L'idée est venue de Manon.
Elle participait à un projet scolaire sur l'histoire des familles.
Son professeur demandait de présenter un objet transmis entre générations.
Manon avait choisi la photographie d'Élise avec son cerf-volant.
Camille m'a téléphoné un soir.
« Elle voudrait raconter pourquoi cette photo compte pour nous. Est-ce que ça te dérange ? »
Je suis restée silencieuse un instant.
L'idée de voir le visage d'Élise projeté devant une classe me semblait étrange.
Pendant des décennies, j'avais évité même d'en parler à nos voisins.
Mais Manon ne demandait pas à raconter l'accident.
Elle voulait parler de sa tante.
« Qu'est-ce qu'elle voudrait dire ? »
« Qu'Élise fabriquait des cerfs-volants et dessinait des maisons avec des cheminées trop grandes. »
J'ai souri.
« Alors oui. »
Camille m'a proposé de venir regarder la présentation avant le cours.
Manon avait préparé cinq diapositives.
La première montrait la photographie du cerf-volant.
La deuxième, une page du carnet de dessins.
La troisième, la vieille bibliothèque jaune fabriquée par Arthur.
Elle voulait expliquer que les objets peuvent conserver des histoires différentes selon les personnes qui les regardent.
Pour son grand-père, la bibliothèque rappelait les années où ses filles étaient petites.
Pour elle, elle était devenue un souvenir raconté par sa mère.
Pour Zoé, elle servait maintenant à ranger des livres.
J'ai été touchée par la simplicité de cette idée.
Manon m'a demandé si elle devait mentionner la mort d'Élise.
« Tu peux dire qu'elle est morte quand elle était petite », ai-je répondu. « Mais tu n'as pas besoin de raconter comment. »
Camille a approuvé.
Nous ne voulions pas que les circonstances de l'accident deviennent une anecdote destinée à impressionner des camarades.
Manon a modifié une phrase.
Elle a écrit : « Ma tante Élise n'a pas grandi avec nous, mais nous pouvons encore apprendre à la connaître grâce aux histoires que notre famille partage. »
Je n'aurais pas trouvé mieux.
Le jour de la présentation, Camille a pris une photo de Manon devant l'écran.
Elle me l'a envoyée après le cours.
Manon souriait.
La photographie d'Élise brillait derrière elle.
J'ai imprimé l'image.
Je l'ai placée près de celle qu'Arthur gardait dans son portefeuille.
Quelques jours plus tard, Camille m'a appris que Manon voulait fabriquer un nouveau cerf-volant.
Elle avait trouvé un modèle dans un livre.
Elle avait besoin de baguettes fines et de papier coloré.
Nous avons demandé à Thomas s'il connaissait une boutique de bricolage.
Il a proposé de venir aider.
Zoé était ravie.
Nous nous sommes retrouvés un dimanche dans mon jardin.
Thomas a apporté des baguettes de bois.
Camille avait acheté du papier jaune et vert.
Manon a préparé la colle et les ciseaux.
Zoé a dessiné des étoiles sur la queue du cerf-volant.
Nous avons travaillé pendant deux heures.
Le résultat était légèrement tordu.
Arthur en aurait ri.
Thomas a promis qu'il volerait quand même avec assez de vent.
Dans l'après-midi, nous sommes allés dans un grand parc.
Le cerf-volant a d'abord piqué du nez.
Manon a couru.
Zoé l'a suivie en criant.
Camille tenait la bobine.
Puis une rafale l'a soulevé.
Pendant quelques secondes, le papier jaune s'est tendu dans le ciel.
Personne n'a parlé.
J'ai pensé à Élise.
Pas à sa dernière journée.
À toutes celles qui l'avaient précédée.
Elle aurait couru derrière le cerf-volant en exigeant de tenir la ficelle.
Après le projet scolaire, Manon a demandé à conserver une copie des vidéos d'Élise.
Camille lui a répondu qu'elles pouvaient choisir ensemble celles qu'elle souhaitait regarder.
