La semaine suivante, Jeffrey eut un peu plus d’énergie.
Les soins palliatifs ajustèrent ses médicaments.
La douleur baissa.
Pas disparu.
Mais suffisamment pour parler plus longtemps sans perdre le fil.
Je venais presque chaque après-midi.
Pas chaque matin.
Je continuais ma vie.
Courses.
Ma sœur Ellen.
Une réunion avec d’anciens collègues.
J’avais besoin de garder des morceaux normaux.
Jeffrey le comprenait.
« Tu n’as pas besoin d’être ici tout le temps. »
« Je sais. »
« Bien. »
Cette phrase comptait.
Je n’étais pas venue pour prouver que je l’avais attendu quarante ans en sacrifiant les semaines restantes.
Un jeudi, il me demanda :
« Tu as continué les lettres ? »
« Quelques-unes. »
« Au hasard ? »
« Oui. »
Il fit une grimace.
« Tu vas finir par croire que j’étais schizophrène. »
Je souris.
« Pourquoi ? »
« Parce que certaines années je suis très heureux. D’autres je suis un imbécile. »
« Comme tout le monde. »
Il prit le temps.
« Si tu veux comprendre, lis dans l’ordre. Mais seulement si tu veux rencontrer le vrai moi. »
Je le regardai.
« Et si je découvre quelque chose que je déteste ? »
« Alors tu le détestes. »
Bonne réponse.
Pas défense.
Pas récit nettoyé.
Je repris la boîte chez moi.
Cette fois, je lus six lettres d’affilée.
Pas quarante.
À vingt-deux ans, Jeffrey était épuisé par le travail et la paternité.
À vingt-trois, il écrivait qu’il avait oublié notre promesse pendant des mois et culpabilisait d’avoir oublié.
Ça me surprit.
Je croyais qu’il y avait pensé chaque jour.
Non.
Il avait vécu.
À vingt-cinq, il racontait une énorme dispute avec Catherine sur l’argent.
À vingt-six, il écrivait :
Je crois que je viens de comprendre que mariage ne veut pas dire “ne jamais penser à une autre possibilité”. Ça veut dire choisir la personne réelle devant soi plus souvent que la personne imaginaire qui existe seulement parce qu’on n’a jamais dû faire la vaisselle avec elle.
Je ris longtemps.
Ça ressemblait à Jeffrey.
À vingt-huit, il mentionnait qu’il avait voulu m’écrire après la mort de son père.
Pas romantique.
Il voulait seulement parler à quelqu’un qui connaissait le garçon qu’il avait été.
Puis il avait décidé non.
Encore silence.
Je ressentis de la colère.
Chaque fois qu’il se sentait fragile, il pensait à moi.
Mais moi, je n’avais jamais eu le choix de savoir.
Je retourna chez Peter avec cette colère.
Jeffrey le vit immédiatement.
« Quoi ? »
Je posai une lettre.
« Tu me transformais en confessionnal imaginaire. »
Il ferma les yeux.
« Oui. »
« Et ça me met mal à l’aise. »
« Je comprends. »
« Est-ce que tu comprends vraiment ? Pendant que je vivais ma vie, tu écrivais à une version de moi qui ne pouvait pas répondre. »
« Oui. »
« C’est presque pratique. »
Il hocha.
Pas se défendre.
« Tu ne me contredis pas beaucoup. »
« Parce que tu as raison sur ça. »
Je restai.
« Pourquoi les garder ? »
« Au début parce que je pensais les brûler plus tard. Puis parce que Catherine les a trouvées. Ensuite elles sont devenues une sorte de journal. »
« Et après sa mort ? »
Il détourna.
« Parce que je ne savais pas quoi faire. »
Ça aussi était réel.
Pas grande raison.
Inertie.
Nous avons parlé de la différence entre aimer quelqu’un et garder son image comme outil pour comprendre sa propre vie.
Jeffrey admit que parfois il avait utilisé mon souvenir.
Quand son mariage était dur, Ruth adolescente devenait simple.
Toujours compréhensive.
Toujours drôle.
Jamais malade.
Jamais fatiguée.
Jamais en désaccord sur le budget.
« C’était injuste pour Catherine », dis-je.
« Oui. »
« Et pour moi. »
« Oui. »
« Parce que j’étais pas cette femme. »
« Je sais maintenant. »
Je regardai.
« Non, tu commences à savoir. »
Il sourit.
« Toujours professeur. »
« Retraité mais fonctionnel. »
Nous riions.
Le lendemain, il me demanda quelque chose.
« Toi, tu m’as idéalisé ? »
Je répondis immédiatement non.
Puis je m’arrêtai.
Mensonge.
« Oui. »
Il attendit.
