Thomas a répondu à mon message le soir même.
Il ne voulait pas accepter la bibliothèque gratuitement.
« Vous avez déjà été très gentille avec nous », écrivait-il.
Je lui ai répondu qu'elle occupait de la place dans le garage.
C'était vrai.
Mais pas toute la vérité.
La bibliothèque avait été construite par Arthur l'année où Camille était entrée en maternelle.
Il avait acheté des planches trop larges.
Il avait juré pendant une après-midi entière contre une scie qui ne coupait pas droit.
Puis il avait peint le meuble en jaune pâle.
Camille l'avait utilisé pour ranger des livres de contes et des cailloux ramassés dans le jardin.
Élise, plus tard, y avait disposé ses petites figurines en plastique.
Après leur enfance, le meuble avait servi à conserver des boîtes de vis.
Arthur refusait de le jeter.
Je n'avais jamais compris pourquoi.
Thomas est venu avec Zoé le samedi suivant.
Il s'est arrêté devant la bibliothèque.
« Vous êtes certaine ? »
« Elle est solide. Arthur avait ses défauts, mais pas celui de construire des étagères fragiles. »
Zoé a passé sa main sur le bois jaune.
« Je peux y mettre mes livres ? »
« C'est précisément son travail. »
Elle a souri.
Thomas a sorti quelques billets de sa poche.
Je les ai repoussés.
« Je voudrais seulement une photo quand elle sera installée. »
Nous avons bu une limonade avant qu'ils repartent.
Zoé m'a raconté qu'elle venait d'apprendre à faire du vélo sans petites roues.
Thomas l'écoutait avec une attention tranquille.
J'ai reconnu dans son regard quelque chose que j'avais autrefois vu chez Arthur.
La fatigue d'un parent.
Et ce plaisir presque émerveillé devant les exploits ordinaires d'un enfant.
Zoé a demandé si Arthur vivait encore ici.
Je lui ai dit qu'il était mort.
Elle a baissé les yeux.
« Je suis désolée. »
« Merci, ma chérie. »
« Mon grand-père est mort aussi », a-t-elle répondu. « Papa dit qu'on peut lui parler dans nos pensées. »
Thomas avait l'air embarrassé.
Je lui ai fait signe que cela ne me dérangeait pas.
Après leur départ, j'ai ouvert les fenêtres.
Un peu de poussière flottait dans la lumière.
Je me suis surprise à chercher Arthur pour lui raconter que sa bibliothèque allait servir à une petite fille.
Puis je me suis rappelée qu'il n'était plus là.
Cette absence avait encore des angles vifs.
Mais je n'ai pas refermé les fenêtres.
Plus tard, Camille est passée.
Je lui ai montré la place vide du garage.
« Tu as réussi à t'en séparer ? »
« Il était temps qu'un enfant puisse l'utiliser. »
Elle a souri.
Nous avons pris le thé dans le jardin.
Je lui ai parlé de Zoé et de son grand-père.
Camille m'a dit que Manon avait montré la photographie d'Élise à une amie.
Elle avait simplement expliqué : « C'est ma tante quand elle était petite. »
Aucune tragédie en première phrase.
Aucune explication imposée.
J'ai ressenti un soulagement étrange.
Camille avait aussi commencé à consulter une psychologue.
Elle avait hésité à me le dire.
« Je ne veux pas que tu penses que notre conversation m'a fait du mal. »
« Elle a dû remuer beaucoup de choses. »
« Oui. Mais j'en ai assez de laisser un souvenir décider de ma vie. »
J'ai demandé si elle souhaitait que je voie quelqu'un, moi aussi.
Elle a pris le temps de répondre.
« Je crois que ça pourrait t'aider, Maman. Pas seulement pour Élise. Pour Papa aussi. »
Je n'ai pas promis immédiatement.
J'avais passé une partie de ma vie à penser qu'on devait traverser les épreuves en famille, sans déranger les inconnus.
Pourtant, je commençais à voir les limites de cette règle.
Le lundi suivant, j'ai appelé mon médecin pour demander une orientation.
