Daniel n'avait pas promis de parler à Elise.
Je ne lui en faisais pas le reproche.
Il avait besoin de temps.
Un mois après ma sortie, il est venu déjeuner.
Il m'a apporté une petite boîte de biscuits.
Nous nous sommes assis près de la fenêtre.
Il a demandé si j'avais gardé une copie des lettres de Robert.
Je les lui ai montrées.
Il a lu la première sans parler.
Puis la deuxième.
« Il écrit comme s'il était surtout désolé pour lui-même », a-t-il dit.
Je n'ai pas contesté.
« Il savait qu'il avait fait du mal », ai-je répondu. « Mais il ne savait pas toujours regarder ce mal en face. »
Daniel a refermé le dossier.
« Je crois que j'ai passé beaucoup d'années à croire qu'il était meilleur que nous tous. »
« Je l'ai parfois cru aussi. »
Il m'a demandé le numéro d'Elise.
Je lui ai expliqué que je devais d'abord lui demander la permission de le transmettre.
Il a semblé surpris.
« Pourquoi ? On est de la même famille. »
« Peut-être. Mais elle décide encore qui peut l'appeler. »
Il a hoché la tête.
Deux jours plus tard, Elise a accepté.
Ils ont parlé pendant quarante minutes.
Je n'étais pas présente.
Je ne leur ai pas demandé un compte rendu complet.
Daniel m'a seulement dit qu'elle avait été directe.
Elle lui avait raconté les lettres sans réponse.
Les anniversaires où elle avait espéré voir son père.
La manière dont elle avait fini par construire sa vie sans lui.
« Je lui ai dit que je ne savais pas quoi faire », m'a raconté Daniel.
« Qu'a-t-elle répondu ? »
« Elle a dit que je n'avais rien à faire pour elle ce soir. Que je pouvais simplement écouter. »
Il a regardé ses mains.
« C'était plus difficile que je pensais. »
Je l'ai laissé poursuivre.
Daniel a parlé de son enfance.
De la façon dont Robert lui avait appris à réparer un vélo.
Des samedis au bord du lac.
Il avait peur de perdre ces souvenirs s'il reconnaissait les fautes de son père.
Je lui ai dit que les deux pouvaient rester vrais.
Il n'a pas semblé entièrement convaincu.
Mais il a cessé de chercher une réponse simple.
Un après-midi, il m'a appelée après son travail.
Il voulait savoir si je serais d'accord pour une rencontre en personne plus tard.
« Si Elise le souhaite », ai-je répondu.
« Et si Marianne et Paul sont d'accord. »
« Nous pouvons proposer une rencontre courte. Pas une réunion où chacun doit prétendre être heureux. »
Il a ri doucement.
« Tu as déjà tout prévu ? »
« J'ai surtout appris ce qu'il ne faut plus prévoir à la place des autres. »
Quand nous avons raccroché, j'ai regardé la photographie de Robert.
Je n'avais pas envie de la retourner face au mur.
Je n'avais pas envie non plus de lui parler comme à un saint.
J'ai simplement repris mon livre.
La vie continuait en dehors de ses erreurs.
Lorsque Daniel m'a demandé s'il pouvait parler à Elise, j'ai proposé de lui écrire d'abord une petite présentation.
Il a trouvé l'idée inutile.
« On peut simplement s'appeler », a-t-il dit.
« Bien sûr. Mais elle ne te connaît pas. »
Il a réfléchi.
Il a fini par rédiger trois lignes.
Il disait son prénom.
Son âge.
Et qu'il ne savait pas encore comment réagir aux informations reçues.
Je lui ai conseillé de ne pas promettre davantage.
Elise a répondu qu'elle comprenait.
Elle proposait un appel le samedi suivant.
Ce jour-là, Daniel était nerveux.
Il avait insisté pour rester chez lui.
Sarah m'a dit plus tard qu'il avait fait trois fois du café sans boire une tasse entière.
Il avait regardé l'heure.
Puis son téléphone.
Quand l'appel a commencé, il avait reconnu sa voix à peine.
Il m'a raconté qu'elle lui avait posé des questions sur son enfance.
