Manon est arrivée avec un sac de sport et une paire de baskets boueuses.
Elle avait passé l'après-midi chez une amie.
Camille l'a amenée dîner chez moi le mercredi suivant.
Je savais qu'elles avaient parlé d'Élise à la maison.
Mais je ne savais pas jusqu'où Manon voulait aller.
Je préparais des pâtes quand elle est entrée dans la cuisine.
« Mamie, Maman m'a dit que j'avais une tante. »
J'ai posé la cuillère.
« Oui. Elle s'appelait Élise. »
« Je connaissais son prénom, mais je croyais qu'on n'en parlait pas parce que ça te faisait trop mal. »
Camille est apparue derrière elle.
Je les ai regardées toutes les deux.
« Ça me faisait mal », ai-je répondu. « Et j'ai fini par croire que ne pas en parler était la seule manière d'avancer. »
Manon a hoché la tête.
Elle m'a aidée à mettre la table.
Au dîner, elle a demandé si Élise aimait les animaux.
« Elle voulait adopter tous les chats du quartier. »
« Et les chiens ? »
« Elle disait qu'un chien était trop bruyant pour notre petit jardin. »
Camille a souri.
« C'est drôle, parce qu'elle criait beaucoup plus fort que n'importe quel chien. »
Nous avons ri.
Manon a demandé à voir des photographies.
Après le repas, nous avons apporté la vieille boîte du grenier.
Camille a retrouvé une image d'Élise déguisée en astronaute.
Elle avait fabriqué son casque avec une passoire.
Manon a éclaté de rire.
« Je vais envoyer ça à ma copine. »
Elle a demandé la permission.
Je lui ai dit oui.
Pendant des années, j'avais gardé ces images comme si les montrer risquait de les abîmer.
Ce soir-là, la photographie d'Élise est devenue le sujet d'une conversation d'adolescente.
Cela m'a paru étrange.
Et profondément juste.
Plus tard, Manon a remarqué le coffret métallique sur une étagère.
« C'est quoi ? »
Camille s'est assise près d'elle.
Elle lui a expliqué que son grand-père avait conservé des papiers sur l'accident.
Elle n'a pas montré les rapports.
Elle n'a pas raconté les détails effrayants.
Elle a simplement dit que les adultes avaient appris, bien des années plus tard, des choses importantes sur la sécurité du lieu.
Manon a regardé sa mère.
« Tu pensais que c'était de ta faute ? »
Camille a pris son temps.
« Oui. Pendant longtemps. »
« Mais tu étais une enfant. »
Elle a souri tristement.
« Je sais mieux le voir maintenant. »
Manon a déplacé son verre.
« Pourquoi personne ne t'a expliqué ça ? »
J'ai répondu avant Camille.
« Parce que nous étions des adultes qui n'ont pas bien fait leur travail. Nous avions peur d'en parler. »
Manon m'a regardée sans colère.
« Vous étiez tristes. »
« Oui. Mais ça n'explique pas tout. »
Elle a semblé réfléchir.
Puis elle a demandé si elle pouvait garder une photographie de sa tante.
Camille lui a donné celle avec le cerf-volant jaune.
Manon l'a glissée dans la coque transparente de son téléphone.
J'ai senti les larmes monter.
Elle m'a demandé si cela m'ennuyait.
« Non, ma chérie. C'est exactement là que j'aimerais qu'elle soit. »
Après le départ de Manon, j'ai rangé les assiettes.
Camille est restée un moment.
Elle a regardé la photographie absente de la pile.
« Je ne pensais pas être capable d'en parler aussi simplement. »
« Moi non plus. »
Elle a essuyé la table avec un chiffon.
Ce geste ordinaire m'a émue.
Arthur aurait dit que nous allions finir par user le bois à force de le nettoyer.
J'ai pensé à lui sans avoir besoin de quitter la pièce.
Camille m'a demandé si je voulais revoir Thomas et Zoé.
« Pourquoi ? »
« Tu m'as dit qu'ils n'avaient pas encore de meubles. Peut-être qu'on pourrait leur donner la petite bibliothèque du garage. »
Je me suis tournée vers elle.
