Nous sommes sortis du stade après la fin du match.
Ethan s’était endormi contre mon épaule pendant les dernières minutes.
Chris a proposé de le porter, mais Nora nous avait réservé un fauteuil roulant pour éviter de l’épuiser davantage.
Notre fils s’est réveillé au bruit de la porte de l’ascenseur.
« On a gagné ? »
« Oui, Capitaine », a répondu Chris.
« Alors c’était vraiment la meilleure journée. »
Julien nous accompagnait jusqu’au parking.
Il avait loué une voiture pour venir de Portland et devait reprendre la route le lendemain.
Chris lui a demandé dans quel hôtel il dormait.
La question m’a surprise.
Il y a quelques heures, ils ne se parlaient même plus.
Maintenant, mon mari voulait savoir où se trouvait son frère.
« À quinze minutes », a répondu Julien.
« Tu pourrais venir déjeuner demain. Pas trop longtemps. On verra comment Ethan se sent. »
Julien a acquiescé.
Il avait appris à ne pas demander davantage.
Dans la voiture, Ethan a appuyé son front contre la vitre.
Les lumières du stade disparaissaient derrière nous.
« Maman, tu as lu ma lettre ? »
« Pas encore. »
« Il faut la lire quand je serai couché. »
« D’accord. »
Il a fermé les yeux, satisfait.
Chez nous, nous avons suivi le rituel recommandé par l’équipe de soins.
Chris a noté la fatigue d’Ethan et la quantité d’eau qu’il avait bue.
J’ai vérifié les médicaments prescrits et l’heure du prochain contrôle.
Nous ne voulions pas transformer cette journée en une épreuve dont il aurait payé le prix la nuit suivante.
Ethan a demandé son vieux plaid à carreaux.
Il n’a pas réclamé de récit sur Julien.
Il savait déjà qu’il avait déclenché quelque chose d’important.
Quand il s’est enfin endormi, nous sommes descendus à la cuisine.
Chris a posé deux tasses de thé sur la table.
J’ai ouvert l’enveloppe.
Le papier était couvert d’une écriture irrégulière.
Quelques mots avaient été barrés puis remplacés.
« Chers Maman et Papa,
Je sais que vous êtes tristes à cause de ma maladie. Je le suis aussi, même si je ne le dis pas toujours.
Quand vous croyez que je dors, je vous entends parfois parler doucement dans le couloir.
Vous avez peur de ne pas avoir assez de temps.
Moi aussi.
Mais je ne veux pas que le temps qui reste soit seulement des rendez-vous et des moments où vous avez peur.
Papa m’a raconté qu’il avait un frère qui lui apprenait à lancer le ballon.
Il souriait en parlant de lui.
Puis il disait qu’on avait perdu son adresse.
J’ai compris que ce n’était pas toute l’histoire.
Je lui ai écrit parce que je voudrais que Papa sourie encore comme ça.
Et quand je serai trop fatigué pour jouer, je voudrais que quelqu’un regarde les matchs avec lui.
Ne soyez pas fâchés.
Je vous aime.
Ethan. »
Chris a relu la dernière phrase.
Sa tasse est restée intacte.
« Il pense qu’il doit s’occuper de ce que je deviendrai. »
« Il essaie de nous aimer avec les moyens d’un garçon de dix ans », ai-je répondu.
« Je l’ai laissé croire que je n’avais plus de famille. »
« Nous allons lui dire demain qu’il n’a pas à réparer ça. »
Chris s’est frotté le visage.
Il m’a enfin raconté la version complète de la dispute avec Julien.
Huit ans plus tôt, leur mère était morte après plusieurs mois de maladie.
Chris vivait près d’elle.
Il gérait les rendez-vous, les courses et une bonne partie des appels médicaux.
Julien travaillait loin et envoyait de l’argent quand il le pouvait.
Aucun des deux ne voyait ce que l’autre faisait.
Quand les affaires de leur mère avaient été réglées, une facture de soins non couverte et plusieurs décisions prises trop tard avaient déclenché leur colère.
