Camille m'a appelée le mardi suivant.
« Est-ce qu'on peut aller au lac ? »
Je tenais une tasse près de l'évier.
Je l'ai reposée avant de répondre.
« Tu es sûre ? »
« Non. Mais j'aimerais essayer. »
Nous avons choisi le samedi matin.
Manon serait chez son père pour le week-end.
Camille voulait éviter que sa fille se sente obligée de nous accompagner.
Elle lui parlerait du dossier plus tard, quand elle trouverait les mots.
J'ai préparé deux bouteilles d'eau et des sandwiches.
Au dernier moment, j'ai ajouté une petite boîte de biscuits au beurre.
Arthur en emportait partout.
Ce geste m'a fait sourire malgré ma nervosité.
Camille est venue me chercher.
Elle a laissé la radio éteinte pendant le trajet.
Nous avons traversé des quartiers que je connaissais autrefois par cœur.
Une ancienne boulangerie était devenue une agence immobilière.
Le terrain de football avait gagné des gradins.
La route bordée de peupliers semblait plus courte qu'autrefois.
Quand le panneau du lac des Saules est apparu, j'ai dû détourner les yeux.
Camille a garé la voiture près de l'entrée principale.
« On peut repartir », a-t-elle proposé.
Je l'ai regardée.
« On peut aussi rester cinq minutes. »
Nous avons commencé à marcher.
Le lac était plus petit que dans mes souvenirs.
Des familles promenaient des poussettes.
Un groupe de retraités observait les oiseaux depuis un banc.
La vie continuait ici avec une indifférence qui m'avait longtemps semblé injuste.
Nous avons suivi l'allée jusqu'à l'ancienne aire de pique-nique.
Les tables avaient été remplacées.
Une clôture métallique longeait maintenant le bord de l'eau.
Des panneaux signalaient les parties glissantes et interdisaient l'accès à certaines zones.
Camille a posé sa main sur la clôture.
« Elle n'était pas là avant. »
« Non. »
Nous avons consulté les photographies imprimées du coffret.
Un sentier étroit apparaissait derrière l'ancienne barrière.
Aujourd'hui, un massif de roseaux couvrait presque cet endroit.
Camille a regardé autour d'elle.
« J'ai couru vers la table après lui avoir dit de m'attendre. »
Je n'ai rien dit.
« Elle voulait me montrer quelque chose. Je pensais qu'elle avait vu un canard. »
Elle s'est arrêtée.
« Je n'ai jamais su si elle avait glissé tout de suite ou quelques minutes plus tard. »
« Nous ne le saurons peut-être jamais. »
Camille a pris une grande inspiration.
« Pendant des années, j'ai rêvé que je pouvais revenir en arrière. »
Elle a frotté ses paumes contre son manteau.
« Dans mon rêve, je lui donne la main. On rentre à la maison. Puis je me réveille. »
Je me suis assise sur un banc.
Mes genoux ne me portaient plus très bien.
Camille s'est assise à côté de moi.
Je lui ai raconté ce dont je me souvenais.
Pas une version arrangée.
Pas une suite de phrases destinées à nous consoler.
J'avais été occupée à nettoyer un jus de fruit renversé.
J'avais vu Arthur partir chercher la voiture.
J'avais supposé que les enfants jouaient à quelques mètres.
Puis quelqu'un avait crié.
Je m'étais retournée.
Le reste était devenu un ensemble de bruits déformés.
Une course.
Un téléphone tendu par un inconnu.
Des vêtements jetés sur l'herbe.
L'attente des secours.
« Tu sais, je ne me suis jamais pardonné de ne pas avoir regardé », ai-je murmuré.
Camille a tourné la tête vers moi.
« Tu me dis ça maintenant ? »
« J'aurais dû te le dire il y a longtemps. »
Elle a regardé le lac.
« J'aurais eu besoin de savoir que je n'étais pas la seule à avoir honte. »
Nous sommes restées un moment sans parler.