La secrétaire m'a donné deux noms.
J'ai écrit leurs numéros sur le calendrier.
Au même moment, Thomas m'a envoyé une photographie.
La bibliothèque jaune se trouvait dans la chambre de Zoé.
On y voyait trois albums, une lampe en forme de lune et un dinosaure vert.
Zoé avait posé son dessin du canapé au-dessus du meuble.
Je l'ai montrée à Camille.
Elle a ri.
La première séance avec Anne Vidal a eu lieu juste après notre visite à Thomas.
Sur le chemin du retour, je m'étais arrêtée devant une vitrine où l'on exposait de vieux meubles restaurés.
Un fauteuil portait une étiquette détaillant les heures de travail nécessaires pour réparer sa structure.
J'avais pensé à Arthur.
Puis je m'étais demandé pourquoi l'image d'un meuble réparé me faisait pleurer.
Quand Anne m'a demandé ce qui me rendait le plus triste en ce moment, je lui ai raconté cette vitrine.
« Pendant des années, j'ai cru qu'il fallait conserver les choses pour conserver les gens », ai-je expliqué.
« Et maintenant ? »
« Je ne sais plus. J'ai vendu le canapé. J'ai donné la bibliothèque. J'ai l'impression d'avancer, puis je me sens coupable. »
Elle m'a demandé ce que j'avais éprouvé en voyant la photo de Zoé avec la bibliothèque.
« De la joie. »
« Et ensuite ? »
« Du regret. Parce qu'Arthur n'était pas là. »
« Les deux sensations peuvent coexister. »
J'ai regardé la plante sur son bureau.
Je me suis demandé combien de fois elle avait prononcé cette phrase devant des personnes endeuillées.
Mais dans sa bouche, elle ne semblait pas être une formule.
Elle me demandait vraiment de considérer les émotions sans chercher à en éliminer une.
Je lui ai parlé du petit carnet bleu.
De tout ce qu'Arthur y avait écrit au lieu de nous le dire.
« Je me demande s'il pensait que les objets pouvaient parler à sa place », ai-je murmuré.
Anne a répondu qu'elle ne pouvait pas savoir ce qu'Arthur avait imaginé.
Puis elle m'a demandé si, moi, j'avais besoin d'autres formes de conversation.
J'ai immédiatement pensé à Camille.
Depuis la découverte, nous nous appelions plus souvent.
Mais nos échanges n'étaient pas toujours faciles.
Parfois, elle parlait d'Élise pendant une heure.
Parfois, elle se mettait en colère quand je défendais un geste d'Arthur.
Je lui avais dit un soir qu'il n'avait pas voulu lui faire de mal.
Elle avait répondu :
« Je sais, Maman. Mais il m'en a fait. »
J'avais eu envie de raccrocher.
Je m'étais retenue.
Je l'ai raconté à Anne.
Elle m'a demandé ce que je craignais si Camille continuait à être en colère.
« Qu'elle cesse d'aimer son père. »
« Est-ce votre rôle de décider comment elle doit se souvenir de lui ? »
La question m'a troublée.
J'ai longtemps pensé que garder une bonne image d'Arthur était une manière de lui rester fidèle.
Mais cette fidélité pouvait me conduire à demander à Camille de renoncer à sa propre douleur.
Je ne voulais pas refaire la même erreur.
En sortant, j'ai acheté une petite carte postale.
Elle représentait un magnolia en fleur.
J'y ai écrit quelques mots pour Camille.
« Je suis heureuse que nous puissions parler. Je sais que je n'ai pas toujours su écouter. Tu peux être en colère sans avoir à me ménager. Je t'aime. »
Je l'ai envoyée par la poste au lieu de lui transmettre une photo du texte.
Je voulais qu'elle puisse la garder ou la jeter.
Trois jours plus tard, elle m'a appelée.
« J'ai reçu ta carte. »
« Ah oui ? »
« Je l'ai mise sur mon frigo. »
Elle a changé de sujet presque immédiatement.
Manon avait perdu une chaussure de sport à l'école.
Nous avons cherché ensemble où elle pouvait l'avoir laissée.
