Je mis presque deux mois à finir la boîte.
Je ne lisais pas chaque soir.
Parfois je passais une semaine sans toucher.
Samuel, mon thérapeute de deuil, me demanda :
« Pourquoi continuer ? »
Bonne question.
Au début, curiosité.
Puis besoin de comprendre.
Mais après la mort, les lettres risquaient de devenir une façon de rester enfermée avec Jeffrey.
Je répondis :
« Je veux savoir ce qu’il a voulu me laisser. »
Samuel demanda :
« Et quand vous aurez fini ? »
Je ne savais pas.
Je continuai lentement.
Les lettres des années de maladie de Catherine étaient différentes.
Une année, seulement une page.
Ruthie,
Catherine est tombée deux fois cette semaine. Elle me déteste quand j’essaie de l’aider avant qu’elle demande. Elle dit que je transforme l’amour en anticipation de catastrophe.
Je crois qu’elle a raison.
Je fais ça depuis toujours.
Avec toi aussi, probablement.
Je décide ce qui sera trop difficile pour les autres, puis j’agis avant qu’ils puissent me contredire.
Je restai.
Ça me frappa.
Jeffrey avait identifié le mécanisme avant de me rappeler.
Pas réussi à le changer complètement.
Mais vu.
Une autre lettre :
Je n’ai pensé à toi presque pas du tout cette année. J’écris cette phrase parce qu’elle me semble honnête et importante. Catherine avait besoin de moi. Peter a perdu son travail. Molly est née. Ma vie était pleine.
Puis hier j’ai entendu une chanson du lycée et tu étais là dans ma tête, dix-neuf ans, chaussures sales sous les gradins.
Je suis content que la mémoire puisse revenir sans exiger toute la maison.
Je pleurai.
Cette lettre était peut-être plus belle que les lettres où il disait m’aimer.
Parce qu’elle me remettait à une place humaine.
Pas omniprésente.
Pas destin permanent.
Un souvenir récurrent.
Une personne aimée.
Une autre, pendant la dernière année de Catherine :
Aujourd’hui elle m’a demandé si je regrettais de l’avoir épousée.
J’ai dit non.
C’est vrai.
Puis elle m’a demandé si je regrettais de ne pas avoir dit la vérité à Ruth avant de choisir.
J’ai dit oui.
Ça aussi est vrai.
Catherine a souri et dit : enfin tu apprends à ne pas croire que deux réponses différentes s’annulent.
Je crois qu’elle est la personne la plus courageuse que je connaisse.
Je posai la lettre.
Catherine n’était plus seulement la femme dont j’avais lu une lettre.
Elle devenait quelqu’un à travers les pages de son mari.
Pas parfaite.
Parfois en colère.
Elle avait un humour sec.
Elle détestait que Jeffrey range les tasses « du mauvais côté ».
Elle avait failli le quitter une fois, douze ans avant sa maladie, après une période où il travaillait trop et ne parlait plus.
Ils avaient fait thérapie.
Réparé.
Cette découverte me fit du bien.
Leur mariage n’était pas noble parce qu’il avait duré.
Il avait été travaillé.
Choisi plusieurs fois.
Une lettre me mit en colère.
Jeffrey avait cinquante-trois ans.
Catherine était malade.
Il écrivait :
Parfois je pense que si j’avais choisi Ruth, je n’aurais pas cette vie.
Je m’en veux immédiatement.
Parce que cette pensée utilise Ruth comme sortie de secours imaginaire et Catherine comme poids.
Je ne veux pas être cet homme.
Je m’arrêtai.
Ça me dérangeait d’être utilisée même dans une pensée qu’il condamnait.
Puis je me rappelai.
Les pensées ne sont pas des actes.
Il avait écrit pour voir.
Catherine avait parfois lu.
Peut-être ils avaient parlé.
Je demandai à Peter.
« Est-ce que ta mère savait qu’il avait parfois ce genre de pensées ? »
Peter prit du temps.
« Oui. Ils se disputaient à propos de ça une fois. Maman disait que Papa romantisait les routes non prises quand il était épuisé. »
« Et elle ? »
« Elle disait qu’elle aussi avait parfois imaginé une vie sans lui quand elle était malade. »
Je souris.
Bien.
Pas un seul homme profond et une femme patiente.
Deux personnes.
Je demandai à Peter :
« Ça te dérange que je pose ces questions ? »
« Parfois. »
Je m’arrêtai.
« On peut arrêter. »
Il hocha.
« Je vous dirai. »
Très important.
Je n’avais pas droit à toute l’intimité de ses parents sous prétexte que Jeffrey m’avait laissé des lettres.
Certaines questions touchaient Peter.
Il pouvait limiter.
Je respectai davantage.