Le dimanche suivant, Chris a attendu l'heure exacte avant d'appeler son frère.
Il avait posé le téléphone sur la table dix minutes plus tôt.
« Je ne veux pas avoir l'air trop pressé », a-t-il plaisanté.
Je lui ai répondu qu'un appel entre frères n'était pas une négociation commerciale.
Il a souri, puis a composé le numéro.
Julien a décroché rapidement.
Je suis sortie de la pièce pour leur laisser un peu d'intimité.
Quand Chris m'a rejointe, il semblait surpris de sa propre bonne humeur.
« On a parlé de son travail et de la vieille voiture de Papa. »
« Et c'était bien ? »
« Oui. On n'a pas essayé de tout réparer. »
J'ai pensé que cette première conversation ordinaire constituait peut-être le début dont ils avaient besoin.
« Je lui ai dit qu’il pouvait acheter sa tranquillité avec des virements, mais qu’il n’avait pas été là. »
Chris baissait les yeux.
« Et lui m’a dit que je voulais tout contrôler, jusqu’à la manière dont Maman devait mourir. »
« Vous étiez tous les deux épuisés. »
« Oui. Mais ça n’excuse pas ce que j’ai dit. »
Julien lui avait écrit quelques mois plus tard.
Chris avait laissé la lettre dans un tiroir.
Puis une autre était arrivée.
Après cela, il n’y avait eu que des cartes de Noël sans réponse.
« Tu ne m’avais jamais dit qu’il essayait de revenir vers toi », ai-je murmuré.
« Je me racontais que répondre voulait dire lui donner raison. »
J’ai pensé au nombre de dimanches passés à l’hôpital avec Ethan.
Il aurait été si simple de croire que nous étions les seuls à comprendre notre fatigue.
Dans l'après-midi, Julien a envoyé un message avec une question simple.
« Est-ce que Chris aimerait que je l'appelle demain, ou préfères-tu que j'attende dimanche ? »
Je lui ai répondu qu'il valait mieux le demander directement à son frère.
Je ne voulais pas devenir l'intermédiaire permanent d'une relation qui devait trouver ses propres règles.
Chris a vu le message.
Il a pris son téléphone, l'a reposé puis l'a repris.
« J'ai peur qu'il veuille reparler de Maman et que je dise encore quelque chose de cruel. »
« Tu peux lui dire que tu n'es pas prêt à en parler aujourd'hui. »
Il a envoyé : « Dimanche me va. Je voudrais commencer par des choses simples. »
Julien a répondu : « Parfait. J'ai quelques histoires de football embarrassantes. »
Chris a laissé échapper un rire.
Cette facilité retrouvée lui semblait à la fois heureuse et suspecte.
Il m'a demandé s'il fallait raconter à Ethan que Julien avait tenté de reprendre contact plusieurs fois.
J'ai répondu que cela dépendait de ce que leur fils demandait.
Il n'avait pas besoin d'être chargé de juger lequel des deux frères avait été le plus coupable.
Le soir, Ethan s'est réveillé avec une envie de biscuits.
Je lui ai proposé ses biscuits préférés.
Il n'en a mangé qu'un morceau, puis a posé l'assiette.
« J'avais plus faim dans ma tête que dans mon ventre », a-t-il expliqué.
Je lui ai dit que ce n'était pas grave.
Son alimentation variait avec les traitements et les symptômes.
Nous en parlions régulièrement à l'équipe médicale.
Chris a apporté un verre d'eau.
Ethan a demandé où était passée la photographie du stade.
Je la lui ai montrée sur mon téléphone.
Il a zoomé sur le visage de Julien.
« Il a la même bouche que Papa. »
« Ils sont frères. »
« Je sais. Mais on dirait que Papa a mis une autre coiffure. »
Chris a éclaté de rire.
Ethan a regardé plusieurs images.
Puis il a choisi celle où personne ne regardait la caméra.
