Le cabinet se trouvait au troisième étage d'un immeuble près de la gare.
J'ai hésité devant l'ascenseur.
J'avais failli annuler le rendez-vous deux fois.
La première fois, j'avais prétendu avoir trop de ménage.
La seconde, j'avais pensé que mes problèmes étaient trop anciens pour être racontés à une inconnue.
Puis je m'étais souvenue de Camille.
De sa question sur les années de silence.
Et de l'enregistrement d'Arthur.
J'ai appuyé sur le bouton.
La thérapeute s'appelait Anne Vidal.
Elle devait avoir une cinquantaine d'années.
Son bureau contenait deux fauteuils confortables et une petite plante près de la fenêtre.
« Qu'est-ce qui vous amène ? » a-t-elle demandé.
J'avais préparé une réponse pendant le trajet.
Elle ne m'a plus semblé juste.
« J'ai vendu un canapé », ai-je dit.
Anne a attendu.
« C'était celui de mon mari. Il est mort il y a six mois. Et dedans, j'ai découvert des lettres sur notre fille décédée il y a très longtemps. »
J'ai parlé pendant presque toute la séance.
De la fête au lac.
De Camille et de sa culpabilité.
Des documents trouvés trop tard.
De ce que j'avais eu envie de reprocher à Arthur alors qu'il ne pouvait plus répondre.
Anne ne cherchait pas à tirer de conclusion pour moi.
Elle me demandait parfois de préciser un moment.
« Quand vous dites qu'il vous a protégées, qui avait décidé que cette protection était nécessaire ? »
J'ai regardé mes mains.
« Lui. »
« Et qu'en pensez-vous aujourd'hui ? »
J'ai pris une respiration.
« Je crois qu'il nous a aimées. Je crois aussi qu'il nous a privées de la possibilité de comprendre. »
Anne a hoché la tête.
Pour une fois, personne ne m'a demandé de choisir entre ces deux phrases.
Nous avons parlé d'Arthur vivant.
Pas seulement du mari qui avait caché des papiers.
Il préparait mon café avant que je descende.
Il détestait les fenêtres laissées ouvertes la nuit.
Il chantait faux dans la cuisine.
Il avait passé trois semaines à remettre en état la bicyclette de Camille quand elle avait douze ans.
Il était capable de générosité.
Il était aussi capable d'une obstination qui m'avait coûté bien des conversations.
« On peut regretter le silence d'une personne sans renier la vie construite avec elle », a dit Anne.
J'ai gardé cette phrase.
À la maison, j'ai trouvé un message de Camille.
Elle proposait un déjeuner pour le dimanche.
Manon voulait préparer une tarte.
J'ai accepté.
Puis j'ai ouvert le placard où je rangeais les affaires d'Arthur.
Je n'avais pas déplacé ses chemises depuis sa mort.
L'odeur de sa lessive s'était presque dissipée.
J'en ai sorti une bleue, celle qu'il mettait pour jardiner.
Une couture avait été reprise au poignet.
Encore une réparation.
Je l'ai pliée et déposée dans une boîte de souvenirs.
Je n'allais pas donner tous ses vêtements ce jour-là.
Je n'avais pas à le faire.
Mais je n'étais plus obligée non plus de préserver chaque cintre comme une preuve d'amour.
Le lendemain, j'ai choisi une veste et deux pulls en bon état pour une association.
J'ai gardé son gilet de laine.
C'était celui qu'il portait lors de nos promenades du dimanche.
Le dimanche suivant, Manon est arrivée avec une tarte aux poires.
Elle avait oublié le sucre dans la pâte.
Camille a essayé de sauver le dessert avec du miel.
Nous avons mangé en riant.
J'ai parlé à ma petite-fille d'une bêtise d'Arthur.
Un jour, il avait confondu du sel et du sucre dans un gâteau d'anniversaire.
Il avait déclaré que la recette était « moderne ».
Camille a éclaté de rire.
Manon a voulu connaître d'autres histoires.
Nous en avions beaucoup.
