Un jeudi matin, Ethan a barré toutes les visites sur son calendrier.
« Aujourd'hui, personne ne vient. »
J'ai respecté sa décision.
J'ai envoyé un message aux proches qui avaient prévu de passer.
Même Julien a répondu sans discuter.
« Dis-lui que je pense à lui. Aucune réponse nécessaire. »
Ethan voulait rester en pyjama et écouter la pluie.
J'avais acheté un carnet pour y noter ses souvenirs, mais je ne le lui avais pas imposé.
Il l'a découvert en cherchant un crayon.
« C'est quoi ? »
« Un carnet. On peut y écrire ce qu'on veut. Ou ne rien écrire. »
Il a tourné les pages blanches.
« Est-ce que tu veux que j'écrive un message pour quand je serai mort ? »
La question m'a arrêtée net.
« Je ne veux pas te demander ça. »
« Mais tu y as pensé ? »
Je me suis assise près de lui.
« Oui. Parce que je voudrais garder chaque chose de toi. Mais tu n'as rien à préparer pour nous. »
Il a fermé le carnet.
« Alors je veux écrire des choses drôles. »
Il a commencé par un classement des pires repas d'hôpital.
En première position figurait une purée qu'il décrivait comme du ciment.
En deuxième, un dessert sans goût qui ressemblait à un savon.
Nous avons passé une heure à rire et à discuter des notes.
Puis il a dessiné le stade.
La taille du terrain n'avait rien de réaliste.
Les joueurs ressemblaient à des fourmis.
Au centre, il avait dessiné trois silhouettes et une quatrième qui arrivait en retard.
« C'est Julien », a-t-il expliqué.
« Il est toujours en retard ? »
« Non. Mais il a mis huit ans à venir. »
Je n'ai pas su s'il fallait rire.
Ethan l'a fait pour moi.
À midi, il ne voulait qu'un peu de soupe.
Je lui ai donné le temps de manger à son rythme.
Plus tard, nous avons ouvert une boîte de photographies.
Il s'est arrêté sur une image de ses six ans.
Il portait un casque trop grand et tenait un ballon presque aussi large que son torse.
« C'est quand Papa m'a appris à lancer. »
« Et tu lui as cassé une lampe », ai-je rappelé.
« C'était la faute de Papa. Il m'a dit de viser très haut. »
Nous avons écrit la légende ensemble.
À seize heures, Lucas a appelé.
Ethan n'avait pas envie d'une conversation longue.
Il a répondu cinq minutes.
Ils ont parlé d'un jeu vidéo et d'un professeur qui avait renversé son café.
Puis Ethan a dit qu'il était fatigué.
Lucas n'a pas protesté.
« Je t'enverrai un dessin encore pire que le dernier », a-t-il promis.
Après l'appel, mon fils a fermé les yeux.
« Est-ce que Lucas sera triste ? »
« Oui, certainement. Il t'aime beaucoup. »
« Je n'aime pas penser à ça. »
« Moi non plus. »
« Tu crois qu'il pourra encore jouer sans moi ? »
« Je crois qu'il aura besoin de temps. Et qu'il pourra continuer à faire les choses qu'il aime. »
Il a réfléchi.
« Dis-lui qu'il n'a pas besoin de garder toutes mes cartes. Seulement celle avec le chien raté. »
Le vendredi suivant, Ethan a voulu transformer son carnet en journal de bord.
Un après-midi, Ethan a voulu raconter ce qu'il avait pensé la première fois qu'il avait entendu le mot cancer.
Il croyait d'abord que c'était une maladie qui se soignait avec une seule opération.
Puis il avait compris que son traitement durerait longtemps.
« Les adultes disaient toujours : on va voir », a-t-il expliqué.
Je lui ai demandé s'il avait trouvé cela difficile.
« Oui. Je voulais savoir quand je pourrais retourner à l'école. »
Il a regardé le carnet.
