PARTIE 14 – Avec Sophie et la famille de Daniel, j’ai découvert une place possible qui ne remplaçait celle de personne

Le déjeuner avec Sophie a commencé par une erreur de ma part.

J'avais préparé une quiche pour quatre personnes.

Daniel m'avait pourtant prévenue qu'ils viendraient seulement tous les deux.

Je m'étais dit qu'il resterait une part pour Marianne.

Puis j'avais ajouté une salade.

Un gâteau.

Et des biscuits.

Quand la sonnette a retenti, ma table ressemblait à celle d'une fête de quartier.

Daniel est entré avec une bouteille de jus de pomme.

Sophie portait un manteau bleu et tenait un petit bouquet de fleurs blanches.

« Nous ne savions pas s'il fallait apporter quelque chose », a-t-elle dit.

« Les fleurs sont parfaites. »

Elle a regardé les plats.

« Vous nourrissez tout l'immeuble ? »

J'ai rougi.

Daniel a éclaté de rire.

« Je lui avais dit que tu cuisinais beaucoup. »

Le déjeuner a commencé plus facilement que je ne l'espérais.

Sophie travaillait dans une maison d'édition.

Elle aimait les livres jeunesse et les promenades au bord de l'eau.

Nous avons parlé d'une auteure que j'avais invitée à la bibliothèque l'année précédente.

Elle m'a demandé comment j'avais connu Marianne.

Je lui ai raconté notre premier emploi dans une petite médiathèque.

Daniel a écouté en découvrant des morceaux de ma vie que je n'avais jamais eu l'occasion de lui raconter.

À un moment, Sophie est allée chercher de l'eau.

Daniel s'est approché de moi dans la cuisine.

« Tu as l'air nerveuse. »

« Un peu. »

« Elle t'aime bien. »

Quelques semaines avant le déjeuner avec Sophie, Daniel m'avait demandé ce que je préférais manger.

Je lui avais répondu que je n'étais pas difficile.

Il avait insisté.

« Il doit bien y avoir quelque chose que tu détestes. »

« Les choux de Bruxelles trop cuits. »

Il avait ri.

« Voilà une information essentielle. »

Cet échange était resté dans ma tête.

Je n'avais presque jamais eu l'occasion de répondre à des questions aussi ordinaires sur moi-même.

Mes parents me connaissaient surtout par les rôles qu'ils m'avaient attribués.

La fille sérieuse.

La jeune femme qui avait causé un scandale.

L'adulte indépendante qui ne demandait jamais rien.

Avec Daniel, je ne voulais pas redevenir uniquement la mère qui avait souffert.

Je voulais aussi être Claire.

Une femme qui mettait trop de persil dans sa soupe.

Qui conservait des tickets de cinéma dans des livres.

Qui avait peur des chiens trop grands depuis qu'un berger allemand lui avait sauté dessus à neuf ans.

Quand Sophie est venue déjeuner, elle m'a posé ces questions sans savoir combien elles me touchaient.

« Quel livre relisez-vous quand vous êtes malade ? »

Je lui ai parlé d'un roman que j'emportais toujours en voyage.

Elle connaissait le titre.

Nous avons discuté du dernier chapitre.

Daniel nous regardait en souriant.

« Je ne vais plus jamais pouvoir me moquer de vos piles de livres », a-t-il déclaré.

Sophie a levé son verre.

« Exactement. »

Après le repas, elle m'a aidée à transporter les assiettes.

Nous avons parlé de ses journées dans l'édition.

Elle vérifiait parfois les manuscrits jusqu'à une heure tardive.

Elle aimait son travail.

Mais elle essayait d'apprendre à dire non aux demandes impossibles.

J'ai souri.

« C'est un apprentissage qui peut prendre du temps. »

Elle m'a demandé comment se passait ma relation avec Daniel.

Je n'ai pas voulu lui confier des choses qui appartenaient à lui.