Je n'avais pas besoin de raconter seulement les jours heureux.
Mais je pouvais leur faire une place de nouveau.
Après le déjeuner, Camille m'a demandé comment s'était passée ma séance.
« Je pense que je vais y retourner », ai-je répondu.
Elle a serré doucement ma main.
Elle n'a pas demandé ce que j'avais raconté.
J'ai été reconnaissante de sa discrétion.
Lors de ma deuxième séance, Anne m'a demandé comment je traversais les soirées.
Je lui ai expliqué que j'avais cessé de dormir sur le canapé depuis sa vente.
Je dormais désormais dans ma chambre.
Mais certains soirs, j'allumais encore la télévision simplement pour entendre une voix.
« Est-ce que cela vous dérange ? »
J'ai réfléchi.
« Pas vraiment. Ce qui me dérange, c'est de penser que je devrais déjà avoir appris à vivre seule. »
Elle m'a demandé qui avait fixé ce délai.
Je n'ai pas su répondre.
Je m'étais imposé un calendrier invisible.
Six mois pour recommencer à sortir.
Un an pour trier les affaires.
Un jour, peut-être, pour ne plus avoir envie d'appeler Arthur.
Anne m'a rappelé que le deuil ne suivait pas toujours une progression régulière.
Nous avons parlé de routines.
Je prenais mon petit-déjeuner très tôt.
Je lisais le journal à la place d'Arthur.
Je faisais une promenade de vingt minutes quand le temps le permettait.
Je m'occupais du magnolia et des plantes du jardin.
Certaines habitudes me faisaient du bien.
D'autres m'enfermaient dans l'idée que la maison devait rester identique.
Je lui ai parlé du salon vide.
Je n'avais pas acheté de nouveau canapé.
Un fauteuil et deux chaises suffisaient pour mes visites.
Mais il manquait une place confortable pour recevoir Camille et Manon.
Je pensais acheter un petit canapé neuf.
Puis je m'arrêtais devant les catalogues.
« J'ai peur de donner l'impression que j'efface Arthur », ai-je avoué.
Anne m'a demandé ce qu'Arthur aurait souhaité pour mon dos et mes genoux.
J'ai souri malgré moi.
« Il m'aurait dit d'acheter quelque chose de solide. Puis il aurait voulu en vérifier les coutures. »
Nous avons ri doucement.
Le samedi, je suis allée dans un magasin de meubles avec Camille.
Je l'avais prévenue que je n'achèterais peut-être rien.
Elle m'a répondu que ce n'était pas grave.
Nous avons essayé trois canapés.
Le premier était trop bas.
Le deuxième trop dur.
Le troisième avait des accoudoirs que je trouvais confortables.
Camille s'est assise à côté de moi.
« On tient toutes les deux sans devoir se serrer », a-t-elle plaisanté.
J'ai pensé à la phrase d'Arthur.
« Celui-ci t'oblige à t'asseoir plus près de moi. »
J'ai raconté à Camille ce souvenir.
Elle ne le connaissait pas.
« C'est très Papa », a-t-elle répondu.
Nous avons choisi un canapé gris clair.
Le vendeur nous a expliqué le délai de livraison et les conditions de retour.
J'ai posé toutes les questions nécessaires.
J'avais appris à ne plus accepter un achat seulement parce qu'il promettait de faire disparaître une émotion.
Quand il est arrivé, une semaine plus tard, je l'ai placé près de la fenêtre.
J'ai installé une couverture sur l'accoudoir.
Pas celle d'Arthur.
Une couverture neuve choisie par Manon.
Le soir, j'ai pris mon livre et je me suis assise.
Je n'ai pas ressenti de joie éclatante.
Seulement un certain confort.
Et, pour l'instant, cela me suffisait.
Le lendemain, Thomas m'a envoyé un message pour demander si je voulais encore une photographie du vieux canapé chez lui.
Je lui ai répondu que oui.
Zoé y lisait un album.
Il avait ajouté une petite lampe à côté.
Le tissu marron était toujours usé.