Pas pour comparer ce qu'elle avait reçu ou non.
Pour comprendre quel homme Robert avait été avec ses enfants reconnus.
Daniel lui avait parlé des vacances au bord d'un lac.
Du garage où ils réparaient des vélos.
Des leçons de conduite.
Elise l'avait écouté.
Puis elle avait parlé de June.
Daniel avait eu du mal à entendre qu'une mère avait dû répondre seule aux questions de sa fille.
« Je ne savais pas que Papa pouvait faire ça », m'a-t-il dit.
Je lui ai rappelé que nous ne connaissions pas tous les faits.
Mais les lettres que Robert m'avait confiées confirmaient son propre regret d'avoir été absent.
Il ne servait à rien d'effacer ce regret.
Daniel m'a demandé si cela changeait les fêtes de famille passées.
Je lui ai répondu que ces fêtes avaient réellement existé.
Les rires aussi.
Les repas aussi.
Elise avait réellement vécu sans notre présence.
Les deux histoires devaient tenir dans notre mémoire.
Quelques jours après l'appel, Daniel a demandé à Sarah de retrouver une photographie de Robert avec une guitare.
Il voulait l'envoyer à Elise.
Elle avait dit que sa mère possédait un vieux disque mentionné par Robert.
Daniel se demandait si la musique pourrait être un terrain de conversation.
Je lui ai conseillé de demander avant d'envoyer.
Il l'a fait.
Elise a accepté.
Une semaine plus tard, elle lui a envoyé une photographie de June devant un piano.
Daniel a regardé cette image longtemps.
Il a compris que sa famille ne commençait pas et ne finissait pas avec ses propres souvenirs.
Cela ne le rendait pas immédiatement proche d'Elise.
Mais cela lui donnait envie d'en savoir davantage.
Daniel m'a raconté un autre détail de son appel avec Elise plusieurs semaines plus tard.
Il avait demandé si elle avait eu envie de rencontrer Robert quand elle était jeune.
Elle avait répondu qu'elle l'avait espéré pendant des années.
Puis, en devenant adulte, elle avait cessé d'attendre qu'un inconnu lui confirme sa valeur.
Daniel avait été bouleversé par cette phrase.
Il avait grandi avec un père présent.
Il n'avait jamais eu à se demander si Robert se présenterait à son anniversaire.
Il ne savait pas comment répondre à une expérience aussi différente.
Elise ne lui avait pas demandé de s'excuser à la place de son père.
Elle lui avait simplement expliqué ce que cette absence avait signifié pour elle.
Daniel m'a dit qu'il avait voulu parler de ses propres souvenirs heureux.
Puis il avait hésité.
« Je ne voulais pas lui faire mal », m'a-t-il expliqué.
Je lui ai répondu que ses souvenirs ne constituaient pas une offense, mais qu'il était important de laisser aussi de la place à ceux d'Elise.
Il a acquiescé.
Quelques jours après, il lui a envoyé une photographie du garage où Robert lui avait appris à réparer un vélo.
Il a ajouté un message.
Il disait qu'il ne savait pas si elle souhaitait voir ces images.
Qu'il comprendrait si ce n'était pas le cas.
Elise a répondu qu'elle voulait les regarder.
Puis elle lui a envoyé une photographie de l'école où June travaillait.
Daniel m'a montré les deux images.
Il a dit qu'il avait l'impression d'apprendre une histoire parallèle à celle de son enfance.
Je lui ai répondu que c'était exactement ce qui se passait.
Nous avons pris le temps de regarder les détails.
Une bicyclette appuyée contre le mur.
Un grand arbre devant l'école.
Deux lieux ordinaires.
Deux enfances différentes.
Un même homme absent de l'une et présent dans l'autre.
Daniel a posé son téléphone.
Il a dit qu'il aimerait peut-être rencontrer Elise.
Je lui ai répondu qu'elle déciderait avec lui si elle le souhaitait.
Je n'allais plus préparer l'avenir de tout le monde dans leur dos.
Cette fois, ils auraient le droit d'écrire leur propre relation.
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Le matin où mon fils a prononcé le mot grossesse devant les médecins #11
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