La clé USB du coffret était restée de côté.
Arthur l'avait rangée dans une pochette transparente.
Sur l'étiquette, il avait écrit : « Photos et voix. Copies. »
Je l'avais regardée plusieurs fois sans la brancher.
Camille m'a proposé de le faire un mercredi après-midi.
Manon suivait son cours de musique.
Nous étions seules à la maison.
Camille a ouvert son ordinateur.
Le support contenait une vingtaine de dossiers.
Certains portaient des dates récentes.
D'autres les noms des vieilles cassettes qu'Arthur avait numérisées.
« Il a fait tout ça ? » a demandé Camille.
J'ai souri.
Arthur avait passé plusieurs hivers à transférer nos anciennes vidéos.
Il disait que les bandes magnétiques ne dureraient pas éternellement.
Je lui avais demandé qui regarderait des images de vacances tremblantes.
Il avait répondu :
« Quelqu'un, un jour. »
Ce jour était arrivé.
Nous avons ouvert le dossier d'Élise.
La première vidéo montrait notre cuisine ancienne.
Arthur tenait la caméra.
Camille, petite, essayait de couper une pomme avec un couteau en plastique.
Élise courait autour de la table, une serviette sur la tête.
« Je suis un fantôme ! » criait-elle.
Puis Arthur avait éclaté de rire.
J'ai posé une main sur l'écran.
Je n'avais pas entendu la voix d'Élise depuis plus de trente ans.
Je l'avais imaginée des milliers de fois.
La réalité était plus aiguë, plus vive et plus drôle que mon souvenir.
Camille a pleuré.
Nous avons laissé la vidéo continuer.
Élise avait renversé un verre.
Je l'avais grondée gentiment.
Camille lui avait tendu un torchon.
Rien de spectaculaire.
Une minute de vie familiale.
Nous avons regardé plusieurs autres images.
Un pique-nique où Élise avait du chocolat sur le menton.
Une promenade sous la pluie.
Un Noël où les filles s'étaient disputées pour une boîte de feutres.
Camille s'est mise à rire au milieu de ses larmes.
« Je lui avais donné les verts. Elle les détestait. »
« Elle disait qu'on ne pouvait pas dessiner une princesse avec du vert. »
« Et pourtant son cerf-volant était jaune et vert. »
Nous avons arrêté la vidéo pour prendre un café.
Dans une enveloppe rangée avec la clé USB, Arthur avait glissé le carnet de dessins d'Élise.
Il contenait des maisons improbables et des personnages avec de très longs bras.
Sur une page, elle avait dessiné quatre personnes sous un parapluie.
Une cinquième silhouette était un chien.
Nous n'avions jamais eu de chien.
« Elle en voulait un », a murmuré Camille.
« Elle négociait avec ton père chaque semaine. »
Sur la dernière page, on voyait une table ronde et quatre assiettes.
Élise avait écrit nos prénoms à sa manière.
Le mien était presque correct.
Celui d'Arthur comportait deux R supplémentaires.
Je me suis demandé combien de temps ce carnet aurait pu rester oublié.
Il avait été protégé de l'humidité dans un canapé que je voulais jeter.
Mais il avait aussi été soustrait à notre vie.
Je l'ai dit à Camille.
« Je suis contente de l'avoir », a-t-elle répondu. « Et j'aurais aimé le voir plus tôt. »
Nous n'avions plus besoin de choisir une seule émotion.
Camille a demandé à copier les fichiers sur son ordinateur.
Nous avons fait aussi une copie sur un disque externe.
Elle voulait préserver les originaux.
J'ai rangé la cassette et le carnet dans une boîte d'archives, loin de la lumière.
Cette fois, aucun secret n'accompagnait la serrure.
Manon est venue en fin d'après-midi.
Nous lui avons montré la vidéo du fantôme.
Elle a ri si fort qu'elle a dû la revoir trois fois.
« Elle avait ton rire, Maman », a-t-elle dit à Camille.
Camille l'a regardée, surprise.