« Nous faisons connaissance », ai-je répondu. « J'espère ne pas aller trop vite. »

Elle a acquiescé.

« Il a parfois besoin de temps pour comprendre ce qu'il ressent. »

« Je commence à le voir. »

Elle a ajouté qu'il ne parlait pas souvent de son enfance devant des personnes nouvelles.

Je lui ai répondu que j'étais heureuse qu'il le fasse à son rythme.

Nous avons changé de sujet.

Elle m'a demandé la recette de la quiche.

Je l'ai écrite sur un papier.

Je ne voulais pas faire de ce moment une grande déclaration de famille.

C'était une femme qui demandait une recette à une autre.

Il y avait de la douceur dans cette simplicité.

Lorsque nous sommes sortis marcher, Daniel a remarqué une librairie ancienne sur la place.

Il a proposé d'entrer cinq minutes.

Nous y sommes restés presque une heure.

Sophie a trouvé un livre sur les jardins.

J'ai choisi un recueil de nouvelles.

Daniel a acheté une carte postale représentant un phare.

À la caisse, le vendeur nous a demandé si nous étions de la même famille.

Un silence a suivi.

Daniel m'a regardée.

« Oui », a-t-il répondu simplement.

Je n'ai rien ajouté.

Dans la rue, il m'a demandé si cela m'avait mise mal à l'aise.

« Non. C'était inattendu. »

« Pour moi aussi. »

Nous avons continué à marcher.

Je n'ai pas tenté d'obtenir une autre phrase semblable.

Elle avait été offerte librement.

Je voulais qu'elle garde cette légèreté.

Le soir, j'ai glissé la recette de quiche dans mon carnet vert.

Sophie m'avait demandé de lui envoyer une photographie des ingrédients.

Je l'ai fait.

Elle a répondu que son prochain essai serait probablement moins réussi.

Je lui ai écrit qu'un dîner raté pouvait quand même être une belle soirée.

Elle m'a envoyé un cœur.

Cette petite réponse m'a fait sourire.

Je savais désormais que nos relations pouvaient se construire à partir de choses ordinaires, et pas seulement autour d'une blessure ancienne.

« Je ne veux pas lui donner l'impression que je réclame une place dans votre quotidien. »

Il s'est appuyé contre le plan de travail.

« C'est nous qui avons demandé à venir. »

J'ai hoché la tête.

Je m'étais habituée à considérer toute relation avec lui comme une faveur qu'il pouvait retirer.

Je voulais apprendre à vivre sans cette peur.

Après le dessert, Sophie a sorti son téléphone.

Elle nous a montré les photographies de leurs dernières vacances en Bretagne.

Daniel avait passé un après-midi entier à photographier des rochers.

« Il prétend que chaque pierre raconte une histoire géologique », a-t-elle expliqué.

« C'est vrai », a-t-il protesté.

Je les ai regardés se taquiner.

Le lendemain du déjeuner, Sophie m'a demandé si elle pouvait m'envoyer un manuscrit pour avoir mon avis de lectrice.

J'ai accepté avec plaisir.

Je lui ai précisé que je n'étais pas éditrice.

Elle m'a répondu qu'elle souhaitait justement une réaction de lectrice.

J'ai lu le texte pendant deux soirées.

J'ai noté les passages qui m'avaient émue et ceux qui me semblaient difficiles à suivre.

Puis je lui ai envoyé un message détaillé.

Elle m'a remerciée en disant qu'elle utiliserait certaines remarques.

Daniel m'a écrit pour plaisanter.

« Maintenant, vous allez parler de livres sans moi. »

Je lui ai répondu qu'il pouvait toujours venir à la bibliothèque.

Il a proposé une visite le mois suivant.

Je me suis aperçue que j'avais noué un lien avec Sophie sans faire de ma relation avec Daniel le sujet permanent de nos échanges.

Cela me paraissait sain.