« Quand une relation échouait, je pensais parfois : Jeffrey aurait compris. »
« J’aurais peut-être pas compris. »
« Exact. »
« J’ai été très mauvais avec les factures pendant dix ans. »
Je ris.
« Horrible. Je retire tout. »
Il sourit.
« Catherine disait que mon super pouvoir était de remettre un courrier officiel dans une pile jusqu’à ce qu’il devienne une urgence. »
« Moi je ouvre tout le courrier le jour même. »
« On aurait divorcé en trois mois. »
Nous éclatâmes de rire.
Ça me fit du bien.
Notre histoire cessait d’être destin.
Elle devenait une relation entre deux personnes incompatibles sur certaines choses et profondément compatibles sur d’autres.
Plus belle parce que réelle.
Plus triste aussi.
Parce qu’on ne pouvait plus se dire :
si seulement.
Si seulement n’a jamais de factures.
Pas de maladie.
Pas d’enfant qui pleure.
Pas de travail perdu.
Pas de parents à aider.
Le fantasme gagne toujours contre la vie.
Je ne voulais plus laisser le fantasme gagner.
À mesure que je lisais les lettres, je commençai à annoter un petit carnet.
Pas pour analyser Jeffrey comme un texte littéraire.
Habitude de professeure.
Je notais seulement les années.
Événements.
Questions à lui poser.
À vingt-neuf :
Pourquoi as-tu pensé à moi après ta dispute avec Catherine ?
À trente-quatre :
Tu dis que Peter t’a demandé si tu étais heureux. Pourquoi ça t’a bouleversé ?
À quarante :
Tu écris que tu as failli brûler la boîte. Qu’est-ce qui t’a arrêté ?
Jeffrey aimait le carnet.
« Tu fais un séminaire sur mes erreurs. »
« Exactement. Participation obligatoire. »
Mais certaines questions étaient difficiles.
À quarante ans, il avait presque brûlé les lettres après une dispute avec Catherine.
Pas parce qu’elle l’avait exigé.
Parce qu’il avait honte.
« Pourquoi tu as pas brûlé ? »
Il répondit :
« Parce que Catherine m’a dit que détruire une chose pour ne plus avoir à parler de ce qu’elle signifie, c’est encore éviter. »
Encore Catherine.
Je souris tristement.
« Elle t’a beaucoup élevé émotionnellement. »
« Oui. »
Il le disait sans honte.
Je trouvais ça beau.
Une autre note concernait mon propre père.
Jeffrey avait écrit à trente-deux ans :
Je me demande si le père de Ruth est toujours vivant. Je me souviens qu’il mettait trop de moutarde sur tout.
Je lui dis que Papa était mort à cinquante-huit ans d’un infarctus.
Jeffrey pleura.
« J’aurais voulu lui dire au revoir. »
« Tu l’avais pas vu depuis quinze ans à ce moment-là. »
« Je sais. »
« C’est le genre de phrase qu’on doit laisser être triste sans transformer en dette. »
Il hocha.
Nous restions souvent là.
Apprendre à distinguer tristesse et obligation.
Je aussi avais des questions.
Pourquoi n’avais-je jamais envoyé une seconde lettre après la sienne ?
Parce qu’il avait demandé non.
Oui.
Mais j’aurais pu, un an plus tard, écrire une seule fois :
Je respecte, mais je veux que tu saches que je t’aimais.
Aurait-ce été juste ?
Peut-être pas.
Il était marié.
J’avais choisi le respect.
Je pouvais regretter sans conclure que j’avais eu tort.
Samuel m’aida beaucoup avec ça.
« Regret n’est pas verdict », dit-il.
Je gardai.
On peut souhaiter qu’une histoire ait été différente sans décider que chaque choix passé était mauvais.
Cette idée empêchait notre dernière période ensemble de devenir un tribunal permanent.
Certains jours, je fermais le carnet.
Nous regardions un film.
Ou nous nous disputions sur la musique.
Jeffrey détestait un chanteur que j’adorais.
Je lui dis :
« Voilà. On n’aurait jamais tenu. »
Il répondit :
« Divorce pour mauvais goût musical. »
« Immédiat. »
Rire.
La vie réelle revenait.
Et avec elle, une forme d’amour plus légère.
Pas tout résoudre.
Pas tout interpréter.
Parfois juste être deux personnes dans une pièce.
Cliquez ici pour continuer la lecture : PARTIE 6 : Quand ma sœur Ellen a appris que Jeffrey était revenu dans ma vie, elle ne m’a pas demandé si j’allais l’épouser — elle m’a demandé si je risquais d’oublier de faire mon propre deuil
Le soir de mes soixante ans, le vieux téléphone de la maison familiale a sonné — et la voix que j’avais attendu toute une vie m’a demandé de venir avant qu’il ne meure #11
Part 5 of 16
