La sœur de Jeffrey s’appelait Diane.
Je l’avais connue adolescente.
À l’époque, elle avait vingt-trois ans et nous trouvait « mignons ».
Elle habitait maintenant à deux heures.
Elle arriva un dimanche.
Je étais dans la cuisine avec Anna.
Jeffrey dormait.
Peter ouvrit.
J’entendis la voix de Diane dans le couloir.
Puis silence.
Quand elle entra dans la cuisine, elle me reconnut immédiatement.
« Ruth. »
Pas chaleur.
Pas surprise heureuse.
« Diane. »
Elle posa son sac.
« Donc c’est vrai. »
Je regardai Peter.
Il semblait mal à l’aise.
« Qu’est-ce qui est vrai ? »
Diane croisa les bras.
« Que tu es revenue. »
La formulation me piqua.
Comme si j’avais attendu derrière un arbre.
« Peter m’a appelée parce que Jeffrey voulait me parler. »
« Bien sûr. »
Anna intervint.
« Diane— »
Je levai doucement la main.
Pas besoin de protection immédiate.
« Tu peux dire ce que tu penses. »
Elle me regarda.
« Je pense que Catherine est morte depuis six ans et maintenant, juste avant que Jeffrey meure, tout le monde agit comme si le grand amour de sa vie était enfin arrivé. »
Voilà.
La peur que j’avais moi-même.
Je répondis :
« Je ne veux pas que quelqu’un raconte ça. »
Diane sembla surprise.
« Vraiment ? »
« Vraiment. Catherine était sa femme. Ils ont vécu plus de trente ans ensemble. Je ne suis pas venue effacer ça. »
Elle regarda la boîte bleue posée sur une étagère.
« Et ça ? »
Peter se tendit.
« Tante Diane, pas maintenant. »
Elle continua.
« Quarante et une lettres. Une bague. Tu veux me dire que c’est rien ? »
« Non. C’est quelque chose. Mais quelque chose peut être important sans rendre tout le reste faux. »
Diane rit sans humour.
« Facile à dire quand tu arrives pour les dernières semaines tendres. »
Cette phrase me toucha.
Parce qu’elle avait une part de vérité.
Je n’avais pas été là pour les années de maladie de Catherine.
Les factures.
Les nuits sans sommeil.
Les disputes.
Les couches adultes peut-être.
Les rendez-vous.
La peur.
Je arrivais quand Jeffrey avait du temps pour parler du passé.
Diane avait vu autre chose.
« Tu as raison sur une chose », dis-je.
Elle se figea.
« Je n’ai pas porté la vie difficile avec lui. Catherine l’a fait. Peter aussi. Toi peut-être. Je ne vais pas prétendre que mes visites sont équivalentes. »
Diane baissa légèrement les bras.
Je continuai.
« Mais je ne suis pas venue prendre un rôle. Je suis venue répondre à un appel. »
Silence.
Puis une voix derrière.
« Diane. »
Jeffrey.
Il s’appuyait sur le cadre de porte.
Peter se précipita.
« Papa, tu devrais être couché. »
« J’ai entendu assez. »
Diane pâlit.
« Jeff— »
« Ruth n’a rien demandé. »
« Je sais. »
« Non. Tu lui parles comme si elle avait attendu que Catherine meure. C’est moi qui ai gardé les lettres. C’est moi qui ai pas envoyé. C’est moi qui ai appelé trop tard. »
Diane pleura.
« Je veux pas que Catherine disparaisse. »
Jeffrey aussi.
« Elle disparaît pas. »
« Mais tout le monde parle de Ruth maintenant. »
Peter intervint.
« Parce qu’elle vient d’arriver. Pas parce que Maman compte moins. »
Diane se tourna vers lui.
« Et toi, ça te va ? »
Peter prit du temps.
« Pas toujours. Mais Maman savait. Elle a écrit à Ruth. »
Diane resta.
« Elle a quoi ? »
Elle ne connaissait pas la lettre.
Jeffrey demanda à me regarder.
La lettre était à moi maintenant.
Je pouvais choisir.
« Tu peux la lire si tu veux », dis-je.
Pas obligation.
Diane lut.
Assise.
Elle pleura avant la moitié.
À la fin, elle replia.
« C’est tellement elle. »
Sa voix avait changé.
Pas conversion instantanée.
Mais Catherine existait de nouveau comme personne active dans l’histoire.
Pas victime silencieuse.
Diane dit :
« Je suis désolée. »
Je répondis :
« Je comprends pourquoi ça te fait mal. »
« Je t’ai attaquée. »
« Oui. »
Ne pas effacer.
