L'anniversaire d'Élise approchait.
Pendant trente-quatre ans, cette date avait séparé ma vie en deux.
Je savais toujours où je me trouvais quand le jour arrivait.
Je savais quels magasins éviter.
Quels parfums de fleurs me rappelaient le cimetière.
Quelles chansons je ne supportais pas d'entendre.
Cette année, Camille m'a proposé un déjeuner à la maison.
« On pourrait faire un gâteau qu'elle aimait », a-t-elle dit.
J'ai hésité.
J'avais peur que cela ressemble à une fête sans invitée.
Camille a compris.
« On n'est pas obligées. »
J'ai pris le temps de réfléchir.
Puis je lui ai demandé si Manon souhaitait venir.
Elle a répondu oui.
Nous avons convenu d'un repas simple.
Pas de grande cérémonie.
Pas de discours.
Je préparerais une tarte aux fraises.
Élise avait adoré les fraises au point de refuser parfois son dîner pour en manger davantage.
Camille apporterait une salade.
Manon choisirait les fleurs.
Le matin de l'anniversaire, je me suis réveillée très tôt.
J'ai regardé la place vide à côté de moi.
Arthur avait toujours prononcé le prénom d'Élise avant moi ce jour-là.
Nous n'avions pas besoin de nous le rappeler.
Nous le savions tous les deux.
J'ai sorti sa photographie du tiroir.
Je l'ai placée dans le salon.
Puis j'ai ouvert les rideaux.
Quand Camille est arrivée, elle m'a demandé comment je me sentais.
« Triste. Et contente que vous soyez là. »
Elle a posé les courses sur la table.
« On peut être les deux », a-t-elle répondu.
Je lui ai souri.
Manon avait choisi un bouquet de marguerites.
Zoé avait envoyé un dessin par l'intermédiaire de Thomas.
Elle ne connaissait pas tous les détails de notre histoire.
Elle savait seulement qu'une petite fille appelée Élise avait aimé les cerfs-volants.
Sur son dessin, deux cerfs-volants se croisaient au-dessus d'un jardin.
Nous l'avons posé près de la photographie.
Pendant le déjeuner, Camille a raconté une histoire que j'avais oubliée.
Un été, Élise avait voulu organiser un mariage entre deux peluches.
Elle avait forcé Arthur à porter une veste pour jouer le rôle de maire.
Manon a ri.
« Papi a accepté ? »
« Il a même écrit un discours. »
Je me suis souvenue soudain de son sérieux ridicule.
Il avait demandé aux peluches si elles promettaient de partager leurs biscuits.
Élise avait répondu oui à leur place.
Nous avons ri ensemble.
Plus tard, nous sommes allées déposer quelques fleurs au cimetière.
Je n'y étais pas retournée depuis plusieurs mois.
Camille s'est agenouillée pour nettoyer doucement la pierre.
Manon a posé les marguerites.
Nous sommes restées quelques minutes.
Je n'ai pas cherché à prononcer un discours parfait.
J'ai parlé à voix basse de la tarte, du cerf-volant et du rire de Manon.
Camille a gardé sa main dans la mienne.
Sur le chemin du retour, elle m'a dit qu'elle avait décidé de ne pas poursuivre de démarche contentieuse liée au lac.
Elle avait consulté les informations disponibles et pris conseil.
Les preuves étaient anciennes et les délais posaient de grands obstacles.
« Je ne veux pas passer ma vie à chercher une certitude que personne ne peut me donner », a-t-elle expliqué.
« Tu es sûre ? »
« Oui. Je veux conserver les documents. Et je veux que l'histoire soit racontée correctement à Manon. Mais je ne veux plus que toute notre vie soit organisée autour de ce dossier. »
Je l'ai écoutée.
C'était sa décision.
Je n'avais pas à la juger.
Le soir, j'ai allumé une petite lampe près de la photographie d'Élise.
Je l'ai laissée allumée jusqu'au coucher.