« Maintenant je sais que personne ne pouvait me donner une date. Mais j'aurais aimé qu'on me le dise autrement. »
Je l'ai écouté sans me défendre.
Il avait raison de raconter son expérience, même si certaines décisions nous avaient paru nécessaires à l'époque.
« Je suis désolée que tu te sois senti perdu », ai-je dit.
Il a hoché la tête.
Puis il a demandé qu'on écrive une phrase dans son journal.
« Quand je pose une question, je préfère une réponse vraie, même si elle n'est pas facile. »
Je l'ai notée.
Il m'a demandé de relire.
Après réflexion, il a retiré le mot toujours.
« Parfois, j'ai juste envie qu'on me laisse tranquille », a-t-il précisé.
Nous avons ri ensemble.
Même ses règles avaient droit à des exceptions.
Il ne voulait pas y écrire chaque douleur ni chaque médicament.
Il voulait noter les petites choses qu'il réussissait à faire.
Nous avons commencé par une promenade jusqu'à la fenêtre du salon.
Depuis plusieurs semaines, il n'avait presque pas regardé le jardin.
Je l'ai accompagné avec l'aide prévue pour ses déplacements.
Il s'est arrêté devant le rosier de la clôture.
« Il a encore des fleurs ? »
« Quelques-unes. »
« Il est têtu. »
J'ai souri.
« Comme quelqu'un que je connais. »
Ethan a dicté sa première note.
« Aujourd'hui, le rosier refuse d'abandonner. »
Puis il a hésité.
« Non. Écris plutôt : le rosier a une fleur rouge. Pas besoin de lui faire faire un discours. »
J'ai ri et corrigé.
Mon fils n'aimait pas que nous donnions des significations extraordinaires à chaque objet.
Il voulait parfois simplement regarder une fleur.
Le lendemain, il a décidé d'écrire une liste de ses odeurs préférées.
Le pop-corn venait en premier.
Le dimanche, Ethan a demandé que nous inventions chacun une catégorie supplémentaire pour son classement des mauvaises expériences culinaires.
Chris a proposé les repas trop salés.
J'ai choisi les légumes bouillis.
Ethan a déclaré que nous manquions tous les deux d'imagination.
Il a inventé la catégorie des desserts qui ont l'air d'être autre chose.
Puis il s'est souvenu d'une gelée d'hôpital qu'il avait prise pour une boisson.
Nous avons ri en imaginant sa surprise.
Il a voulu que la page reste ouverte sur la table jusqu'au lendemain, au cas où il trouverait une meilleure idée.
Je l'ai laissée à sa place, entre ses crayons et sa bouteille d'eau.
Une heure plus tard, il dormait.
Le carnet attendait sans le presser.
Puis la pluie sur le trottoir.
Puis le shampoing de Chris.
« Parce que Papa en met trop », a-t-il précisé.
Chris a protesté.
Ethan lui a conseillé de lire la notice.
Nous avons passé une matinée à nous moquer gentiment les uns des autres.
Plus tard, notre fils m'a demandé comment j'avais choisi son prénom.
Je lui ai raconté que Chris et moi avions passé plusieurs soirées à comparer des listes.
Nous n'étions jamais d'accord.
Puis, un jour, nous avions entendu le prénom Ethan dans une librairie.
Chris avait dit qu'il le trouvait simple et solide.
Moi, j'aimais la façon dont il sonnait quand on le prononçait doucement.
« Vous avez eu raison », a dit notre fils.
« Tu l'aimes bien ? »
« Oui. Il est court, facile à écrire et il tient sur mon maillot. »
Il a demandé que cette histoire soit ajoutée au carnet.
À midi, Lucas a envoyé une photographie de sa nouvelle chambre.
On distinguait un poster de football et une pile de livres.
Ethan a observé l'image.
« Il a mis le poster de travers. »
Je lui ai proposé de lui répondre.