« Arthur l'avait fabriquée quand tu étais petite. »
« Je sais. Je l'ai toujours trouvée trop étroite. »
Elle a souri.
« Mais elle irait bien dans une chambre d'enfant. »
Nous avons décidé de lui envoyer un message le lendemain.
Ce n'était pas une façon de remplacer ce que nous avions perdu.
Après le dîner, Manon a demandé si elle pouvait regarder une autre photographie.
Je lui ai montré une image où les deux sœurs jouaient dans la neige.
Camille avait construit un bonhomme avec un chapeau trop petit.
Élise tenait une carotte devant son visage.
« Pourquoi elle fait ça ? » a demandé Manon.
« Elle prétendait que c'était son nez de rechange. »
Manon a éclaté de rire.
Camille a expliqué qu'Élise aimait inventer des histoires absurdes.
Elle se donnait des noms de princesse.
Un jour, elle avait demandé à se faire appeler Madame Moustache.
Arthur avait obéi pendant toute une semaine.
Manon a demandé si sa tante aurait aimé les jeux vidéo.
« Probablement », a répondu Camille. « Elle aimait surtout gagner. »
J'ai ajouté qu'elle trichait parfois au jeu de l'oie.
Elle avançait ses pions quand Arthur regardait ailleurs.
Il faisait semblant de ne pas voir.
Je me suis arrêtée au milieu de mon récit.
Nous parlions d'Élise comme nous aurions parlé d'un membre de la famille rentré d'un voyage.
Son absence était là.
Mais nous n'étions plus obligées de transformer chaque souvenir en catastrophe.
Manon a sorti son téléphone.
Elle a demandé si nous pouvions enregistrer quelques histoires.
« Pour ne pas les oublier », a-t-elle expliqué.
Camille a approuvé.
Elle a vérifié que je voulais bien être enregistrée.
J'ai accepté.
Nous avons raconté le jour où Élise avait essayé de faire un gâteau avec de la farine et de l'eau, sans autre ingrédient.
Elle avait annoncé que c'était une recette secrète.
Arthur l'avait goûtée avec un courage remarquable.
Camille a raconté comment les filles se disputaients pour les crayons bleus.
Puis elles se réconciliaient en construisant une cabane sous la table.
Je me suis souvenue d'un dimanche où Élise avait offert à Camille une bague fabriquée avec du papier d'aluminium.
Elle avait exigé que sa sœur la porte à l'école.
Camille avait accepté.
« Je l'ai gardée presque un mois », a-t-elle murmuré.
Manon a demandé où se trouvait la bague aujourd'hui.
Camille a secoué la tête.
« Je ne sais plus. »
« On peut en refaire une », a proposé Manon.
Elles ont ri.
Je leur ai donné un petit morceau de papier d'aluminium.
Manon a fabriqué une bague ridicule.
Elle l'a passée au doigt de sa mère.
Camille a levé la main comme une reine.
Nous avons pris une photo.
Plus tard, Manon a demandé si nous avions parfois peur d'oublier les personnes mortes.
J'ai répondu que oui.
« Mais oublier un détail ne veut pas dire qu'on a oublié quelqu'un », ai-je ajouté.
Camille a acquiescé.
Elle m'a raconté qu'elle avait longtemps culpabilisé de ne plus se souvenir de certaines chansons d'Élise.
Elle avait pensé qu'une bonne sœur devait se rappeler chaque seconde.
Je lui ai dit que la mémoire ne fonctionnait pas ainsi.
Nous avons parlé des souvenirs que chacune conservait.
Certains étaient différents.
Aucun n'avait besoin d'être corrigé pour correspondre parfaitement aux autres.
Manon a fermé l'enregistrement.
« Je crois que je vais faire un petit album », a-t-elle dit.
Elle voulait ajouter les photographies, les histoires et des copies des dessins.
Je lui ai proposé d'utiliser les pages vierges d'un album que j'avais acheté autrefois.
Il était resté dans un tiroir.
