Quelques jours plus tard, j'ai reçu un appel de Jeanne Morin.
Elle avait travaillé avec Arthur dans un atelier de réparation de vélos.
Depuis sa retraite, elle vivait à une heure de route et venait rarement en ville.
Nous nous étions croisées aux funérailles.
Ce jour-là, elle m'avait serrée dans ses bras sans trouver de mots.
Au téléphone, elle m'a demandé si je souhaitais prendre un café.
« J'ai retrouvé une photographie de lui », a-t-elle expliqué. « Je pensais que vous aimeriez l'avoir. »
Nous nous sommes retrouvées dans une petite boulangerie.
Jeanne portait une écharpe rouge et un sac de toile rempli de papiers.
Elle m'a donné une image d'Arthur devant l'atelier.
Il tenait une bicyclette d'enfant.
Je ne me souvenais pas de cette réparation.
« C'était pour une collecte », a dit Jeanne. « Il remettait toujours les vélos en état sans vouloir que son nom apparaisse. »
Nous avons parlé de ses plaisanteries.
De sa façon d'oublier les rendez-vous mais jamais les anniversaires.
Puis Jeanne a baissé la voix.
« Il m'a parlé de ce qu'il avait gardé dans le canapé. Pas dans le détail. Il disait qu'il avait des choses à montrer à Camille. »
J'ai senti mon cœur accélérer.
« Depuis quand le saviez-vous ? »
« Depuis quelques années. Il était inquiet pour sa santé. Il m'a dit qu'il avait peur de mourir avant de trouver le courage. »
Je n'ai pas répondu tout de suite.
Jeanne a pris sa tasse.
« Il ne m'a pas demandé de garder un secret précis. Il disait seulement que votre famille avait traversé quelque chose d'immense et qu'il ne savait plus comment revenir dessus. »
Je lui ai raconté la découverte.
Elle a écouté sans m'interrompre.
Quand j'ai terminé, elle m'a demandé comment allait Camille.
« Elle essaie de comprendre. Elle est en colère contre lui. »
Jeanne a hoché la tête.
« Il aurait compris sa colère. »
« Alors pourquoi ne lui a-t-il rien dit ? »
Elle a regardé la photographie.
« Je pense qu'il était devenu prisonnier de son premier silence. Chaque année où il attendait rendait la conversation plus difficile. »
Cela ressemblait à Arthur.
Mais je refusais de laisser cette explication servir d'excuse.
« Elle a passé des années à penser qu'elle avait causé la mort de sa sœur. »
« Je sais. »
Jeanne m'a regardée franchement.
« Il aurait dû lui parler. »
Cette réponse m'a soulagée.
Je n'avais pas besoin qu'on m'assure qu'Arthur était parfait.
J'avais besoin que quelqu'un qui l'avait aimé accepte la complexité de ce qu'il avait fait.
Jeanne m'a proposé de venir un jour aider à trier ses outils.
Je lui ai dit que j'y réfléchirais.
Avant de partir, elle a ajouté :
« Arthur racontait souvent une chose à propos de vous. »
« Laquelle ? »
« Il disait que vous aviez continué à aimer la vie alors que lui avait parfois peur de la regarder. »
J'ai baissé les yeux.
Je n'étais pas sûre de mériter ce compliment.
Après l'accident, j'avais passé des années à survivre mécaniquement.
Mais Arthur m'avait peut-être vue différemment.
Je suis rentrée avec la photographie posée sur le siège passager.
Le soir, j'ai appelé Camille.
Je lui ai raconté la conversation sans embellir les propos.
Elle a gardé le silence un moment.
« Donc quelqu'un d'autre savait qu'il hésitait à me parler. »
« Oui. »
« Ça me fait bizarre. »
« À moi aussi. »
Elle m'a demandé si Jeanne accepterait de lui raconter ses souvenirs d'Arthur.
J'ai répondu que je pourrais lui demander.
Puis Camille a changé de sujet.
Manon avait obtenu une bonne note à son contrôle de sciences.
Elle voulait organiser un repas pour fêter cela.
J'ai proposé de préparer le dessert.
