Beth vivait à quinze minutes de chez nous, dans une petite maison en brique avec une véranda étroite et un érable qui perdait déjà ses feuilles. Elle m’avait dit, deux semaines auparavant, que si j’avais besoin d’un canapé pour une nuit, sa porte serait ouverte.
À l’époque, j’avais hoché la tête sans promettre quoi que ce soit.
Ce soir-là, j’ai frappé avec mon sac sur l’épaule, mon ordinateur fissuré sous le bras et l’impression d’avoir quitté une vie entière en moins de dix minutes.
Beth a ouvert la porte en pyjama, a regardé mon visage, puis l’ordinateur.
« Entre. »
Elle n’a pas demandé ce qui s’était passé avant de me donner une serviette pour essuyer la pluie sur mes cheveux et de poser une soupe au micro-ondes.
« Tu as ton examen demain », a-t-elle dit. « On gère le reste après. »
J’ai posé l’ordinateur sur sa table.
L’écran ne s’allumait plus correctement. Une fissure noire traversait le coin droit, et le boîtier était légèrement ouvert sur un côté.
« Mes notes… »
« Tu as la clé USB ? »
J’ai hoché la tête.
Elle m’a prêté son ancien portable. Il était lent, mais il fonctionnait.
À vingt-trois heures, j’étais assise dans sa salle à manger avec mes fichiers ouverts, des écouteurs dans les oreilles et un téléphone qui vibrait toutes les cinq minutes.
Je l’ai mis en mode silencieux.
Mon père avait appelé six fois. Brandon trois fois. Cynthia aucune fois.
Tante Elena, la sœur de ma mère, m’avait envoyé un seul message.
Je suis avec toi. Passe ton examen. Nous parlerons après.
Je l’ai relu plusieurs fois.
Elena n’avait jamais été proche de Cynthia. Elle avait aussi cessé de venir souvent chez nous après une dispute dont personne ne parlait. Pendant longtemps, j’avais cru qu’elle s’était éloignée parce qu’elle ne voulait plus de complications.
Je découvrirais plus tard qu’elle avait essayé davantage que je ne le savais.
À deux heures du matin, Beth est sortie de sa chambre.
« Tu dois dormir. »
« Encore un chapitre. »
« Tu n’apprendras rien si ton cerveau est en feu. »
J’ai tenté de protester.
Elle a refermé mon ordinateur.
« Maya. Ton examen compte. Mais ce n’est pas ton seul avenir. Dors quatre heures. »
J’ai dormi sur son canapé sous une couverture qui sentait la lessive et le chien, même si Beth n’avait plus de chien depuis des années.
À six heures trente, je me suis réveillée avec le cœur qui battait trop vite.
Pendant une seconde, je ne savais pas où j’étais.
Puis tout est revenu.
Cynthia. L’ordinateur. Le sac. Le téléphone qui sonnait.
J’ai eu envie de vérifier immédiatement mes messages. Beth m’a arrêtée avec une tasse de café.
« Après l’examen. »
« Et s’il s’est passé quelque chose ? »
« Il s’est déjà passé quelque chose. Et tu as survécu à la nuit. Maintenant, va faire ce pour quoi tu travailles depuis des années. »
Je suis arrivée au campus vingt minutes en avance.
Dans le parking, j’ai vu que mon père m’avait envoyé un long message à trois heures du matin. Je ne l’ai pas ouvert.
C’était la première fois que je choisissais consciemment de ne pas gérer ses émotions avant les miennes.
L’examen a duré près de trois heures.
Les vingt premières minutes ont été un désastre. Je lisais les questions sans les comprendre. J’entendais encore le bruit de mon ordinateur frappant le sol.
Alors j’ai posé mon crayon.
J’ai inspiré lentement.
Je me suis rappelé pourquoi j’étais là.
Pas pour prouver quelque chose à Cynthia. Pas pour montrer à mon père qu’il avait eu tort. Pas pour être la fille forte, utile et accommodante que tout le monde voulait.
J’étais là parce que je voulais devenir infirmière.
J’ai repris l’examen.
Lorsque j’ai rendu ma copie, je n’avais aucune certitude sur ma note. Mais je savais que j’avais fini.
Dans le couloir, j’ai enfin ouvert le message de mon père.
Il disait qu’il était désolé, qu’il avait parlé à Cynthia, qu’elle prétendait que l’ordinateur était tombé « dans le feu de l’action », qu’elle niait m’avoir réellement mise dehors et qu’elle disait avoir simplement voulu me rappeler mes responsabilités familiales.
Puis il avait ajouté : Reviens à la maison. Nous allons arranger ça.
J’ai relu cette phrase.
Elle ressemblait tellement à toutes les fois où il avait voulu que la paix revienne sans demander pourquoi elle avait disparu.