À la fin de l'appel, Camille a ajouté :
« Merci, Maman. Pour la carte. »
J'ai raccroché en souriant.
Je n'avais pas résolu nos difficultés.
Mais j'avais fait quelque chose que je n'aurais pas su faire avant la découverte du canapé.
J'avais laissé la porte ouverte sans exiger une réponse particulière.
En rentrant de chez Anne, j'ai commencé à écrire mes propres souvenirs.
Je ne voulais pas imiter le carnet d'Arthur.
Je voulais simplement laisser à Camille et à Manon quelques histoires dans mes mots.
J'ai choisi un cahier à couverture bleue.
Sur la première page, j'ai raconté comment Arthur préparait le café.
Il mesurait les cuillerées avec une précision ridicule.
Puis il ajoutait toujours un peu plus de poudre en disant que le café devait avoir du caractère.
Sur la deuxième page, j'ai décrit le jour où Camille avait appris à faire du vélo.
Elle était tombée trois fois.
Arthur avait voulu courir derrière elle.
Elle lui avait ordonné d'arrêter.
Au quatrième essai, elle avait roulé jusqu'au bout de l'allée.
Je revoyais encore son sourire.
Sur la troisième page, j'ai raconté comment Élise appelait les nuages des moutons sans pattes.
Je me suis arrêtée en écrivant cette phrase.
Je l'avais oubliée pendant des années.
Elle m'était revenue sans effort en regardant le ciel.
J'ai continué.
Je savais que certains souvenirs seraient incomplets.
Je l'indiquerais.
Je ne voulais pas créer un nouveau dossier rempli de certitudes impossibles.
Quand Camille est venue, je lui ai montré le cahier.
Elle l'a feuilleté avec émotion.
« Tu peux écrire aussi les jours où vous vous disputiez », a-t-elle dit.
J'ai souri.
« Je pensais commencer par les jours tranquilles. »
« Je sais. Mais j'aimerais connaître de vraies personnes. »
Elle avait raison.
J'ai ajouté une page sur notre dispute au sujet de la voiture.
Arthur voulait toujours réparer notre vieille automobile.
Moi, je souhaitais en acheter une plus sûre.
Nous avions passé un mois à nous chamailler.
Puis le garagiste nous avait annoncé que la réparation coûterait davantage que la voiture.
Arthur avait fait la tête pendant une semaine.
Camille a éclaté de rire en lisant ce passage.
« Ça, c'est exactement lui. »
Je me suis aperçue que raconter la vérité complète était plus chaleureux que composer une statue parfaite.
Jeanne m'a appelée le lendemain pour me proposer de participer à une collecte de livres pour enfants.
Elle connaissait une association qui préparait une petite bibliothèque dans un centre de quartier.
J'avais plusieurs albums en bon état.
J'ai choisi ceux qui n'avaient pas de valeur particulière pour notre famille.
Les livres d'Élise et de Camille resteraient dans notre boîte de souvenirs.
Mais d'autres pouvaient être lus ailleurs.
Jeanne est venue les récupérer.
Nous avons bu un café.
Elle m'a raconté un souvenir drôle d'Arthur à l'atelier.
J'ai ri sans avoir besoin de m'excuser.
Jeanne m'a proposé de revenir le mois suivant pour visiter un jardin public. J'ai inscrit la date sur mon calendrier et choisi de ne pas annuler par simple habitude.
« Papa aurait adoré voir ça. »
J'ai enregistré la photo dans un dossier sur mon téléphone.
Je l'ai appelé « Ce qui continue ».
Puis j'ai attendu le rendez-vous que j'avais pris pour moi.
Cliquez ici pour continuer la lecture : PARTIE 10 : Une thérapeute m’a aidée à distinguer l’amour d’Arthur de son silence pendant trente ans
Le jeune père a posé sur ma table un paquet qu’Arthur avait cousu sous notre canapé #11
Part 9 of 16

One Comment on “PARTIE 9 – Le petit meuble d’Arthur a apporté une famille dans notre salon devenu trop silencieux”