Nous étions assis ensemble pendant une action.
Julien expliquait quelque chose à Chris.
Je tenais la main d'Ethan.
« C'est celle-là que je veux imprimer. »
J'ai promis de l'ajouter à son album.
Le lendemain matin, j'ai trouvé Chris devant l'ordinateur.
Il avait ouvert un ancien dossier de photographies de famille.
Il m'a montré leur mère en train de préparer un gâteau.
À côté d'elle, Julien et lui portaient des tabliers ridicules.
« J'avais oublié cette journée », a-t-il dit.
Il a retrouvé une autre photographie.
Leur père y bricolait un vélo dans le jardin.
« Nous étions une vraie famille, même après les disputes. »
Je lui ai répondu que leurs souvenirs n'étaient pas annulés par huit années de séparation.
Ils pouvaient reconnaître leurs torts sans effacer ce qui avait été bon.
Chris a sélectionné quelques images pour les envoyer à Julien.
Il a joint un message prudent.
« Je les ai retrouvées. Tu les veux ? »
La réponse est arrivée presque immédiatement.
« Oui. Merci. Je pensais les avoir perdues. »
Plus tard, notre fils a demandé pourquoi nous parlions autant de photographies.
Chris lui a expliqué qu'il avait retrouvé des souvenirs d'enfance.
Ethan a demandé à les voir.
Nous avons passé quelques minutes à lui raconter le gâteau et les tabliers.
Il a ri de la coiffure de son père.
Puis il a fermé les yeux.
« Je suis content que tonton ait ces photos aussi. »
Cette remarque n'a pas résolu les difficultés entre les frères.
Mais elle a rappelé à Chris que l'histoire de sa mère n'appartenait pas à un seul de ses fils.
Le lendemain, notre fils s’est réveillé plus tard que d’habitude.
La sortie l’avait vidé.
Nous avons annulé une visite prévue avec des voisins.
Quand Julien a appelé, Chris lui a proposé de passer brièvement, avec la possibilité de repartir immédiatement si Ethan voulait dormir.
Julien est arrivé avec du pain, des fruits et un journal sportif.
Il n’avait pas apporté de cadeau coûteux.
Il avait écouté ce que Nora lui avait expliqué sur la fatigue et les visites courtes.
Ethan était sur le canapé, couvert de son plaid.
« Alors, tonton, Papa était vraiment nul au football ? »
Julien s’est installé sur le tapis.
« Je dirais surtout qu’il était très ambitieux pour son niveau. »
Chris a lancé un coussin dans sa direction.
Ils ont parlé dix minutes d’un tournoi de leur adolescence.
Puis Ethan a commencé à bailler.
Julien s’est levé aussitôt.
« Je reviendrai quand tu voudras. »
« Et si je veux que tu sois là mais que je ne peux pas parler ? »
« Je peux m’asseoir et lire. »
Ethan a souri.
« Ça me va. »
À la porte, Chris a retenu son frère.
« J’ai reçu tes lettres. »
Julien a pâli.
« Je me demandais. »
« Je n'étais pas prêt. Je ne sais pas si je le suis aujourd'hui. »
« Nous pouvons avancer lentement. »
Chris a hoché la tête.
Il n’a pas demandé pardon ce jour-là.
Julien non plus.
Mais ils ont convenu de s’appeler le dimanche suivant.
Après son départ, je suis montée voir Ethan.
Il regardait par la fenêtre, son ballon dégonflé sur le lit.
« Ils vont se disputer encore ? »
« Peut-être qu’ils ne seront pas toujours d’accord. »
« Mais ils vont essayer ? »
« Oui. Et ils feront ça eux-mêmes. »
Ethan a fermé les yeux.
Pour une fois, il semblait réellement soulagé.
Cliquez ici pour continuer la lecture : PARTIE 3 : Le rendez-vous médical où Ethan réclame le droit de parler de ses peurs
L’homme dans les gradins et le secret que Chris gardait depuis huit années
Part 2 of 16

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