Les jours qui suivirent furent calmes.
Le mariage terminé, les invités rentrèrent chez eux.
Arthur et Camille restèrent deux jours de plus à l’hôtel.
Pas pour une lune de miel extravagante.
Juste pour respirer.
Ils prenaient le petit-déjeuner tard.
Marchaient.
Faisaient des photos.
Arthur se plaignait de son genou.
Camille se moquait de lui.
Puis elle l’aidait à mettre sa genouillère.
Rien de spectaculaire.
C’était justement ce qu’ils aimaient.
Un après-midi, Arthur s’assit sur un banc près du lac.
Camille photographiait des oiseaux.
Marcel arriva.
Il s’assit à côté.
“Tu es vraiment heureux ?”
Arthur tourna la tête.
“Question étrange.”
“Pas tant que ça.”
Arthur réfléchit.
“Oui.”
“Tu n’as pas peur ?”
“De quoi ?”
“De la laisser veuve à trente ans.”
Arthur regarda le lac.
Long silence.
“Bien sûr que si.”
Marcel ne répondit pas.
Arthur continua.
“Je pense à ça tous les jours.”
“Et elle ?”
“Elle aussi.”
“Alors pourquoi vous l’avez fait ?”
Arthur sourit faiblement.
“Parce que la peur de la fin ne rend pas le présent inutile.”
Marcel hocha la tête.
Puis dit :
“Très philosophe pour un homme qui ment sur son âge pour impressionner sa femme.”
Arthur éclata de rire.
“Voilà pourquoi je t’aime.”
Camille revint.
“Qu’est-ce que vous racontez encore ?”
“Rien.”
“Donc quelque chose.”
Elle s’assit entre eux.
Marcel dit :
“Je lui demandais s’il avait peur de mourir.”
Camille regarda Arthur.
“Charmant.”
Arthur haussa les épaules.
“À quatre-vingts ans, ça arrive dans les conversations.”
Camille prit sa main.
“Moi aussi j’ai peur.”
Marcel les regarda.
Puis comprit quelque chose.
Leur couple n’était pas fondé sur l’illusion qu’Arthur était jeune.
Au contraire.
Ils parlaient du temps constamment.
Précisément parce qu’ils savaient qu’il était limité.
Camille avait même une règle.
“On ne reporte pas une chose importante pour une raison stupide.”
Arthur l’avait adoptée.
Dîner avec un ami.
Appeler quelqu’un.
Prendre une photo.
Dire pardon.
Dire je t’aime.
Pas demain si ça peut être aujourd’hui.
Cette règle avait changé Arthur.
Avant Camille, il reportait beaucoup.
Après la mort de sa première femme, il avait cessé de voyager.
Cessé de danser.
Cessé de voir certaines personnes.
Il appelait ça être raisonnable.
Camille appelait ça attendre la mort poliment.
Il avait détesté la phrase.
Puis compris qu’elle avait raison.
Leur relation n’avait pas rajeuni Arthur.
Elle l’avait réveillé.
La différence était importante.
Le soir, Philippe appela.
Pas de dispute cette fois.
Il demanda à son père s’il pouvait participer à la fondation.
Arthur fut surpris.
“Pourquoi ?”
“Parce que si tu vas donner de l’argent, au moins fais-le correctement.”
Arthur sourit.
“Ça, c’est bien mon fils.”
Ils parlèrent presque une heure.
Anne proposa de gérer certains aspects administratifs.
Camille refusa immédiatement d’être membre du conseil.
“Pourquoi ?” demanda Arthur.
“Parce que je veux que ce projet reste le tien.”
“Tu l’as inspiré.”
“C’est différent.”
Il accepta.
Encore une fois, leur relation fonctionnait parce qu’ils mettaient des limites là où les autres imaginaient du chaos.
Quelques mois plus tard, la fondation lança son premier atelier.
Photographie pour seniors.
Arthur participa.
Pas comme fondateur.
Comme élève.
À côté de lui, une femme de quatre-vingt-sept ans ne savait pas utiliser l’appareil.
Arthur l’aida.
Elle demanda :
“Vous avez quel âge ?”
Il répondit :
“Quatre-vingt-dix.”
Camille, à l’autre bout de la salle, cria :
“Mensonge !”
Tout le monde rit.
Arthur leva les mains.
“D’accord, d’accord. Quatre-vingts.”
La femme le regarda.
Puis dit :
“Ah. Je vous croyais plus vieux.”
Arthur se tourna vers Camille.
“Tu vois ? Mauvaise stratégie.”
Camille riait tellement qu’elle dut s’asseoir.
Les ateliers devinrent rapidement plus populaires que prévu.
Pas parce qu’Arthur avait beaucoup d’argent.
Parce qu’il parlait aux participants comme à des adultes.
Un homme de soixante-dix-huit ans disait :
“Je suis trop vieux pour commencer.”
Arthur répondait :
“Alors commence vieux.”
