Camille est venue avec un gâteau aux pommes.
Elle en préparait depuis qu'elle était adolescente.
La pâte était toujours un peu trop épaisse et les tranches de fruits rarement égales.
Arthur disait qu'il n'en existait pas de meilleur.
Ce soir-là, elle a posé le plat sur le comptoir en fronçant les sourcils.
« Maman, qu'est-ce qui se passe ? »
Je n'avais pas allumé la télévision.
J'avais débarrassé la table de ses journaux.
Et le dossier d'Arthur attendait entre deux tasses de thé.
Camille l'a reconnu avant même que je parle.
« C'est son écriture ? »
J'ai hoché la tête.
Elle s'est assise en face de moi.
« Tu l'as trouvée où ? »
« Dans le canapé. »
Elle a cligné des yeux.
Je lui ai raconté la vente.
Thomas et sa petite fille.
Le crayon tombé entre les coussins.
Le tissu recousu.
Le paquet enveloppé de ruban jaune.
À mesure que je parlais, Camille regardait vers le salon vide.
« Il avait toujours une excuse pour réparer ce meuble », a-t-elle murmuré.
« Oui. »
« Il avait peur qu'on découvre quelque chose ? »
« Je crois qu'il avait surtout peur de devoir parler. »
J'ai fait glisser la lettre jusqu'à elle.
Elle a lu lentement.
Son visage ne s'est pas transformé d'un coup.
Il s'est fermé par petites étapes.
Quand elle a atteint le passage sur la barrière déplacée, elle a posé un doigt dessus.
« Une barrière ? »
« C'est ce qu'il écrit. »
« Il ne m'a jamais parlé d'une barrière. »
« À moi non plus. »
Elle a repris sa lecture.
Puis elle est arrivée à la phrase où Arthur expliquait que Camille n'avait jamais été responsable de surveiller seule sa petite sœur.
Elle s'est arrêtée.
« Pourquoi il écrit ça ? »
Je ne savais pas si elle me demandait une explication ou si elle refusait déjà celle qui se présentait.
« Parce que tu as toujours cru avoir fait quelque chose de mal. »
Camille a refermé la lettre.
« J'ai lâché sa main. »
« Tu étais allée chercher de l'eau. »
« Je l'ai lâchée. »
« Camille… »
« Je m'en souviens, Maman. Elle voulait voir les canards. Je lui ai dit d'attendre. Puis je suis partie. »
J'ai senti une vieille douleur remonter.
J'aurais voulu lui dire quelque chose qui efface tout.
Mais nous avions déjà essayé de remplacer les souvenirs par des phrases rassurantes.
Cela n'avait pas fonctionné.
« Est-ce que quelqu'un t'avait demandé de la surveiller ? »
Elle a réfléchi.
« Papa avait dit de rester près de la table. »
« Est-ce qu'il t'avait demandé d'être responsable d'Élise ? »
Elle a secoué la tête.
« Non. Mais je pouvais faire attention. »
« Nous aussi. »
Elle m'a regardée.
Je n'avais jamais prononcé ces deux mots devant elle.
Nous aussi.
Ils m'ont semblé minuscules et lourds.
« Arthur était parti déplacer la voiture », ai-je continué. « Je pensais qu'il regardait encore. Il pensait que je regardais. Nous nous sommes trompés. »
Camille a baissé les yeux.
« Alors pourquoi vous m'avez laissée croire que c'était moi ? »
La question était juste.
Je n'ai pas cherché à m'en protéger.
« Parce que nous étions dévastés. Parce que j'avais honte. Et parce que je n'ai pas compris combien mon silence te faisait de mal. »
Elle s'est levée.
Elle a marché jusqu'à la fenêtre.
La lumière du jardin éclairait faiblement le magnolia.
« Il y a des années, je lui ai demandé si c'était de ma faute », a-t-elle dit.
« Qu'est-ce qu'il a répondu ? »
« Il m'a serrée dans ses bras. Puis il m'a dit de penser à autre chose. »
Je me suis souvenue de lui faisant la même chose avec moi.
Nous avions pris l'habitude de détourner les regards pour ne pas nous effondrer.