Puis je l'ai éteinte.
La veille de l'anniversaire d'Élise, Camille m'a téléphoné tard.
Elle venait de retrouver une vieille photographie dans les archives numérisées.
On y voyait les filles devant une table de jardin.
Élise tenait une bougie éteinte.
Camille souriait à côté d'elle.
« Je ne me souvenais plus de ce gâteau », a-t-elle dit.
« C'était un gâteau aux fraises. »
« Je croyais qu'elle préférait le chocolat. »
« Elle aimait les deux. Mais elle voulait toujours les fraises sur le dessus. »
Camille a ri doucement.
Elle m'a demandé si le déjeuner du lendemain me semblait toujours une bonne idée.
J'ai répondu que oui.
Puis je lui ai avoué que j'avais peur de pleurer devant Manon.
« Maman, elle sait déjà que tu es triste parfois. »
« Je ne veux pas lui gâcher la journée. »
« Ce n'est pas à elle de te consoler. Mais elle n'a pas besoin non plus de croire que les adultes ne pleurent jamais. »
J'ai repensé à notre silence après l'accident.
Nous avions prétendu protéger Camille en dissimulant presque toutes nos émotions.
Je ne voulais pas imposer cette même règle à Manon.
« Alors si je pleure, je lui expliquerai simplement pourquoi », ai-je dit.
« C'est tout ce qu'il faut. »
Le lendemain, j'ai commencé la tarte de bonne heure.
La pâte s'est déchirée sur le côté.
J'ai essayé de la réparer.
Puis j'ai éclaté de rire en pensant à Arthur.
Il aurait déclaré que les tartes imparfaites étaient les meilleures.
J'ai laissé la pâte comme elle était.
Camille est arrivée alors que les fraises égouttaient sur un torchon.
Elle a commencé à les placer en cercle.
Manon a demandé si elle pouvait préparer la crème.
Nous lui avons montré comment faire.
Elle en a goûté trop souvent.
Camille lui a tapoté les doigts avec une cuillère.
« Il faut en laisser pour le dessert. »
Manon a protesté.
Cela ressemblait à une scène de cuisine que nous aurions pu vivre autrefois avec Élise.
Je n'ai pas eu besoin de le dire.
Camille a croisé mon regard et a souri.
Au déjeuner, nous avons partagé des souvenirs.
Mais nous avons également parlé de choses présentes.
Le nouveau travail de Camille.
Les projets de Manon.
Le jardin qui avait besoin d'être entretenu.
L'anniversaire d'Élise n'a pas exigé que toute la journée lui soit consacrée exclusivement.
C'était un soulagement.
Après le cimetière, nous avons traversé un petit jardin public.
Manon a demandé si sa tante aurait aimé jouer dans ce parc.
« Certainement », a répondu Camille. « Elle aurait voulu essayer tous les jeux. »
Nous nous sommes arrêtées devant une balançoire.
Manon s'est assise une minute, pour rire.
Elle était presque trop grande.
Camille lui a donné une légère poussée.
Je les ai regardées.
Une partie de moi aurait voulu voir les deux sœurs devenues adultes.
J'aurais aimé les entendre discuter de leurs enfants.
Les voir préparer un repas ensemble.
Les entendre se disputer à propos d'une vieille photo.
Je savais que cela n'arriverait jamais.
Cette pensée était douloureuse.
Mais elle n'a pas effacé la joie de voir Camille et Manon jouer.
Sur le chemin du retour, nous avons croisé des fleurs sauvages.
Manon a demandé si elle pouvait en prendre une photographie pour son album.
J'ai dit oui.
Elle a cadré les fleurs avec beaucoup de sérieux.
Puis elle nous a montré l'écran.
Camille a complimenté la lumière.
Nous sommes rentrées sans nous presser.
Le soir, après leur départ, j'ai ouvert mon carnet.
J'ai écrit que cette date avait été triste.
J'ai aussi écrit qu'elle avait été douce.