Je lui ai répondu : Je ne reviens pas pour l’instant. J’ai besoin de distance. Je te parlerai ce soir.
Il a appelé immédiatement.
Je n’ai pas répondu.
À la clinique, Beth m’attendait dans la salle de repos avec deux sandwiches.
« Alors ? »
« Je ne sais pas. »
« C’est une réponse normale après un examen. »
Je lui ai montré le message de mon père.
Elle l’a lu sans commentaire, puis m’a rendu le téléphone.
« Qu’est-ce que tu veux ? »
La question m’a déstabilisée.
« Je veux qu’il comprenne. »
« Ce n’est pas la même chose que demander ce que tu veux. »
J’ai baissé les yeux vers mes mains.
Je voulais terminer le semestre. Je voulais conserver mon admission au programme de soins infirmiers. Je voulais arrêter de vivre dans une maison où je calculais l’humeur de Cynthia avant d’ouvrir le réfrigérateur. Je voulais que Brandon cesse de regarder ailleurs. Je voulais que mon père reconnaisse que son silence n’était pas neutre.
Et, plus difficile à admettre, je voulais que quelqu’un me dise que je n’étais pas égoïste d’être partie.
Beth n’a pas dit ça.
Elle a simplement demandé : « Où vas-tu vivre cette semaine ? »
C’était une meilleure question.
Je pouvais rester chez elle trois nuits. Après, sa fille devait revenir avec ses deux enfants. Elena m’avait proposé sa chambre d’amis, mais elle vivait à presque une heure du campus et de la clinique.
J’avais un peu d’argent. Pas assez pour un bail classique avec dépôt et premier mois, surtout si je devais remplacer mon ordinateur.
Pour la première fois, mon problème n’était plus abstrait.
Partir avait un coût.
L’après-midi, Brandon m’a envoyé une photo de Mason endormi sur sa poitrine.
Puis un message.
Je suis désolé pour hier. Je ne savais pas qu’elle allait jeter ton ordinateur.
J’ai regardé la phrase longtemps.
Je lui ai répondu : Tu savais qu’elle me traitait comme si mon temps lui appartenait. Tu savais que j’avais mon examen. Tu étais à trois mètres.
Les trois petits points sont apparus.
Ont disparu.
Sont revenus.
Finalement : Je ne voulais pas que ça dégénère.
J’ai tapé : Ça a dégénéré parce que personne ne l’arrêtait jamais.
Il n’a pas répondu pendant deux heures.
À dix-huit heures, mon père a rappelé.
Cette fois, j’ai décroché.
« Maya. »
Sa voix avait l’air plus vieille que d’habitude.
« Salut, Papa. »
« Où es-tu ? »
« En sécurité. »
« Je sais, mais où ? »
« Chez Beth. »
Il a soufflé.
« D’accord. Cynthia est très bouleversée. »
J’ai fermé les yeux.
« Je suis désolée qu’elle soit bouleversée. »
« Elle dit que tu as enregistré des conversations privées. »
« J’ai sauvegardé des messages vocaux qu’elle m’a envoyés et des conversations auxquelles je participais. »
Il y a eu un silence.
« Pourquoi tu ne m’as pas dit que c’était aussi mauvais ? »
J’ai presque ri.
« Je te l’ai dit. »
« Pas comme ça. »
« J’avais dix-sept ans, Papa. Combien de fois fallait-il que je le dise pour que ce soit sérieux ? »
Il n’a rien répondu tout de suite.
Puis il a murmuré : « Je croyais que vous aviez juste des difficultés à vous entendre. »
« Parce que c’était plus facile à croire. »
Je n’avais jamais parlé comme ça à mon père.
Il ne s’est pas mis en colère. C’était presque pire. Il semblait chercher une défense qu’il n’arrivait plus à construire.
« Reviens au moins récupérer tes affaires », a-t-il dit.
« Je viendrai avec Elena. Pas seule. »
« Tu crois vraiment que c’est nécessaire ? »
« Oui. »
Ce mot a été plus difficile à prononcer que le premier non de la veille.
Mais une fois dit, je n’ai pas essayé de l’adoucir.
Cliquez ici pour continuer la lecture : PARTIE 3 : En revenant chercher mes affaires avec tante Elena, je découvre que Cynthia avait préparé sa propre version de mon départ bien avant moi
Le soir où j’ai enfin dit non, Cynthia a cru me chasser de chez moi sans comprendre que j’avais déjà préparé ma sortie #11
Part 2 of 16

2 Comments on “PARTIE 2 – Chez Beth, je découvre qu’un départ préparé depuis trois semaines devient beaucoup plus réel quand on refuse enfin de revenir en arrière”