Nous pouvions apprendre à nous apprécier pour nos intérêts communs.

Aucune de nous ne devait prouver quoi que ce soit à l'autre.

Je lui ai demandé des nouvelles de son prochain livre.

Elle a répondu qu'elle corrigeait encore quelques pages.

Je lui ai souhaité bon courage.

Cette correspondance n'avait rien d'extraordinaire.

Elle ressemblait à une relation que nous pouvions laisser grandir sans en forcer le sens.

J'ai senti une douleur familière.

J'avais manqué toutes ces années où il avait appris à rire.

Puis une autre pensée est venue.

Je pouvais désormais découvrir sa façon de rire sans prétendre en être à l'origine.

En fin d'après-midi, nous avons fait une courte promenade.

Après leur départ, j'ai trouvé le petit bouquet de Sophie dans un vase sur la table.

Certaines fleurs commençaient à s'ouvrir.

J'ai changé l'eau et coupé les tiges.

Je me suis souvenue du premier bouquet que j'avais reçu après la naissance de Fabian.

Lucette, ma logeuse, l'avait déposé devant ma chambre pour mon anniversaire.

Il n'y avait pas de carte.

Elle avait seulement frappé et dit qu'il fallait parfois mettre quelque chose de joli près de la fenêtre.

J'avais gardé les fleurs séchées pendant des années.

En regardant celles de Sophie, j'ai eu envie de retrouver Lucette.

Je savais qu'elle avait quitté la région depuis longtemps.

J'ai demandé à une ancienne connaissance si elle avait des nouvelles.

J'ai appris qu'elle était morte plusieurs années auparavant.

La nouvelle m'a attristée.

Je n'avais jamais pu lui dire combien son accueil avait compté.

Je suis allée chercher une photographie de l'appartement où j'avais habité.

On distinguait une fenêtre avec un rideau à fleurs.

J'ai envoyé cette image à Daniel avec quelques lignes sur Lucette.

Il m'a répondu qu'il aimait connaître les personnes qui m'avaient aidée.

Il m'a demandé si je possédais encore des photographies de l'époque.

Je lui ai dit que j'en avais quelques-unes.

Nous avons convenu de les regarder lors d'une prochaine visite.

Je ne voulais pas lui présenter chaque personne de mon passé comme un personnage d'une tragédie.

Lucette avait eu sa propre vie.

Elle aimait les mots croisés.

Elle brûlait parfois les pommes de terre.

Elle chantait faux en nettoyant l'escalier.

Je voulais aussi raconter ces détails.

Ils avaient rendu mes premiers mois de solitude moins lourds.

Le soir, j'ai préparé le repas avec une portion de quiche restante.

J'ai allumé une petite lampe près du bouquet.

Je me suis dit que mes souvenirs heureux pouvaient trouver leur place dans cette histoire nouvelle.

Ils ne devaient pas seulement servir à prouver que j'avais souffert.

Ils pouvaient aussi montrer que des personnes avaient pris soin de moi.

Je leur ai montré le kiosque du parc où je lisais parfois le journal.

Daniel a proposé de me prendre en photo devant les arbres roux.

Je n'aimais pas les photographies.

J'ai accepté.

Il m'a envoyé l'image quelques minutes plus tard.

Je me suis découverte souriante, sans chercher à le faire.

Le dimanche suivant, Anne m'a écrit pour me remercier d'avoir accueilli les deux jeunes gens.

Je lui ai répondu que j'avais passé une belle journée.

Nous n'avons pas essayé de devenir amies par obligation.

Nous avons simplement commencé à échanger des nouvelles.

J'ai compris que la place que Daniel m'offrait ne nécessitait pas d'effacer celle d'Anne et Michel.

Il pouvait avoir plusieurs liens importants.

Ce n'était pas une compétition.

C'était sa vie.


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Le chirurgien portait la croix de mon fils et une question que je redoutais depuis trente et un ans #11

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