Je n'avais jamais réussi à l'ouvrir.
Ce soir-là, je le lui ai donné.
Manon l'a pris comme un objet précieux.
Elle n'a pas demandé pourquoi je l'avais gardé si longtemps.
Elle a simplement dit merci.
Quand elles sont parties, j'ai regardé les sièges vides autour de la table.
La maison était redevenue calme.
Mais ce calme n'avait plus exactement la même couleur.
Avant de partir, Manon s'est arrêtée dans le couloir où Arthur accrochait son manteau.
Un crochet était resté vide depuis les funérailles.
Elle m'a demandé si je voulais qu'elle y suspende son écharpe.
J'ai hésité.
Puis j'ai dit oui.
Le tissu rouge a remplacé pour quelques minutes le manteau gris d'Arthur.
Cela m'a fait un drôle d'effet.
Manon l'a remarqué.
« Tu préfères que je l'enlève ? »
« Non. C'est un crochet, pas un souvenir sacré. »
Elle a souri.
Je lui ai raconté qu'Arthur oubliait toujours son écharpe à la maison.
Il partait sans elle même quand il gelait.
Puis il revenait la chercher en prétendant avoir oublié ses clés.
Manon a ri.
Elle m'a demandé si je pensais garder tous ses vêtements.
Je lui ai répondu que non.
J'en avais déjà donné certains.
J'en conserverais d'autres.
Elle a proposé de transformer un de ses vieux pulls en coussin.
Je n'étais pas prête à le faire.
Je lui ai expliqué sans me justifier.
« Peut-être plus tard. »
« D'accord, Mamie. »
Cette réponse simple m'a touchée.
Nous n'avions pas besoin de transformer chaque objet immédiatement.
Nous pouvions aussi laisser certaines décisions en attente, sans en faire un secret.
Manon est revenue quelques jours plus tard avec une enveloppe de photographies imprimées.
Elle avait choisi cinq images d'Élise et une de son grand-père.
Elle voulait les placer dans un petit album pour sa chambre.
Nous avons passé l'après-midi à les classer.
Elle m'a demandé d'écrire une légende sous chacune.
Je lui ai proposé de le faire au crayon pour pouvoir corriger une date si nécessaire.
Elle a approuvé très sérieusement.
Sous la photographie de la passoire, j'ai écrit : « Élise prépare son voyage vers la lune. »
Sous celle du cerf-volant : « Camille et Élise, un dimanche de printemps. »
Manon a ajouté un autocollant en forme d'étoile.
Puis elle m'a demandé si elle pourrait montrer l'album à son père.
Je lui ai dit que oui.
Élise n'était pas un secret réservé à notre côté de la famille.
Sa vie avait été courte, mais elle avait eu une place réelle.
Je voulais qu'elle puisse être racontée avec simplicité.
Manon m'a serrée dans ses bras avant de partir.
« Merci de m'avoir parlé d'elle, Mamie. »
Je n'ai pas su répondre immédiatement.
Puis j'ai dit :
« Merci d'avoir eu envie de l'écouter. »
Le lendemain matin, j'ai déplacé une photographie d'Élise vers l'étagère du salon. Elle n'était plus cachée derrière d'autres cadres. Quand le soleil est entré, j'ai aperçu son sourire. Je suis restée devant elle quelques secondes, puis j'ai commencé ma journée.
Dans le couloir, j'ai encore entendu son rire. Ce son m'a accompagnée jusqu'à la cuisine, où j'ai rangé les dernières tasses.
C'était seulement une manière de faire circuler un objet qui dormait dans le noir.
J'ai fermé la porte du garage.
Dans la maison, je pouvais encore entendre le rire de Manon devant la photo de l'astronaute.
J'aurais aimé qu'Arthur l'entende aussi.
Cliquez ici pour continuer la lecture : PARTIE 9 : Le petit meuble d’Arthur a apporté une famille dans notre salon devenu trop silencieux
Le jeune père a posé sur ma table un paquet qu’Arthur avait cousu sous notre canapé #11
Part 8 of 16
