Louise est venue un dimanche après-midi.
Samuel l'avait invitée chez lui et m'avait demandé de le rejoindre.
Elle avait les cheveux entièrement blancs et une voix un peu rauque.
Je me souvenais d'une fille sportive qui avait toujours un appareil photo autour du cou.
Elle m'a reconnu immédiatement.
« Tommy Bennett », a-t-elle dit en riant. « Tu avais toujours l'air de préparer une bêtise. »
« J'étais surtout mauvais pour les cacher. »
Samuel a souri.
Nous nous sommes installés autour de la table.
Louise a sorti un cahier à couverture bleue.
Il était abîmé sur les coins.
Sur la première page, Margaret avait écrit : « Pour ne pas oublier les jours difficiles. »
Samuel a tourné quelques pages.
Des listes de dépenses occupaient les marges.
Il y avait le prix d'une poussette d'occasion, la taille de vêtements de nourrisson et le nom d'un médecin.
Puis venaient de petits paragraphes.
Margaret racontait qu'elle avait été malade pendant un examen.
Elle expliquait qu'une collègue lui avait donné deux citrons parce que leur odeur la soulageait.
Un jour, elle avait entendu un bébé pleurer dans le bus et s'était mise à pleurer elle aussi.
« Je ne sais pas si je serai une bonne mère », avait-elle écrit.
Samuel s'est arrêté à cette ligne.
Louise lui a posé une main sur le bras.
« Elle se posait trop de questions. Mais elle t'aimait avant même ta naissance. »
Il a tourné la page suivante.
Une autre phrase avait été soulignée.
« J'ai essayé d'appeler Tommy. On m'a dit qu'il était parti pour ses études et ne voulait plus qu'on le dérange. Je n'arrive pas à croire qu'il puisse penser ça. »
J'ai fermé les yeux.
Louise m'a expliqué qu'elle avait essayé de convaincre Margaret de me retrouver directement.
Mais à l'époque, les voyages coûtaient cher.
Margaret travaillait.
Elle avait honte de sa situation.
Elle craignait qu'en se présentant sur mon campus, on la traite comme une jeune femme qui cherchait à piéger quelqu'un.
J'aurais voulu lui dire que cela n'aurait jamais été mon intention.
Mais je ne pouvais plus parler à celle qui avait écrit ces mots.
Samuel a trouvé une page datée de sa naissance.
Elle portait des traces d'eau anciennes.
Margaret y décrivait ses mains minuscules.
Elle avait écrit qu'il fronçait le front lorsqu'on lui changeait sa couverture.
Le lendemain, elle avait noté qu'il dormait seulement quand elle fredonnait.
Je lisais ces phrases avec un sentiment étrange.
Elles concernaient mon histoire biologique.
Mais elles appartenaient aussi à l'intimité d'une mère et de son bébé.
Je n'avais pas le droit de les réclamer.
Samuel l'a compris.
Il a refermé le cahier.
« Je vais prendre le temps de le lire seul », a-t-il dit.
Louise a acquiescé.
Nous avons mangé un gâteau préparé par Anna.
La conversation a glissé vers le lycée, ses bals et ses surveillants sévères.
Louise racontait que Margaret avait gagné un concours de poésie et donné son prix à une camarade qui ne pouvait pas acheter ses livres.
Samuel a ri.
« Elle faisait encore ça quand nous étions petits. »
Après le départ de Louise, je suis resté quelques minutes avec Samuel.
Il tenait le cahier contre lui.
« Vous avez raté beaucoup de choses », a-t-il murmuré.
« Oui. »
« Mon premier vélo. Les matchs de football. Les examens. Mon mariage. »
Je ne savais pas s'il me reprochait cette absence ou s'il la découvrait lui-même.
« Je ne peux pas te rendre ces années », ai-je répondu.
Il a regardé par la fenêtre.
« Je sais. »
Nous avons parlé de la journée où il avait appris à conduire.
Paul l'avait emmené sur un parking désert.
Samuel avait confondu les pédales et fait bondir la voiture vers une bordure.
Paul avait crié, puis s'était excusé aussitôt.
« Il m'a dit qu'un père devait montrer comment reconnaître une erreur », a raconté Samuel.
« Il semble avoir très bien rempli son rôle. »
« Oui. »
Je suis parti sans lui demander une place dans ses souvenirs.
Le lendemain, j'ai retrouvé Rebecca à la sortie de son travail.
Elle avait remarqué que je parlais moins.
Je lui ai expliqué le cahier.
Elle a serré les lèvres.
« Ça doit être terrible de découvrir tout ce que tu n'as pas vécu. »
« Ça l'est. Mais Samuel n'a pas perdu son enfance. Il l'a vécue avec d'autres personnes. »
Elle m'a regardé avec surprise.
« Tu arrives à le dire sans jalousie ? »
« Pas toujours. Parfois j'aurais voulu être celui qui lui apprenait à conduire. »
Nous nous sommes assis dans ma voiture.
« Mais j'aurais été incapable de connaître un fils que personne ne m'avait présenté », ai-je ajouté.
Après la lecture du cahier, Samuel m'a proposé de regarder un album de son enfance.
Je lui ai demandé s'il était certain de vouloir partager ces images.
Il a répondu oui, mais qu'il garderait certaines pages pour lui.
Je l'ai remercié de le préciser.
Nous nous sommes installés sur son canapé.
La première photographie montrait un bébé emmitouflé dans une couverture jaune.
Margaret avait écrit au dos : premier sourire.
Samuel a tourné la page.
On le voyait devant une cabane en bois construite par Paul.
Puis sur un vélo rouge.
Puis déguisé en astronaute pour une fête d'école.
Je regardais chaque image sans parler.