Nous avons raccroché sur cette question très ordinaire.
Jeanne m'a ensuite invité à visiter l'ancien atelier où Arthur avait travaillé.
Le bâtiment n'avait pas beaucoup changé.
Les fenêtres étaient plus modernes.
Mais la grande porte métallique grinçait encore.
Un jeune mécanicien nous a accueillies.
Jeanne lui a expliqué que j'étais la femme d'Arthur.
Il m'a serré la main.
« On parle encore de lui ici », a-t-il dit.
Je me suis demandé ce qu'il pouvait connaître d'un homme qui avait pris sa retraite depuis si longtemps.
Jeanne m'a montré un établi.
Une petite inscription était gravée dans le bois.
« A. Laurent — vérifier deux fois. »
J'ai ri.
Arthur répétait cette phrase quand Camille apprenait à mesurer une planche.
Elle détestait l'entendre.
Jeanne m'a raconté qu'il avait un jour réparé un vélo trois fois parce qu'il refusait de reconnaître qu'il avait commandé la mauvaise pièce.
Les autres ouvriers l'avaient surnommé « monsieur une dernière vérification ».
Nous avons parlé de ses défauts sans méchanceté.
Sa lenteur quand il fallait prendre une décision.
Son obstination.
Sa manie de conserver des vis rouillées.
Puis Jeanne m'a montré une photographie de groupe.
Arthur se tenait au fond, les bras croisés.
Il avait l'air très jeune.
Je ne l'avais presque pas reconnu.
« C'était l'année où Camille est entrée au lycée », a dit Jeanne.
Je me souvenais de cette période.
Notre maison commençait à retrouver un peu de bruit.
Camille recevait des amies.
Arthur faisait semblant de se plaindre de la musique.
Jeanne m'a expliqué qu'il parlait souvent de la fierté qu'il ressentait pour Camille.
Il racontait ses résultats scolaires.
Ses projets.
La façon dont elle aidait ses camarades.
Je l'ai écoutée avec émotion.
Camille avait toujours cru que son père évitait de parler d'elle quand elle n'était pas là.
Jeanne m'a confirmé le contraire.
Je lui ai demandé si elle accepterait de le raconter à Camille en personne.
« Bien sûr », a-t-elle répondu. « Elle a le droit de savoir comment il parlait d'elle. »
Nous avons organisé une rencontre quelques semaines plus tard.
Camille est venue chez Jeanne avec une tarte.
Elles ont parlé longtemps.
Je les ai laissées dans le jardin pendant que je préparais le café.
Quand je suis revenue, Camille souriait à travers ses larmes.
Jeanne lui avait raconté que son père montrait ses cartes postales à tout l'atelier.
Il disait qu'elle était courageuse de voyager seule.
Camille a murmuré :
« Il ne me disait jamais ça. »
Jeanne a répondu :
« Il aurait dû. »
Personne n'a ajouté d'explication.
Nous avons simplement continué à boire le café.
Sur le chemin du retour, Camille m'a dit qu'elle était heureuse d'avoir rencontré Jeanne.
« Ça ne change pas ce qu'il a caché. »
« Non. »
« Mais j'avais oublié qu'il pouvait être fier de moi tout en ayant peur de me parler. »
J'ai pris sa main.
Ce soir-là, j'ai rangé la photographie d'Arthur à l'atelier dans l'album familial.
Elle venait compléter son portrait.
Pas l'effacer.
La conversation avec Jeanne m'a aussi poussée à regarder un ancien album de l'atelier.
Arthur y apparaissait lors d'une collecte de vélos pour des enfants.
Je ne me souvenais pas de cette journée.
Je savais qu'il rendait parfois service, mais je ne connaissais pas toutes les personnes qu'il avait aidées.
Un petit garçon tenait une bicyclette rouge au premier plan.
Arthur se trouvait derrière lui, une clé plate à la main.
J'ai demandé à Jeanne si elle se souvenait de l'événement.
Elle a répondu que oui.
L'atelier avait réparé une dizaine de vélos pour une association.
Arthur avait insisté pour vérifier les freins de chaque bicyclette.