Camille s'est retournée.
« Il savait qu'il y avait un rapport ? »
« Apparemment depuis presque trente ans. »
« Et il ne m'a rien dit. »
Elle n'avait pas besoin de crier.
Sa déception remplissait la pièce.
Je l'ai laissée marcher.
Quand elle s'est rassise, elle m'a demandé si la boîte était encore chez Thomas.
« Oui. Il peut nous la rapporter demain. »
« Je veux la voir. »
« Ton père a écrit que tu devais pouvoir choisir. »
« Je choisis de la voir. »
J'ai appelé Thomas.
Il a proposé de venir le lendemain matin avec le coffret détaché du canapé.
Camille a écouté sans rien dire.
Quand j'ai raccroché, elle a coupé deux parts de gâteau.
Nous avons mangé presque sans parler.
Je sentais qu'elle avait mille questions.
Je n'étais pas certaine de connaître une seule réponse suffisante.
« Tu te souviens de sa robe bleue ? » a-t-elle demandé soudain.
« Celle avec les boutons blancs ? »
« Oui. Elle refusait de porter autre chose pour sa fête d'école. »
J'ai souri malgré moi.
Élise avait insisté pour dormir avec cette robe sur une chaise près du lit.
Au matin, elle avait demandé à Arthur de repasser les manches.
Camille a repris une bouchée.
« J'ai oublié le son de sa voix. »
J'ai regardé ma fille.
« Moi aussi, parfois. »
Elle a posé sa fourchette.
« Je croyais être la seule. »
Cette fois, je me suis levée pour m'asseoir à côté d'elle.
Je n'ai pas essayé de la prendre dans mes bras.
Je lui ai simplement offert ma main.
Elle l'a prise.
Quelques minutes plus tard, elle m'a parlé de sa propre fille, Manon.
Manon avait quinze ans.
Elle préparait un contrôle de sciences.
Elle voulait emprunter la voiture le samedi pour aller chez une amie.
Camille m'a demandé si nous devions lui dire ce qu'Arthur avait caché.
« Pas avant de savoir nous-mêmes ce qui est vrai », ai-je répondu.
Elle a approuvé.
Nous avions appris, trop tard, les dommages que peuvent produire les secrets.
Nous n'allions pas les remplacer par des hypothèses.
Avant de partir, Camille a pris la lettre en photo.
Elle a aussi photographié la clé.
« Je reviendrai demain », a-t-elle dit.
Elle s'est arrêtée sur le seuil.
« Maman, je suis en colère contre Papa. »
« Je sais. »
« Je l'aimais quand même. »
J'ai senti ma gorge se serrer.
« Moi aussi. »
Avant de se coucher, Camille m'a demandé si nous pouvions regarder une photographie ancienne.
Elle avait trouvé la boîte sur le buffet.
Nous avons choisi une image prise au printemps, quelques mois avant l'accident.
Les filles portaient des bottes en caoutchouc.
Élise tenait une grenouille en plastique.
Camille essayait de faire un sourire sérieux.
« Je détestais cette robe », a-t-elle murmuré.
« Pourtant tu avais voulu la mettre. »
« Parce qu'Élise disait que nous serions assorties. »
J'ai regardé les deux enfants côte à côte.
Je me suis souvenue de leurs disputes pour la dernière tartine.
De leurs constructions avec les coussins du canapé.
Des chansons inventées pendant les longs trajets.
J'avais laissé toutes ces scènes s'éloigner parce qu'elles me conduisaient inévitablement au jour de la mort d'Élise.
Camille avait peut-être fait de même.
« Tu sais à quoi je pensais quand j'ai eu Manon ? » a-t-elle demandé.
« Non. »
« J'avais peur d'avoir deux enfants. J'avais peur de ne pas être capable de les surveiller toutes les deux. »
Elle a frotté ses mains.
« Quand son père et moi avons parlé d'un deuxième bébé, je n'arrivais même pas à imaginer une promenade avec deux enfants. »
Je savais qu'elle avait ensuite choisi de ne pas agrandir sa famille.
Je n'avais jamais demandé si ce souvenir en faisait partie.