Elle ne voulait pas lui donner l'intégralité du dossier sans explication.
Il contenait des documents administratifs et des témoignages douloureux.
Manon n'avait pas besoin de porter ces détails pour connaître sa tante.
Nous avons donc préparé une petite sélection.
Une promenade dans le jardin.
Un anniversaire.
Une vidéo où les deux sœurs préparaient des biscuits.
Un après-midi de neige.
Et la scène du fantôme avec la serviette sur la tête.
Manon a choisi des titres simples pour chaque fichier.
Elle voulait pouvoir les retrouver facilement.
« Comme un album de famille », a-t-elle expliqué.
Camille a dit qu'elle aimait cette idée.
Nous avons aussi numérisé quelques photographies sur lesquelles Élise n'apparaissait pas seule.
Je trouvais important de ne pas la figer dans un portrait isolé.
Elle avait eu des amies.
Une sœur.
Des voisins.
Une maîtresse d'école.
Une vie faite d'autres personnes que nous.
Quand Manon a terminé, elle m'a demandé comment j'avais rencontré Arthur.
Je me suis mise à rire.
Cette histoire n'avait pas grand-chose à voir avec Élise.
Mais elle faisait partie du même album familial.
J'avais rencontré Arthur dans une bibliothèque municipale.
Il cherchait un livre de jardinage.
Moi, je voulais emprunter un roman.
Il avait renversé une pile de magazines en voulant m'aider à atteindre une étagère.
Manon a éclaté de rire.
« Papi ? Il était maladroit ? »
« Plus que tu ne peux l'imaginer. »
Camille a ajouté qu'il faisait tomber ses lunettes au moins une fois par semaine.
J'ai raconté notre premier rendez-vous.
Arthur avait choisi un restaurant trop cher et avait commandé le plat le moins coûteux.
Je l'avais remarqué.
Nous avions fini la soirée devant un marchand de glaces.
Il m'avait avoué qu'il n'avait presque plus d'argent pour rentrer en bus.
J'avais payé nos tickets.
Manon a demandé si cela m'avait dérangée.
« Non. J'avais surtout trouvé drôle qu'il fasse semblant d'être très sûr de lui. »
Nous avons parlé de notre mariage.
De la première maison.
Du jour où Camille était née.
Puis de l'arrivée d'Élise.
Je n'avais pas raconté cette chronologie d'un seul tenant depuis longtemps.
L'accident en avait brisé le fil dans ma mémoire.
Aujourd'hui, les années d'avant et d'après pouvaient tenir sur la même ligne sans s'effacer mutuellement.
Plus tard, Manon a proposé de créer un arbre familial pour accompagner son projet.
Elle y inscrirait Élise.
Pas comme une note en bas de page.
Comme la petite sœur de Camille et la fille d'Arthur et de Madeleine.
Elle m'a demandé sa date de naissance.
Je la lui ai donnée.
Puis elle a demandé si je souhaitais qu'elle indique aussi la date de sa mort.
J'ai pris quelques secondes.
« Oui. Les deux dates font partie de son histoire. »
Manon a noté les informations.
Elle a ensuite demandé la date de mariage de mes parents.
Je ne la connaissais plus exactement.
Nous avons cherché dans une vieille boîte.
Cela nous a fait rire.
Nous avons passé une partie de l'après-midi à retrouver des noms et des dates.
Pour la première fois, le projet ne semblait pas destiné seulement à préserver une tristesse.
Il racontait une famille entière.
À la fin du projet, l'enseignante de Manon lui a proposé de présenter son album lors d'une rencontre avec les familles.
Manon a d'abord accepté avec enthousiasme.
Puis elle a demandé à Camille si elle devait vérifier que cela ne me ferait pas souffrir.
Camille m'a téléphoné pour m'en parler.
Je lui ai répondu que je préférais qu'elles décident ensemble de ce qu'elles souhaitaient montrer.
Je n'avais pas envie que Manon porte la responsabilité de mes émotions.
Elle pouvait être attentionnée sans devenir responsable de mon deuil.
