'ai senti une ancienne habitude revenir.
Nous parlions à voix basse, comme si la maison risquait de nous surprendre.
Ethan nous a appelés.
« Vous pouvez parler normalement. Je sais que vous avez des papiers. »
Nous avons ri.
Chris lui a expliqué qu'il devait régler une question de congé auprès de son employeur.
Ethan a simplement répondu :
« C'est un truc d'adultes. Bon courage. »
Puis il a demandé qu'on lui apporte un peu d'eau.
Je suis retournée vers lui avec son verre.
Il m'a regardée sérieusement.
« Tu n'oublieras pas de faire des choses pour toi, après ? »
J'ai répondu que j'essaierais.
Il a hoché la tête.
« C'est mieux qu'une promesse que tu ne peux pas tenir. »
Je lui ai caressé les cheveux.
Il ne m'avait pas donné une leçon.
Il avait seulement appris à reconnaître les promesses qui ne dépendaient pas entièrement de nous.
Il a répondu que cela dépendait des jours.
Elle lui a rappelé qu'il pouvait changer d'avis, arrêter ou jeter une lettre.
« Même si je l'ai déjà écrite ? »
« Bien sûr. C'est ton choix. »
Il a souri.
Il tenait à rester maître de quelque chose.
Nous avons rangé les enveloppes dans une boîte sans les sceller.
Je n'ai pas cherché à les lire en cachette.
Je savais qu'un jour, si Ethan souhaitait qu'elles soient données, il nous le dirait.
Le dimanche, Julien est venu.
Il a lu un chapitre d'un livre humoristique.
Ethan a fermé les yeux, puis l'a interrompu.
« Tu fais toutes les voix pareil. »
« Je n'ai pas ton talent. »
« Continue quand même. »
Julien a repris sa lecture.
Dans le couloir, Chris m'a demandé si les lettres nous rendraient plus forts.
Je lui ai répondu que je n'en savais rien.
Elles étaient importantes pour notre fils aujourd'hui.
C'était une raison suffisante pour l'aider à les écrire.
Le soir, Ethan a tendu les deux enveloppes qui nous étaient destinées.
« Vous les ouvrirez quand vous voudrez », a-t-il dit.
Puis il a ajouté :
« Mais ne les laissez pas décider de votre vie à ma place. »
Je l'ai serré doucement contre moi.
Je n'avais pas de réponse assez grande pour cette phrase.
Alors je lui ai simplement dit que je l'aimais.

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