Il a dicté un message : « Très belle chambre. Ton poster a perdu le match contre le niveau à bulle. »
Lucas a envoyé une série d'émojis rieurs.
Ils ont échangé trois messages, puis Ethan a demandé à arrêter.
Je n'ai pas insisté pour prolonger leur conversation.
Nous apprenions à accepter qu'un moment agréable puisse être court.
Dans l'après-midi, Chris a posé une question difficile.
« Est-ce qu'on devrait filmer Ethan quand il parle ? »
Il avait peur d'oublier le son de sa voix.
Je comprenais cette peur.
Mais je ne voulais pas que notre fils sente qu'il devait toujours être enregistré.
Nous lui avons demandé son avis.
Il a accepté une petite vidéo, à condition de pouvoir la regarder avant que nous la gardions.
Il a choisi de raconter une blague sur les arbitres.
Un soir, Ethan a décidé de relire le début de son carnet.
Il a trouvé ses premières notes trop sérieuses.
Il a ajouté un dessin de visage grimaçant sous la liste des repas d'hôpital.
Puis il m'a demandé de ne pas tout montrer aux visiteurs.
« C'est mon carnet, pas un musée », a-t-il dit.
J'ai accepté.
Nous l'avons rangé dans le tiroir qu'il pouvait atteindre depuis son lit.
Au milieu de la vidéo, il s'est trompé dans la chute.
Il a éclaté de rire.
« Garde celle-là. C'est encore plus drôle. »
Nous avons enregistré une seconde tentative.
Puis il a dit que c'était assez.
Nous avons rangé le téléphone.
Plus tard, il a demandé si nous pouvions effacer la première vidéo si elle lui déplaisait un jour.
Nous avons répondu oui.
Il nous regardait avec sérieux.
« Même si vous trouvez ça précieux ? »
« Même dans ce cas », ai-je dit.
Il a souri et repris son carnet.
Les pages blanches étaient encore nombreuses.
Il n'avait pas besoin de toutes les remplir.
Ce soir-là, il a ajouté deux phrases.
« J'ai vu une fleur rouge. J'ai raconté une blague ratée. »
Je lui ai demandé s'il voulait écrire autre chose.
Il a secoué la tête.
« C'était une bonne journée. Ça suffit. »
J'ai refermé le carnet sans ajouter un mot.
Je l'ai promis.
Le soir, Chris est rentré après avoir organisé son absence au travail.
Il avait des cernes plus marquées que d'habitude.
Son employeur avait accepté d'aménager son emploi du temps, mais les formalités prenaient du temps.
Il craignait de manquer une heure importante.
Ethan lui a tendu le carnet.
« Lis ce que j'ai écrit. »
Chris a commencé par les repas d'hôpital.
Il a ri.
Puis il a vu la page consacrée au stade.
Il a regardé notre fils.
« Tu as oublié de dessiner le tableau des scores. »
« Il était trop compliqué. »
« Tu veux qu'on le fasse ensemble ? »
Ethan a secoué la tête.
« Demain. Aujourd'hui, je veux juste écouter un match ancien. »
Chris a cherché un enregistrement.
Nous nous sommes assis tous les trois, avec le son très bas.
À la mi-temps, Ethan s'était endormi.
Mon mari a laissé l'écran allumé quelques minutes encore.
« Il nous apprend à être là », a-t-il murmuré.
Je lui ai pris la main.
« Sans courir toujours vers ce qu'on ne peut pas réparer. »
Plus tard, j'ai regardé le carnet posé sur la table.
Il n'était pas rempli de grandes leçons.
Il contenait des scores, des blagues, des fautes d'orthographe et quelques souvenirs.
C'était exactement ce que notre fils avait choisi d'y laisser.
Je n'ai rien ajouté.
Cliquez ici pour continuer la lecture : PARTIE 6 : La visite de Lucas et la difficile promesse que personne ne peut garantir
L’homme dans les gradins et le secret que Chris gardait depuis huit années
Part 5 of 16