Une femme de quatre-vingt-quatre ans disait :
“Je ne comprends rien aux appareils numériques.”
Arthur répondait :
“Moi non plus. C’est pour ça qu’il y a un professeur.”
Il détestait l’expression “à votre âge”.
Il disait que c’était souvent une phrase déguisée pour demander aux gens de réduire leur vie.
Camille le taquinait.
“Tu deviens militant.”
“Non.”
“Si.”
“Je suis seulement contrarié.”
“C’est comme ça que commencent les militants.”
Il riait.
Puis retournait prendre ses photos.
Ce qu’il préférait photographier ?
Les mains.
Vieilles mains.
Ridées.
Tachées.
Mains qui avaient travaillé.
Élevé des enfants.
Enterré des proches.
Tenu des outils.
Joué du piano.
Il disait :
“Les visages mentent parfois. Les mains beaucoup moins.”
Camille aimait cette phrase.
Elle l’utilisa comme titre d’une exposition commune.
Les Mains du Temps.
Arthur protesta.
“Ça fait prétentieux.”
“Tu es prétentieux.”
“Encore cette insulte.”
“Encore vraie.”
Ils rirent.
L’exposition attira du monde.
Philippe vint.
Anne aussi.
À la fin, Philippe resta devant une photo des mains d’Arthur.
Camille l’avait prise sans qu’il le sache.
La main gauche d’Arthur tenait une tasse.
La droite reposait sur la table.
Vieille.
Veines visibles.
Alliance neuve.
Philippe resta longtemps.
Puis dit :
“Je comprends mieux.”
Camille ne demanda pas quoi.
Elle savait.
Le succès de l’exposition créa une autre surprise.
Un journaliste local demanda à Arthur pourquoi il avait commencé la photographie si tard.
Arthur répondit :
“Parce que tôt, j’étais occupé.”
Le journaliste rit.
Puis demanda :
“Vous regrettez de ne pas avoir commencé avant ?”
Arthur réfléchit.
“Non.”
Camille le regarda.
Elle connaissait cette question.
Arthur continua.
“Si j’avais commencé à trente ans, j’aurais fait autre chose avec.”
“Quoi ?”
“Je ne sais pas. Peut-être des mariages.”
Camille murmura :
“Quelle horreur.”
Arthur sourit.
Puis reprit :
“À quatre-vingts ans, je photographie ce que j’ai appris à regarder.”
Le journaliste demanda :
“Et qu’avez-vous appris à regarder ?”
Arthur leva ses mains.
“Ce qui reste.”
Cette phrase fut publiée.
Elle devint presque la devise de la fondation.
Arthur trouva ça insupportablement prétentieux.
Camille l’adora.
Les ateliers se développèrent.
Pas seulement pour distraire des personnes âgées.
Pour leur donner un endroit où commencer quelque chose.
Une femme écrivit son premier poème à quatre-vingt-un ans.
Un homme exposa une peinture à quatre-vingt-huit.
Une ancienne infirmière apprit le montage vidéo à quatre-vingt-dix.
Arthur lui demanda son âge.
Elle répondit :
“Quatre-vingt-dix.”
Arthur resta silencieux.
Puis dit :
“Enfin quelqu’un qui me vole ma technique.”
Elle ne comprit pas.
Camille éclata de rire.
Arthur expliqua la blague du mariage.
La femme le regarda.
Puis dit :
“Donc vous avez quatre-vingts ans et vous mentez vers le haut ?”
“Exactement.”
“Ridicule.”
“Merci.”
Elle ajouta :
“Moi, j’en ai quatre-vingt-dix et je dis quatre-vingt-cinq.”
Arthur la regarda.
“Vous gagnez.”
Ils devinrent amis.
C’était ça, finalement, ce que Camille avait apporté dans la vie d’Arthur.
Pas la jeunesse.
Des rencontres.
Des débuts.
Des raisons de continuer à être curieux.
Un soir, après un atelier, Arthur demanda à Camille :
“Tu crois que je fais tout ça parce que j’ai peur de mourir ?”
Elle réfléchit.
“Un peu.”
Il hocha la tête.
“Et le reste ?”
“Parce que tu aimes encore apprendre.”
Arthur sourit.
Cette réponse lui plaisait davantage.
La peur pouvait pousser à vivre.
Mais la curiosité aussi.
Et il préférait être guidé par la seconde.
Quelques jours plus tard, il acheta un nouveau carnet.
Sur la première page, il écrivit :
Choses que je suis encore assez vieux pour commencer.
Camille lut la phrase.
Puis ajouta dessous :
Tout ce que tu veux.
Arthur protesta.
“C’est trop vague.”
“Justement.”
Il garda la page.
Et continua à la remplir.
Et il ne s’arrêta jamais vraiment.
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Arthur avait 80 ans, une épouse de 25 ans, et un secret qui faisait rire tout l’hôtel #11
Part 4 of 5