Mais quelqu'un s'y installait maintenant avec plaisir.
J'ai regardé mon nouveau salon.
Je ne regrettais pas ma décision.
Le lendemain de l'arrivée du canapé neuf, je me suis rendue au marché.
Je n'y étais presque pas allée depuis l'hiver.
Les commerçants me connaissaient de vue.
Un marchand de légumes m'a demandé si Arthur allait mieux avant de se reprendre.
Il s'est excusé aussitôt.
Je lui ai répondu que cela pouvait arriver.
Je n'ai pas senti le besoin de partir.
J'ai choisi des tomates, des pommes et un bouquet de persil.
Devant le stand de fleurs, une femme m'a demandé si j'avais besoin d'aide pour porter mon panier.
J'ai accepté.
Nous avons marché quelques mètres ensemble.
Elle s'appelait Lucie.
Elle venait récemment de s'installer dans le quartier.
Nous avons parlé du marché et du jardinage.
Puis elle a demandé si je cultivais des fleurs.
Je lui ai raconté le magnolia d'Arthur.
Elle a dit qu'elle adorait ces arbres.
Nous avons échangé quelques conseils.
Je suis rentrée avec l'impression d'avoir vécu un événement minuscule mais nouveau.
J'avais parlé à une personne qui ne connaissait pas le drame de notre famille.
Je n'avais pas menti.
Je n'avais simplement pas eu besoin de tout raconter.
À la maison, j'ai préparé une soupe avec les légumes.
J'en ai mis deux portions au congélateur.
Arthur disait toujours qu'il était ridicule de cuisiner pour une seule personne.
Je lui avais répondu qu'il aurait fallu apprendre à prévoir de petites quantités.
J'ai souri à ce souvenir.
Le soir, j'ai appelé Camille pour lui raconter ma rencontre avec Lucie.
Elle m'a demandé si je voulais l'inviter à prendre le thé.
« Peut-être un jour », ai-je répondu.
Pour une fois, l'idée de recevoir quelqu'un sans occasion familiale ne m'a pas paru étrange.
J'ai regardé le canapé gris près de la fenêtre.
Il y avait suffisamment de place.
Quand j'ai invité Lucie à prendre le thé, elle a accepté sans cérémonie.
Elle est venue avec quelques bulbes pour le jardin.
Nous avons parlé des plantes qui résistaient au froid.
Elle m'a raconté qu'elle venait d'emménager après avoir quitté une maison devenue trop grande.
Je n'ai pas cherché à lui demander les raisons de son départ.
Elle ne m'a pas demandé pourquoi je vivais seule.
Nous avons arrosé les fleurs ensemble.
Puis nous avons pris le thé sur le canapé neuf.
Elle l'a trouvé confortable.
Je lui ai expliqué que j'avais longtemps hésité à remplacer l'ancien.
Elle a souri.
« Un meuble doit pouvoir servir aux gens qui vivent dans la maison », a-t-elle répondu.
Cette phrase m'a accompagnée après son départ.
Je n'étais plus simplement la gardienne d'un lieu où Arthur avait vécu.
J'étais encore une personne qui pouvait accueillir une visite, choisir un fauteuil et planter des fleurs.
Quand Lucie est repartie, elle m'a laissé un petit sachet de graines. J'ai écrit leur nom sur une étiquette. Je les planterais au printemps, sans attendre une occasion exceptionnelle.
J'ai mis les graines dans un tiroir sec, à côté de mon calendrier. Je savais que le printemps me donnerait une occasion de recommencer.
Le soir, j'ai écouté quelques minutes de la cassette d'Arthur.
Je l'ai arrêtée avant la fin.
Je savais maintenant que je pouvais choisir le moment de l'entendre.
Et que son silence n'était plus obligé de devenir le mien.
Cliquez ici pour continuer la lecture : PARTIE 11 : Un carnet de dessins nous a rendu les petites habitudes d’Élise que le chagrin avait effacées
Le jeune père a posé sur ma table un paquet qu’Arthur avait cousu sous notre canapé #11
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