Je me suis aperçue que je n'avais presque aucun souvenir d'une conversation sincère avec ma fille sur cette journée.
Nous avions parlé de médecins.
De cérémonies.
De papiers.
Jamais de ce qui l'avait poursuivie enfant.
Un employé du parc est passé avec une brouette.
Il nous a saluées.
Camille lui a demandé quand la clôture avait été installée.
Il travaillait là depuis cinq ans et n'en connaissait pas la date.
Il nous a conseillé de contacter le service des espaces publics.
Nous l'avons remercié.
Camille a noté le numéro indiqué sur le panneau d'information.
Je l'ai observée.
Elle ne cherchait plus seulement à se souvenir.
Elle commençait à poser des questions précises.
Sur le chemin du retour, nous avons mangé nos sandwiches dans la voiture.
Une famille est passée avec un petit garçon qui tenait un ballon bleu.
Camille l'a suivi des yeux.
« Maman, je ne veux pas que Manon grandisse en pensant qu'il faut cacher ses questions pour protéger les adultes. »
« Moi non plus. »
Elle a rangé le papier des sandwiches.
« Je lui parlerai d'Élise ce soir. Pas du dossier entier. Juste de sa tante. »
J'ai sorti la petite boîte de biscuits.
Camille a ri doucement.
« Papa en aurait pris trois. »
« Quatre, s'il croyait qu'on ne le regardait pas. »
Avant de repartir du lac, Camille a demandé à faire encore quelques pas.
Nous avons longé la clôture jusqu'à un petit pont de bois.
Sous nos pieds, l'eau avançait lentement vers une zone de roseaux.
Je me souvenais avoir traversé ce pont avec Arthur quelques années après l'accident.
Nous n'avions pas regardé le lac.
Nous étions venus pour une cérémonie organisée par la commune.
Je crois que nous avions voulu prouver aux autres que nous pouvions revenir.
En réalité, nous avions passé une heure à surveiller nos gestes.
Arthur avait gardé une main sur mon coude.
Je lui avais dit de me laisser tranquille.
Il avait obéi.
Nous n'avions pas reparlé de ce moment.
Camille a observé les planches du pont.
« Je me demande si Papa est revenu ici seul. »
« Peut-être. Je ne sais pas. »
« Il ne t'aurait pas dit ? »
J'ai hésité.
« Pas forcément. Nous avions des endroits que nous évitions de mentionner. »
Elle a hoché la tête.
Nous avons aperçu une femme assise sur un banc avec un livre.
Une petite fille s'amusait près d'elle, à bonne distance de la clôture.
La femme levait régulièrement les yeux.
Camille a regardé cette scène avec une attention douloureuse.
« Je suis devenue comme ça avec Manon », a-t-elle dit.
« Comment ? »
« Je vérifiais tout. Les portes. Les fenêtres. Les personnes chargées de la surveiller. Même quand elle dormait chez une amie, j'appelais deux fois. »
Elle a souri sans joie.
« Elle m'a longtemps surnommée la tour de contrôle. »
« Tu avais peur. »
« Oui. Et je ne veux plus que cette peur dirige toutes mes décisions. »
J'ai demandé si Manon connaissait ce surnom.
« Bien sûr. Elle l'utilise encore quand je lui rappelle de rentrer à l'heure. »
Cette fois, nous avons ri.
Camille m'a raconté une conversation avec sa fille.
Manon voulait participer à une sortie scolaire près de la mer.
Camille avait d'abord cherché toutes les raisons de refuser.
Puis elle avait pris le temps de lire le programme et les règles de surveillance.
Elle avait posé des questions aux enseignants.
Finalement, elle avait accepté.
« Je n'ai presque pas dormi cette nuit-là », a-t-elle reconnu. « Mais elle est revenue ravie. »
Je lui ai dit que j'étais fière d'elle.
Elle a baissé les yeux.
« J'aurais aimé entendre ça plus souvent quand j'étais petite. »
Je me suis arrêtée.