« Ce n'est pas la seule raison », a-t-elle précisé. « Mais ça comptait. »
J'ai hoché la tête.
Je n'ai pas tenté de lui dire qu'elle aurait été une bonne mère de deux enfants.
Ce n'était pas la question.
Elle avait le droit de raconter l'effet de son enfance sans que je corrige immédiatement son récit.
Nous avons parlé longtemps des années qui avaient suivi l'accident.
Camille se souvenait que je laissais parfois la lumière du couloir allumée toute la nuit.
Je me souvenais qu'elle vérifiait les serrures avant de dormir.
Elle m'a raconté avoir longtemps refusé les sorties scolaires près de l'eau.
Je n'en savais rien.
« Je disais que je n'aimais pas nager », a-t-elle expliqué.
Je lui ai demandé si elle avait eu peur d'en parler à ses amis.
« Je voulais qu'ils me trouvent normale. »
Ce mot m'a fait mal.
Je lui ai dit qu'elle n'avait pas été anormale.
Elle a répondu qu'elle le savait aujourd'hui.
Nous avons laissé cette phrase reposer entre nous.
Après un moment, elle a ressorti la lettre d'Arthur.
« Est-ce que tu crois qu'il avait l'intention de me le dire avant de tomber malade ? »
« Je ne sais pas. Je suppose qu'il y a pensé souvent. »
« Penser n'est pas parler. »
« Non. »
Elle a replacé la lettre dans son enveloppe.
Puis elle m'a demandé ce que j'avais prévu pour le lendemain.
Je lui ai parlé de la venue de Thomas.
Elle voulait être présente, mais avait peur de ne pas réussir à ouvrir la boîte.
« Tu pourras demander qu'on s'arrête », lui ai-je dit.
« Même si j'ai dit que je voulais la voir ? »
« Même alors. »
Elle a appuyé sa tête contre mon épaule.
Je me suis souvenue de son poids lorsqu'elle était petite.
Cette fois, je n'ai pas eu peur qu'une conversation difficile gâche notre soirée.
Elle en faisait déjà partie.
Quand Camille est rentrée chez elle, j'ai laissé la photographie des deux filles sur la table.
Je l'ai regardée jusqu'à ce que mes yeux se fatiguent.
Puis je suis montée dormir.
Dans la soirée, Camille m'a raconté un souvenir de son premier Noël après l'accident.
Elle avait reçu une poupée dont elle ne voulait pas.
Arthur l'avait choisie parce qu'Élise avait longtemps demandé le même modèle.
Camille avait essayé de sourire.
Puis elle avait caché la poupée sous son lit.
« Je pensais que vous vouliez que je sois aussi heureuse qu'elle aurait dû l'être », a-t-elle murmuré.
Je me suis souvenue de la scène.
J'avais cru qu'elle traversait simplement une période difficile.
Je ne savais pas qu'un cadeau avait pu lui donner l'impression de remplacer sa sœur.
« Tu aurais préféré quoi ? » ai-je demandé.
Elle a réfléchi.
« Un livre. Un livre choisi pour moi. »
J'ai hoché la tête.
Ce détail était petit au milieu de toutes nos blessures.
Mais c'était précisément dans les petits détails que notre silence avait continué à agir.
Au moment de partir, Camille a emporté une copie de la photographie des deux sœurs.
Elle a dit qu'elle la poserait sur son bureau.
Je lui ai répondu qu'elle pouvait choisir n'importe quelle image dans l'album.
Camille m'a promis de m'appeler après son retour. J'ai gardé mon téléphone près de moi, non par inquiétude, mais parce que je voulais entendre sa voix.
Elle est partie avec le gâteau à moitié entamé.
Cette nuit-là, j'ai dormi peu.
Mais je n'ai pas allumé la télévision.
J'ai laissé le silence exister sans le remplir.
Cliquez ici pour continuer la lecture : PARTIE 4 : Le coffret retrouvé dans le dossier du canapé contenait davantage que des photographies oubliées
Le jeune père a posé sur ma table un paquet qu’Arthur avait cousu sous notre canapé #11
Part 3 of 16