Je finis la dernière lettre un dimanche pluvieux.
Pas celle de soixante ans.
Une écrite à cinquante-neuf.
Avant le diagnostic de Jeffrey.
Ruthie,
Dans quelques mois, j’aurai soixante ans.
J’ai pensé à notre promesse.
Catherine est morte depuis cinq ans.
Je pourrais probablement te trouver.
Je ne le fais pas.
Je veux être honnête sur pourquoi.
Une partie est respect.
Une partie est peur.
Une partie est honte de découvrir que tu as peut-être complètement oublié un événement que j’ai porté si longtemps.
Et une partie est plus difficile : si je te retrouve et que nous ne nous aimons pas maintenant, je perdrai aussi la version imaginaire.
Je crois que c’est la raison la plus lâche.
Je pliai.
Voilà.
Il n’avait pas seulement peur de perturber ma vie.
Il avait peur de la réalité.
Moi aussi, peut-être.
Nous avions tous les deux protégé un souvenir en le laissant non testé.
Le cancer avait finalement rendu le temps plus cher que le fantasme.
Je pleurai.
Puis je fis quelque chose.
Je pris toutes les lettres.
Je les remis dans l’ordre.
Pas dans ma chambre.
Dans une boîte d’archives protégée de l’humidité.
Je gardai la lettre soixante à part quelques semaines.
Puis la rangeai aussi.
Je ne voulais pas relire continuellement.
Elles étaient là.
Pas un oracle.
Pas une relation qui continuait à me parler sans fin.
Jeffrey avait fini de parler.
C’était maintenant mon tour de vivre sans attendre la prochaine enveloppe.
Concernant les 5 000 dollars, je décidai enfin.
Je acceptai le legs.
Pas tout pour le train.
Je payai une partie d’un voyage au Canada.
Le reste, je le donnai à la bibliothèque du lycée où j’avais enseigné pour créer un petit fonds de voyages scolaires.
Pourquoi ?
Parce que Jeffrey et moi avions passé notre adolescence à parler de lieux où nous irions.
Et parce que des jeunes réels méritaient de voir des lieux réels plutôt que de seulement les imaginer.
Peter approuva.
« Papa aurait aimé. »
Je répondis :
« Peut-être. Mais c’est mon choix. »
Il sourit.
« Exact. »
Cette phrase aurait rendu Catherine fière, je crois.
Mais même là, je me retins.
Je ne pouvais pas continuer à faire parler les morts.
Quand j’eus fini toutes les lettres, le silence de la maison changea.
Pendant des mois, il restait toujours quelque chose à lire.
Une autre année.
Une autre version de Jeffrey.
Puis plus rien.
Je m’assis devant la boîte fermée.
Je ressentis presque un deuxième décès.
Samuel me demanda :
« Qu’attendiez-vous de la dernière lettre ? »
« Je ne sais pas. Une conclusion. »
« Vous en avez eu une ? »
« Pas vraiment. »
« Peut-être que les archives finissent rarement au bon endroit. »
Vrai.
La dernière lettre avant le diagnostic était surtout une confession de peur.
Pas une grande sagesse.
La lettre soixante avait davantage de forme parce qu’il savait qu’il mourait.
Mais même elle ne pouvait pas conclure ma vie.
Je pris un carnet neuf.
Pas pour répondre à Jeffrey.
Pour écrire à moi-même.
Premier texte :
Ce que je sais maintenant que je ne savais pas à dix-neuf ans.
Je écrivis :
On peut aimer quelqu’un et choisir quelqu’un d’autre.
On peut faire un choix honorable pour une mauvaise raison partielle.
On peut respecter une frontière et encore regretter.
On peut arriver trop tard sans avoir raté toute sa vie.
On peut recevoir une deuxième chance qui n’est pas une deuxième jeunesse.
Je continuai.
Pas livre.
Pas publication.
Juste moi.
Pour la première fois, l’écriture n’était pas adressée à une personne absente.
Elle n’attendait pas de réponse.
Ça me sembla très différent de la boîte de Jeffrey.
Peut-être c’était ma façon de ne pas reproduire son habitude.
Je pouvais écrire sans créer un interlocuteur fantôme.
Je pouvais parler à la page.
Puis fermer.
Sortir.
Vivre.
Cliquez ici pour continuer la lecture : PARTIE 15 : Un an après la mort de Jeffrey, j’ai pris le train qu’il voulait financer — et la chose la plus importante du voyage a été de découvrir que je pouvais créer un nouveau souvenir qui ne lui appartenait pas
Le soir de mes soixante ans, le vieux téléphone de la maison familiale a sonné — et la voix que j’avais attendu toute une vie m’a demandé de venir avant qu’il ne meure #11
Part 14 of 16