Je n'aurais jamais cru pouvoir utiliser ces deux mots ensemble.
Avant de me coucher, j'ai ressorti l'album commencé par Manon.
Elle y avait collé une photographie de la tarte aux fraises.
Sur la page suivante, elle avait écrit quelques phrases sur la fête du cerf-volant.
Elle avait aussi laissé une page blanche.
En haut, un petit titre disait : « Ce qu'on découvrira plus tard. »
J'ai souri.
Elle n'avait pas rempli tout l'album d'un coup.
Elle avait laissé de la place.
Je lui ai écrit un petit mot pour la remercier.
Puis j'ai ouvert mon propre carnet.
J'y ai noté que Camille avait choisi de ne pas faire du dossier du lac le centre de sa vie.
J'ai ajouté qu'elle pourrait changer d'avis plus tard sur les démarches administratives, si de nouveaux éléments apparaissaient.
Il ne s'agissait pas de fermer la porte par principe.
Il s'agissait de ne plus vivre chaque journée dans l'attente d'une révélation.
J'ai écrit une autre phrase.
« Arthur nous a laissé des documents. Nous devons choisir ce que nous en faisons, pas leur laisser choisir notre vie. »
Cette phrase était imparfaite.
Je l'ai gardée.
Je n'avais plus besoin que toutes mes pensées soient élégantes ou définitives.
J'ai fermé le carnet.
Dans le jardin, les feuilles du magnolia bougeaient doucement.
J'ai pensé à Élise.
Puis à Camille.
Puis à Manon qui devait déjà dormir.
Je me suis sentie triste et reconnaissante.
Cela suffisait pour cette nuit.
Quelques jours après le déjeuner, Camille m'a annoncé qu'elle souhaitait reprendre une activité qu'elle avait abandonnée depuis longtemps.
Elle voulait s'inscrire à un cours de natation pour adultes.
La proposition m'a surprise.
Elle avait évité les piscines pendant des années.
« Tu es sûre que tu veux ? » ai-je demandé.
« Oui. Je ne veux pas le faire pour prouver quelque chose. J'aimerais simplement apprendre à être plus à l'aise dans l'eau. »
Je lui ai répondu que je la soutenais.
Elle avait choisi un cours encadré et progressif.
Elle ne souhaitait pas que je vienne la regarder.
J'ai respecté ce choix.
Après la première séance, elle m'a téléphoné.
« J'ai eu peur en entrant », a-t-elle dit.
« Et ensuite ? »
« J'ai expliqué à l'enseignante que je voulais avancer doucement. Elle a accepté. »
Je me suis sentie fière d'elle.
Camille a ajouté qu'elle n'avait pas encore mis la tête sous l'eau.
« Ce n'était pas le but du premier jour. »
« Bien sûr. »
Elle a ri.
« Tu vois ? J'apprends à ne plus me juger sur ce que je n'ai pas réussi. »
J'ai pensé à la petite fille de neuf ans qui s'était accusée pendant des décennies.
Je lui ai dit que cela me faisait plaisir de l'entendre parler ainsi.
Nous n'avons pas transformé cette séance en victoire spectaculaire.
C'était un cours de natation.
Un premier pas à sa mesure.
Et cela suffisait.
Camille m'a envoyé un message après sa deuxième séance de natation. Elle avait réussi à rester quelques minutes dans la partie profonde, accompagnée de l'enseignante. Je l'ai félicitée, puis je lui ai demandé si elle avait aimé le cours. Elle a répondu que oui, même si elle avait encore peur. J'ai pensé à tout ce que nous avions longtemps confondu : le courage et l'absence de peur.
La date n'avait pas cessé de faire mal.
Elle ne serait jamais ordinaire.
Mais elle avait contenu quelque chose que nous n'avions pas connu depuis longtemps.
Une famille réunie sans se cacher les uns des autres.
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Le jeune père a posé sur ma table un paquet qu’Arthur avait cousu sous notre canapé #11
Part 15 of 16
