Un après-midi calme, Jeffrey demanda :
« Parle-moi de David. »
Je le regardai.
« Qui ? »
« Le type avec qui tu as vécu deux ans. Tu l’as mentionné. »
Je souris.
« Tu veux vraiment ? »
« Oui. »
« Pourquoi ? »
« Parce que je veux connaître ta vie. Pas seulement la partie qui mène à moi. »
Cette phrase me toucha profondément.
Je racontai David.
Professeur de musique.
Drôle.
Désordonné.
Voulait des enfants.
Moi non.
Nous avions essayé de convaincre l’autre en silence pendant trop longtemps.
Puis nous avions admis.
Pas faute.
Incompatibilité.
« Tu l’aimais ? »
« Oui. »
Jeffrey ferma les yeux.
« Ça me rend jaloux. »
Je éclatai de rire.
« Tu as eu une femme trente-quatre ans. »
« Je sais. C’est irrationnel. »
« Très. »
Il sourit.
« Continue. »
Je parlai aussi de Martin — pas Hale, another Martin; avoid name conflict irrelevant. Let's use Paul.
Paul.
Divorcé.
Photographe amateur.
Nous avions été ensemble presque quatre ans.
Plus doux.
Plus stable.
Pourquoi terminé ?
Parce que nos vies voulaient des villes différentes.
Pas grande trahison.
Il était parti pour s’occuper de sa mère malade.
Je n’avais pas voulu quitter mon travail.
Nous avions essayé distance.
Puis arrêté.
« Tu regrettes ? » demanda Jeffrey.
« Non. Je suis triste que ça ait fini. Pas pareil. »
Il hocha.
« Je crois que j’ai toujours imaginé que personne n’avait compté comme moi. »
« Ça t’arrangeait. »
« Oui. »
« Ils ont compté. »
« D’accord. »
Pas blessé au point de nier.
Nous avons parlé de mes amis.
Mes élèves.
Ma mère.
Mon père mort à cinquante-huit ans.
Jeffrey n’avait jamais su.
Cette prise de conscience le frappa.
« Je n’étais pas là quand ton père est mort. »
« Non. »
« Il m’aimait bien. »
« Oui. »
« J’aurais voulu… »
Je l’arrêtai.
« Non. »
« Quoi ? »
« Tu vas faire ça pour chaque événement. Tu n’étais pas là. C’est la conséquence de notre vie séparée. On peut être triste sans reconstruire. »
Il hocha.
Ça devenait notre discipline.
Regret sans fantasme réparateur.
Je lui racontai aussi les années difficiles.
Une dépression après ma retraite.
Pas profonde au point de hospitalisation.
Mais perte de but.
J’avais enseigné si longtemps.
Puis soudain plus de cloche.
Plus de copies.
Plus de jeunes qui pensent qu’un paragraphe est une persécution personnelle.
Jeffrey rit.
« Tu aurais dû écrire ton roman. »
« Tais-toi. »
Je m’étais sortie avec thérapie.
Bénévolat.
Cours d’écriture.
Je avais construit une vie.
Je voulais qu’il sache.
Pas pour prouver que je n’avais pas attendu.
Parce que j’étais fière.
Jeffrey dit :
« Je suis content que tu n’aies pas fait de moi la raison de ne pas vivre. »
Je réfléchis.
« Peut-être j’ai utilisé ton souvenir comme raison parfois. »
Il me regarda.
« Pour quoi ? »
« Pour ne pas prendre certains risques. »
Honnête.
Il attendit.
« Quand quelqu’un m’aimait plus que moi, je pensais : je saurais si c’était comme Jeffrey. »
« C’est beaucoup de pression sur un fantôme. »
« Oui. »
« Je suis désolé. »
« Ce n’était pas toi. »
Important.
Il n’était pas responsable de ce que j’avais fait de son souvenir après la limite claire.
Je pouvais reconnaître ma part.
Ça ne rendait pas sa dernière lettre moins douloureuse.
Mais j’avais eu quarante ans de choix aussi.
Cette conversation changea notre histoire.
Nous n’étions plus deux victimes du timing.
Nous étions deux adultes qui avaient pris des décisions.
Certaines raisonnables.
Certaines lâches.
Certaines belles.
Certaines regrettées.