« Et je suis désolée de ça. »
« Merci. »
Plus tard, Diane et moi sommes sorties sur le porche.
Elle fuma une cigarette malgré son médecin.
Je ne commentai pas.
« Il t’a vraiment aimée tout ce temps ? » demanda-t-elle.
Je répondis :
« Je crois qu’il s’est souvenu de moi tout ce temps. L’amour a changé de forme. »
Elle hocha.
« C’est plus compliqué que la version romantique. »
« Beaucoup. »
« Et tu l’aimes ? »
Je regardai par la fenêtre.
Jeffrey parlait avec Peter.
« Oui. Mais pas comme à dix-neuf ans. Je l’aime maintenant aussi. Ça se construit vite parce que le temps est court, mais j’essaie de ne pas confondre. »
Diane écrasa sa cigarette.
« Catherine aurait approuvé cette réponse. »
Je souris.
« J’aurais aimé la connaître. »
« Elle t’aurait trouvée agaçante au début. »
Je ris.
« Très bien. »
« Puis elle t’aurait aimée. »
Peut-être.
Pas besoin de certitude.
Avant de partir, Diane me serra dans ses bras.
Pas longtemps.
Puis elle murmura :
« Ne laisse pas les gens faire de toi une veuve après sa mort. »
Je me figeai.
« Je ne suis pas sa veuve. »
« Je sais. Mais les gens aiment les histoires simples. »
Elle avait raison.
Cette phrase allait devenir importante.
Après notre conversation difficile, Diane revint le lendemain avec une boîte de photos de Catherine.
« Je veux te montrer quelque chose. »
Je me demandai pourquoi.
Elle sortit une photo de Catherine à quarante ans, assise sur un quai, cheveux emmêlés, faisant un geste obscène à l’appareil.
Je éclatai de rire.
« Voilà ma belle-sœur. »
Une autre :
Catherine déguisée en sorcière pour Halloween.
Une autre :
Catherine et Jeffrey en dispute apparente? Better photo not show.
Puis une photo d’eux deux dans une cuisine, couverts de farine.
« Pourquoi tu me montres ? »
Diane haussa les épaules.
« Parce que je me suis rendu compte que je protégeais une version de Catherine aussi. La malade. La femme fidèle. La femme qu’on ne doit pas remplacer. Elle était aussi drôle, méchante parfois, impatiente. »
Je compris.
La défense peut elle aussi figer une personne.
Catherine n’avait pas besoin d’être sanctifiée pour avoir compté.
Je demanda :
« Est-ce qu’elle savait pour notre promesse à soixante ans ? »
« Oui. »
« Qu’est-ce qu’elle en pensait ? »
Diane rit.
« Elle disait : si je meurs avant, il va utiliser cette promesse comme excuse pour ne sortir avec personne pendant des années. »
Je regardai.
Exactement.
« Elle avait raison. »
« Souvent. C’était agaçant. »
Nous riions.
Puis Diane devint sérieuse.
« Elle m’a dit une fois qu’elle n’avait pas peur que Jeff la quitte pour toi. Elle avait peur qu’il utilise une version imaginaire de toi pour éviter les problèmes réels avec elle. »
La même idée.
Je sentis un pincement.
« Ça a dû être difficile. »
« Oui. Mais elle disait que quand il était présent, il était vraiment présent. »
J’avais besoin d’entendre ça.
Pas pour me sentir coupable.
Pour garder l’histoire entière.
Diane me demanda :
« Tu sais pourquoi je t’ai attaquée hier ? »
« Parce que tu étais triste. »
« Aussi parce que j’ai peur que quand Jeff meurt, tout le monde raconte la version jolie et oublie les années où Catherine et lui ont fait le travail dur. »
« Je ne laisserai pas ma présence servir à ça. »
Elle hocha.
« Merci. »
Je ne pouvais pas contrôler ce que tout le monde raconterait.
Mais je pouvais choisir mes mots.
Cette promesse-là, faite à soixante ans, me semblait plus utile que celle des gradins.
Ne pas simplifier les morts pour améliorer notre propre histoire.
Cliquez ici pour continuer la lecture : PARTIE 10 : Jeffrey a voulu retourner une dernière fois sous les gradins où nous avions fait notre promesse — mais l’équipe palliative nous a rappelé que même un beau souvenir doit respecter un corps qui est en train de mourir
Le soir de mes soixante ans, le vieux téléphone de la maison familiale a sonné — et la voix que j’avais attendu toute une vie m’a demandé de venir avant qu’il ne meure #11
Part 9 of 16