« Tu trouves ? »
« Oui. Même façon de partir trop fort et de ne plus pouvoir s'arrêter. »
Le carnet de dessins a suscité une conversation inattendue avec Jeanne.
Elle m'avait appelée pour me demander si je connaissais encore une personne capable de restaurer des papiers anciens.
Je lui ai expliqué que nous voulions protéger le carnet sans l'abîmer.
Elle a conseillé de le conserver à plat, dans une pochette adaptée, et de prendre des photographies plutôt que de manipuler sans cesse les pages.
Nous avons suivi son conseil.
Camille a préparé une liste des documents à numériser.
Elle souhaitait garder ensemble les originaux qui avaient une histoire commune.
La lettre d'Arthur.
Le carnet bleu.
Les photographies du lac.
Les dessins d'Élise.
Les bandes audio.
Mais elle voulait aussi distinguer les souvenirs heureux des pièces administratives.
« Je ne veux pas qu'Élise devienne un dossier juridique », a-t-elle dit.
J'ai trouvé cette phrase importante.
Nous avons choisi deux boîtes.
L'une pour les archives factuelles.
L'autre pour les objets de famille.
Manon a proposé de décorer la seconde avec une petite étiquette.
Elle a écrit simplement : « Élise et nous. »
Je l'ai laissée choisir la couleur.
Elle a pris un jaune doux.
Le même que le cerf-volant.
Pendant le tri, nous avons retrouvé une carte d'anniversaire signée par plusieurs enfants de l'école.
Camille en reconnaissait certains.
Elle a commencé à raconter leurs prénoms.
Une petite fille qui échangeait ses goûters.
Un garçon qui collectionnait les images de trains.
Une camarade qui avait donné à Élise un bracelet en perles.
Je n'avais pas entendu ces noms depuis des décennies.
« Tu crois qu'ils se souviennent d'elle ? » ai-je demandé.
« Peut-être. Mais ce n'est pas une obligation. »
Elle avait raison.
Je me suis surprise à imaginer que tout le monde avait conservé ce souvenir aussi intensément que nous.
Ce n'était pas juste envers les autres.
Les enfants de la classe avaient grandi.
Ils avaient leur propre vie.
Certains se souvenaient sans doute d'Élise.
D'autres non.
Cela n'enlevait rien à la place qu'elle avait eue.
Manon a trouvé une photographie de la cour d'école.
Élise y portait une écharpe trop grande.
« Mamie, elle avait ton sourire », a-t-elle dit.
J'ai regardé la photo.
Je n'avais jamais remarqué cette ressemblance.
Pendant toutes ces années, j'avais surtout cherché les traits d'Arthur sur son visage.
Peut-être parce que les miens me faisaient trop mal.
Camille a sorti son téléphone pour nous montrer une photo de Manon au même âge.
Les deux filles avaient la même expression lorsqu'elles plissaient les yeux au soleil.
Nous avons comparé les images.
Puis nous avons cessé.
Manon était Manon.
Élise avait été Élise.
Aucune n'était un remplacement de l'autre.
Nous avons continué le classement jusqu'au soir.
La table était couverte de pochettes transparentes.
Camille a proposé de terminer un autre jour.
Je voulais tout finir immédiatement.
Puis j'ai compris que je cherchais encore à contrôler une émotion en terminant une tâche.
J'ai accepté de ranger le reste pour le lendemain.
Nous avons commandé une pizza.
Manon a choisi la garniture.
Camille a mis la radio.
Nous avons mangé au milieu des cartons, sans parler de l'accident.
Et personne n'a eu l'impression de trahir Élise en passant une soirée ordinaire.
Quand nous avons terminé la numérisation, Camille a apporté un petit disque de sauvegarde.
Elle voulait conserver les fichiers à deux endroits différents.
Elle m'a expliqué qu'un ordinateur pouvait tomber en panne.
J'ai pensé au vieux canapé et à la fragilité des objets.