Camille a apprécié cette nuance.
Manon a finalement choisi de présenter trois photographies et deux anecdotes.
Elle n'a pas parlé du dossier du lac.
Elle n'a pas montré les lettres privées d'Arthur.
Elle a raconté l'histoire de la passoire transformée en casque d'astronaute.
Elle a expliqué comment la bibliothèque jaune était passée de notre maison à celle de Zoé.
Et elle a montré une image du cerf-volant.
Je suis allée assister à la présentation.
Les autres familles écoutaient poliment.
Une mère a souri en entendant l'histoire de la passoire.
Un enfant a demandé si le cerf-volant volait encore.
Manon a expliqué que nous en avions fabriqué un nouveau.
À la fin, son enseignante l'a félicitée pour la clarté de ses souvenirs.
Manon a rougi.
Nous avons quitté la salle ensemble.
Dans le couloir, elle m'a demandé si j'avais aimé.
« Beaucoup », ai-je répondu.
« Tu n'as pas été trop triste ? »
« J'ai été émue. Et fière de toi. »
Elle a souri.
Je lui ai proposé une glace.
Nous sommes passées à la boulangerie du quartier.
Camille a choisi un café.
Manon a pris une glace à la vanille.
Nous avons parlé de ses prochains devoirs.
L'après-midi s'est achevé sans grande déclaration.
Il avait pourtant représenté un changement considérable.
Le souvenir d'Élise pouvait désormais entrer dans une salle pleine de gens sans être présenté uniquement par le chagrin.
Après la présentation scolaire, Camille m'a confié que Manon avait posé une question pendant le trajet.
« Est-ce que Papi savait qu'on raconterait un jour ces histoires ? »
Camille lui avait répondu qu'elle n'en savait rien.
Puis elle avait expliqué que son grand-père avait laissé des photographies et des vidéos, même s'il n'avait pas toujours su les partager.
Manon avait réfléchi.
« Alors il voulait peut-être qu'on s'en souvienne, mais il avait peur d'en parler. »
Camille n'avait pas voulu transformer cette supposition en certitude.
Elle avait répondu :
« C'est possible. Nous ne pouvons pas lui demander. »
J'ai trouvé cette réponse juste.
Elle offrait à Manon la liberté d'imaginer sans confondre une hypothèse avec un fait.
Quelques jours plus tard, nous avons repris ensemble l'album de famille.
Manon a ajouté une page sur Arthur.
Elle voulait parler de son travail avec les vélos.
Je lui ai montré la photographie de l'atelier.
Elle a écrit qu'il aimait réparer les objets.
Puis elle a ajouté : « Il n'était pas très doué pour parler de ses émotions. »
Camille et moi avons échangé un regard.
Nous avons décidé de laisser la phrase.
Elle était simple.
Elle était vraie.
Et elle n'empêchait personne de se souvenir aussi de sa bonté.
Manon a proposé de laisser un exemplaire de son projet à la bibliothèque scolaire. Camille lui a expliqué qu'elle devait d'abord vérifier les photographies qu'elle avait le droit de partager. Elles ont choisi ensemble celles qui pouvaient être montrées sans révéler de correspondance privée. Manon a accepté cette règle sans protester.
Plus tard, elle m'a demandé si je voulais écrire un court souvenir à ajouter. J'ai choisi une phrase sur le cerf-volant jaune. Je n'ai pas raconté le jour de l'accident. J'ai écrit comment Élise courait dans le jardin en criant qu'elle pouvait faire voler le soleil. Manon a souri en la lisant.
Manon s'est retournée vers moi.
« Mamie, tu as vu ? »
« Oui, ma chérie. »
Je l'avais vu.
Cliquez ici pour continuer la lecture : PARTIE 14 : Le jour où nous avons trié l’atelier d’Arthur, j’ai trouvé une dernière leçon sans paroles
Le jeune père a posé sur ma table un paquet qu’Arthur avait cousu sous notre canapé #11
Part 13 of 16