J'avais peur que mon émotion lui donne l'impression qu'il devait me consoler.
À un moment, il m'a tendu un mouchoir.
« Tu peux pleurer », a-t-il dit.
J'ai souri malgré mes larmes.
« J'essaie de ne pas transformer ton album en tragédie. »
« Ce n'est pas une tragédie. C'est mon enfance. »
Il a montré une photo de Paul sur un bateau.
« Ce jour-là, il avait oublié les sandwiches. Maman lui en a parlé pendant dix ans. »
Nous avons ri.
Sur une autre image, Margaret corrigeait des copies avec Samuel sur les genoux.
Il tenait un crayon à l'envers.
« Elle disait que je voulais enseigner avant de savoir parler », a-t-il raconté.
Je lui ai demandé s'il avait aimé l'école.
« Pas toujours. Mais Maman ne me laissait jamais croire qu'une mauvaise note disait qui j'étais. »
Nous avons passé une heure à feuilleter les pages.
Puis il a refermé l'album.
« Je crois que j'ai assez partagé pour aujourd'hui. »
« Merci de m'avoir montré tout ça. »
Je n'ai pas insisté.
Je suis allé chercher nos tasses dans la cuisine.
Quand je suis revenu, Samuel rangeait l'album dans une armoire.
Il m'a expliqué qu'il pensait faire numériser les photographies pour ses filles.
Je lui ai proposé de payer une partie du service.
Il a refusé gentiment.
« Ce n'est pas une question d'argent, Tommy. »
« Tu as raison. Excuse-moi. »
Nous avons choisi ensemble une entreprise locale pour obtenir un devis.
Samuel préférait confier les originaux à quelqu'un de proche.
Je lui ai laissé les coordonnées.
Sur le chemin du retour, je me suis arrêté devant une aire de jeux.
Des parents poussaient des balançoires.
Un petit garçon courait avec son ballon.
J'ai ressenti un pincement.
Puis j'ai pensé au sourire de Samuel lorsqu'il avait raconté les sandwiches oubliés.
Il n'avait pas manqué d'amour.
Ce fait ne réparait pas mon absence involontaire.
Il m'aidait à ne pas voir ses années passées seulement à travers ma propre perte.
Le jour où Samuel m'a appelé au sujet du cahier, j'étais au marché.
Je tenais un sac de légumes et cherchais de quoi préparer une soupe.
J'ai attendu d'être assis sur un banc pour le rappeler.
Il m'a remercié de ne pas avoir répondu au milieu de la foule.
« Je voulais qu'on puisse parler tranquillement », ai-je expliqué.
Il avait relu plusieurs passages avec Anna.
Certains l'avaient ému.
D'autres l'avaient mis en colère.
Il ne voulait pas que je choisisse à sa place ce qu'il devait pardonner.
Je lui ai répondu que ce n'était pas mon intention.
Nous avons parlé de la différence entre comprendre une peur et excuser le mensonge qu'elle avait provoqué.
Samuel a reconnu qu'il n'était pas encore prêt à formuler un jugement définitif sur Margaret.
Je lui ai dit qu'il n'avait aucune obligation de le faire.
Quand l'appel s'est terminé, j'ai repris mes courses.
Le vendeur m'a demandé si tout allait bien.
J'ai répondu que j'avais eu une conversation importante.
Il m'a tendu un bouquet de persil en souriant.
La vie quotidienne reprenait aussitôt sa place.
J'étais reconnaissant de pouvoir y revenir après les moments difficiles.
Rebecca a posé la tête contre l'appuie-tête.
« Et moi, j'aurais eu un grand frère. »
Elle semblait triste.
« Peut-être qu'il aurait été insupportable », ai-je suggéré.
Elle a ri.
« Probablement. »
Nous avons parlé de la manière dont elle pourrait inclure Samuel dans une prochaine réunion familiale.
Elle voulait y aller doucement.
J'étais d'accord.
Une semaine plus tard, j'ai eu un entretien avec la responsable de mon église.
Des personnes avaient remarqué que j'étais fatigué.
Elle me demandait si je souhaitais prendre quelques jours de congé.
Je les ai acceptés.
Je savais accompagner le deuil des autres.
J'avais oublié que le mien nécessitait aussi du temps.
Pendant ces jours, je suis allé marcher près du lac où Margaret et moi avions passé notre dernier été ensemble.
Les rives avaient changé.
Le vieux ponton avait disparu.
À sa place, un chemin public serpentait entre les roseaux.
Je me suis assis sur un banc neuf.
J'ai imaginé la vie qui aurait pu exister si les lettres étaient arrivées.
J'ai imaginé un appartement étudiant, des factures, des nuits sans sommeil et un bébé qui pleure.
Puis j'ai arrêté.
Cette vie n'avait jamais eu lieu.
À force de la reconstruire, je risquais de manquer celle qui s'offrait encore à moi.
Sur le chemin du retour, Samuel m'a appelé.
Il avait lu la totalité du cahier.
« Je voudrais vous montrer une dernière page », a-t-il dit.
Il m'a décrit une phrase que Margaret avait écrite des années après sa naissance.
« Le courage n'est pas seulement de garder un enfant. C'est aussi de lui dire la vérité lorsque la peur nous ordonne de nous taire. »
Il a respiré profondément.
« Elle n'a pas réussi à le faire de son vivant. Mais elle a essayé à la fin. »
« Oui. »
« Je lui en veux encore. »
« Tu en as le droit. »
Il m'a demandé si je voulais venir au cimetière le lendemain.
C'était la première fois qu'il me proposait une chose aussi intime.
Je lui ai répondu que je viendrais.
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La lettre que Margaret avait gardée pendant quarante-cinq années de silence #2 #2 #11
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