Nous avions retrouvé les documents grâce à une couture qui aurait pu se déchirer bien avant.
Je ne voulais plus dépendre d'un seul endroit.
Nous avons fait les copies ensemble.
Camille a vérifié chaque dossier.
Les photographies s'ouvraient correctement.
La cassette numérisée était audible.
Les scans du carnet étaient lisibles.
Elle a donné des noms clairs aux fichiers.
Je lui ai demandé si cela ne lui paraissait pas trop administratif pour des souvenirs.
« Au contraire », a-t-elle répondu. « C'est une façon de prendre soin d'eux. »
Je l'ai observée travailler.
Pendant des années, elle avait porté la culpabilité comme un devoir.
Aujourd'hui, elle choisissait une tâche précise, limitée, qu'elle pouvait terminer.
J'étais heureuse de la voir agir sans s'épuiser.
Quand nous avons fini, nous avons fermé l'ordinateur.
Camille a proposé une promenade.
Nous avons fait le tour du quartier.
Elle m'a raconté son travail.
Une collègue qui partait à la retraite.
Un nouveau logiciel à apprendre.
Un patient qui l'avait remerciée pour sa patience.
Je l'ai écoutée.
Il m'a fallu plusieurs minutes pour comprendre que nous n'avions pas parlé d'Arthur ni d'Élise depuis le départ.
Je n'ai pas cherché à ramener le sujet.
Camille avait le droit à ses autres préoccupations.
Au retour, elle m'a serrée dans ses bras.
« C'était bien de marcher », a-t-elle dit.
Je lui ai répondu que nous pourrions recommencer.
Avant de quitter la maison, Camille a pris une photographie de nos deux boîtes d'archives.
Elle voulait pouvoir vérifier leur emplacement si elle devait un jour venir chercher un document.
Je lui ai montré l'étagère sèche où je les conservais.
Nous avons aussi indiqué leur contenu sur une feuille séparée.
Manon a proposé de dessiner une petite fleur sur l'étiquette des souvenirs.
Elle n'a rien ajouté sur celle des pièces administratives.
« Comme ça, on ne confondra pas », a-t-elle expliqué.
Je lui ai dit qu'elle avait raison.
Nous avons discuté de ce que nous voulions garder privé.
Les lettres personnelles d'Arthur n'étaient pas destinées à circuler hors de la famille.
Les photographies d'Élise pouvaient être montrées avec notre accord.
Les rapports du lac resteraient à disposition de Camille si elle devait un jour en avoir besoin.
Cette organisation nous semblait plus honnête que de tout enfermer sans explication.
Camille a ajouté une note avec les coordonnées du service d'archives.
Puis elle a refermé les boîtes.
Nous avons mangé ensemble.
Personne n'a ressenti le besoin de vérifier encore une fois les documents.
Le soir, Manon a envoyé une photographie de la boîte jaune à Camille. Elle avait posé à côté un petit dessin représentant quatre membres de notre famille et un cerf-volant. Camille me l'a montré. Nous avons convenu que le dessin trouverait sa place dans l'album, près des premières photographies.
J'ai remarqué que Manon avait ajouté la date au dos. Elle avait compris, à sa manière, que les souvenirs ont besoin d'être transmis avec soin. Je n'avais plus envie de lui cacher les choses importantes sous prétexte qu'elles étaient difficiles.
J'ai rangé le crayon jaune utilisé par Manon dans une petite boîte. Il nous servirait lors de notre prochaine séance de classement, sans devenir lui-même un objet sacré.
Je les ai observées côte à côte.
Les souvenirs n'effaçaient pas les années perdues.
Mais ils permettaient à Élise de redevenir une petite fille entière.
Pas seulement une date gravée sur une pierre.
Cliquez ici pour continuer la lecture : PARTIE 12 : Une ancienne amie d’Arthur m’a raconté ce qu’il n’avait jamais osé mettre dans ses lettres
Le jeune père a posé sur ma table un paquet qu’Arthur avait cousu sous notre canapé #11
Part 11 of 16