« Il était parfois pénible avec ses vérifications », a-t-elle ajouté en riant.
J'ai souri.
Je lui ai raconté comment il contrôlait toujours nos pneus avant un départ en vacances.
Nous avons échangé plusieurs souvenirs ordinaires.
Puis Jeanne m'a parlé d'une année où Arthur avait refusé de participer à une fête près d'un plan d'eau.
Il avait dit qu'il préférait rester à l'atelier.
Elle n'avait pas insisté.
« Je comprends mieux aujourd'hui », a-t-elle murmuré.
J'ai regardé la photographie.
Arthur avait continué à vivre, à travailler et à aider les autres.
Mais certaines situations lui restaient insupportables.
Je connaissais cette contradiction.
Je l'avais portée moi aussi.
J'ai remercié Jeanne de m'avoir montré l'album.
Elle m'a proposé d'en faire une copie.
J'ai accepté.
Je ne voulais plus que tous les souvenirs d'Arthur soient contenus dans notre maison.
Il avait existé aussi dans le regard de ses collègues et de ses amis.
Cette part de lui méritait sa place.
Jeanne m'a proposé de conserver une copie de la photographie d'Arthur à l'atelier.
Je l'ai remerciée.
Puis je lui ai demandé de me raconter le premier jour où il avait commencé à travailler là-bas.
Elle a réfléchi longuement.
« Il s'était trompé de porte », a-t-elle enfin répondu.
J'ai éclaté de rire.
Arthur avait toujours eu du mal à trouver son chemin dans les bâtiments inconnus.
Jeanne a poursuivi.
Il était entré dans un bureau administratif avec sa boîte à outils.
La secrétaire lui avait demandé s'il venait réparer une fuite.
Il avait répondu qu'il venait pour l'entretien d'embauche.
Toute l'équipe s'en était amusée pendant des semaines.
Arthur avait fini par apprendre à rire de cette histoire.
Jeanne m'a raconté aussi sa première réparation réussie.
Un vieux vélo appartenant à un facteur.
Le mécanisme semblait irrécupérable.
Arthur y avait passé une journée entière.
À la fin, le facteur était reparti en souriant.
Je me suis souvenue de cette fierté dans les yeux de mon mari quand il rentrait d'une journée utile.
Il ne parlait pas toujours du travail.
Mais il aimait savoir que quelqu'un pourrait continuer sa route grâce à une réparation.
Jeanne a souri.
« Il aurait aimé que son banc vous serve encore », a-t-elle dit.
J'ai regardé le croquis que j'avais apporté.
« Oui. Mais cette fois, il sera construit pour la personne que je suis aujourd'hui. »
Elle a approuvé.
Nous avons terminé notre café en parlant du printemps.
Le lendemain, j'ai retrouvé une carte de l'atelier sur laquelle Arthur avait inscrit le numéro de Jeanne. Je l'ai gardée pour son écriture, mais j'ai aussi enregistré le contact sur mon téléphone. Certaines choses pouvaient être préservées sous leur ancienne forme, tandis que d'autres devaient simplement continuer à être utiles.
J'ai appelé Camille pour lui raconter cette découverte. Elle a répondu depuis sa cuisine, avec le bruit de l'eau en arrière-plan. Nous avons parlé des petites habitudes d'Arthur, puis de nos courses du lendemain. Notre conversation s'est terminée sur un rendez-vous pour déjeuner ensemble.
Je n'avais plus besoin de me presser pour raconter toutes ces histoires.
Je me suis rendu compte que nous pouvions désormais parler d'Arthur sans passer toute la soirée dans sa faute.
Et parler de Camille sans revenir toujours à l'accident.
Cela n'avait rien de spectaculaire.
C'était simplement une famille qui recommençait à disposer de plusieurs sujets de conversation.
Cliquez ici pour continuer la lecture : PARTIE 13 : Camille a décidé de rendre public un souvenir de sa sœur sans exposer notre douleur
Le jeune père a posé sur ma table un paquet qu’Arthur avait cousu sous notre canapé #11
Part 12 of 16