« Tu as raison. »
Je n'ai pas ajouté que j'avais fait de mon mieux.
Cela n'aurait pas changé ce qu'elle venait de dire.
Nous avons marché encore un peu.
Près de l'entrée, un panneau présentait l'histoire du parc.
Des photographies montraient l'aménagement de nouvelles zones protégées.
Les dates étaient récentes.
Camille les a prises en photo.
« Ce serait peut-être utile de savoir si la commune a renforcé la sécurité après l'accident », a-t-elle dit.
« Oui, mais n'oublie pas que cela ne prouve pas à lui seul ce qui s'est passé. »
Elle m'a regardée.
« Je sais. J'apprends à ne pas chercher une réponse dans chaque détail. »
Quand nous sommes revenues à la voiture, j'ai trouvé une vieille serviette au fond de mon sac.
Elle portait des petites fleurs bleues.
Arthur l'utilisait toujours pour protéger les sandwiches.
J'avais dû la glisser là sans réfléchir.
Camille l'a reconnue.
« On ne sortait jamais sans cette serviette. »
« Ton père disait qu'elle empêchait le pain de sécher. »
« Alors qu'il le mangeait avant qu'on arrive. »
Nous avons ri encore.
Sur la route du retour, Camille a mis une chanson qu'Arthur aimait.
Je ne lui ai pas demandé de baisser le son.
La musique a rempli l'habitacle.
Je regardais les champs défiler.
Un souvenir terrible n'avait pas disparu.
Mais autour de lui, d'autres souvenirs recommençaient à trouver de la place.
Le soir, j'ai écrit dans mon carnet la phrase de Camille sur sa peur d'être une tour de contrôle.
Je voulais m'en souvenir.
Pas pour la lui rappeler plus tard.
Pour faire attention à ne pas reproduire, avec elle, cette façon d'aimer qui surveille au lieu d'écouter.
En arrivant chez moi, Camille a remarqué que j'avais conservé deux photographies du lac.
L'une montrait les anciennes tables.
L'autre, la clôture récente.
Elle m'a demandé pourquoi je les avais placées côte à côte.
« Pour me rappeler que les lieux changent aussi », ai-je dit.
Elle les a regardées longtemps.
« Je croyais que tout était resté exactement pareil là-bas. »
« Moi aussi. »
Nous avons parlé des années passées depuis l'accident.
Le parc avait été réaménagé.
Les arbres avaient grandi.
Les chemins avaient été modifiés.
Camille était devenue mère.
Arthur avait vieilli, puis il était mort.
Je savais que le temps ne réparait pas tout.
Mais il rendait possibles des questions que nous n'avions pas su poser autrefois.
Camille m'a proposé de revenir au lac une autre saison.
« Pas pour refaire l'enquête », a-t-elle précisé. « Juste pour marcher. »
Je lui ai dit que j'aimerais essayer.
Nous avons choisi de ne pas fixer de date.
Il nous suffisait de savoir que la possibilité existait.
Camille a glissé les photographies du lac dans son sac plutôt que de les laisser sur le tableau de bord.
« Je vais les ranger avant que Manon monte dans la voiture », a-t-elle précisé.
Elle voulait pouvoir lui expliquer leur histoire au bon moment, sans qu'une image inquiétante devienne une énigme pour elle.
Je lui ai dit que c'était une attention raisonnable.
Pas un nouveau secret destiné à durer des années.
Je suis montée me coucher en pensant à la prochaine promenade. J'ignorais quand elle aurait lieu. Pour une fois, cette incertitude ne m'a pas empêchée de dormir.
Nous avons mangé chacune un biscuit.
Le lac était toujours là.
Rien n'avait été effacé.
Mais en repartant, je n'avais plus l'impression de porter seule tous les souvenirs.
Cliquez ici pour continuer la lecture : PARTIE 6 : Les archives de la commune ont confirmé une négligence sans effacer nos propres regrets
Le jeune père a posé sur ma table un paquet qu’Arthur avait cousu sous notre canapé #11
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