Ça me semblait plus juste.
Plus tard, Molly entra.
« Grand-père, tu peux m’aider avec mes maths ? »
Jeffrey regarda.
« Je suis sous morphine. Mauvaise idée. »
« Papa est nul. »
Peter cria depuis la cuisine :
« J’entends encore ! »
Nous riions.
Jeffrey essaya quand même.
Il se trompa.
Molly le corrigea.
La vie continuait autour de la mort.
C’est quelque chose que je n’avais jamais compris avant.
Nous imaginons les derniers jours comme une pièce silencieuse.
En réalité, il y a des devoirs.
Des livraisons.
Des chiens qui aboient.
Des médicaments à renouveler.
Des plats à laver.
La mort arrive dans une maison qui continue à avoir besoin de sacs poubelle.
Je trouvais ça rassurant.
Jeffrey n’était pas seulement un homme mourant qui confessait un amour.
Il était encore grand-père.
Père.
Frère.
Ami.
Et maintenant, de nouveau, mon ami.
Je racontai aussi à Jeffrey une histoire que je n’avais jamais dite à personne.
À trente-huit ans, après ma rupture avec Paul, j’avais écrit son numéro sur un bout de papier.
Son ancien numéro.
Je savais probablement qu’il ne fonctionnait plus.
Je l’avais posé à côté du téléphone.
Pendant deux heures.
Je pensais appeler sa mère, peut-être.
Trouver.
Puis j’avais déchiré.
« Pourquoi ? » demanda Jeffrey.
« Parce que tu étais marié. »
Il ferma les yeux.
« Merci. »
Je secouai.
« Ne me remercie pas pour respecter ton mariage. »
« D’accord. »
« Mais je veux que tu saches que j’ai eu la tentation aussi. »
Ça changea quelque chose sur son visage.
Il avait porté l’image de moi respectant facilement sa demande.
Non.
J’avais souffert.
J’avais choisi.
« Si tu avais appelé ? » demanda-t-il.
« Je sais pas. »
« J’aurais voulu répondre. »
« Je sais. »
« Et ça aurait compliqué tout. »
« Probablement. »
Nous n’avions pas besoin d’imaginer plus.
Pas scène où il quitte Catherine.
Pas liaison.
Pas destin.
Juste reconnaître le bord sur lequel nous n’avions pas marché.
Je lui racontai aussi une autre chose.
Quand j’avais cinquante ans, j’avais trouvé la promesse écrite dans un vieux cahier.
Pas mot pour mot.
J’avais noté :
Jeffrey dit qu’à 60 on se marie si personne ne nous supporte. Quelle horreur.
Il rit jusqu’à tousser.
« Tu avais écrit ça ? »
« Oui. »
« Donc la version romantique est fausse. »
« Complètement. »
Je apportai le cahier le lendemain.
Il lut.
Son écriture n’était pas là.
La mienne.
Une adolescente moqueuse.
Ça nous fit du bien.
Les souvenirs embellissent.
Les archives parfois corrigent.
Notre promesse avait été tendre.
Mais aussi drôle.
Pas vœu sacré.
Deux jeunes qui plaisantaient sérieusement.
Je laissai Jeffrey garder une photocopie près de son lit.
Il regardait et souriait.
« Quelle horreur », répétait-il.
« Exact. »
Cette petite phrase enleva encore un peu de poids.
Nous n’avions pas échoué pendant quarante ans à accomplir un pacte sacré.
Nous avions simplement vécu loin d’une blague pleine de vérité.
Et maintenant, nous pouvions apprécier sans la transformer en loi.
À force de parler de ma vie, Jeffrey commença aussi à poser des questions sur les choix que j’avais faits sans lui.
« Pourquoi tu es revenue d’Espagne ? »
Je répondis :
« Maman avait besoin d’aide après son opération. Et je savais que je voulais enseigner ici. »
« Tu regrettes ? »
« Parfois. »
« Tu vois ? »
« Quoi ? »
« Tu as aussi des routes non prises qui n’ont rien à voir avec moi. »
Je souris.
Il avait raison.
Pendant des années, je avais peut-être concentré trop de regret autour de Jeffrey parce qu’il offrait un récit simple.
La grande possibilité perdue.
Mais ma vie avait des dizaines de branches.
J’aurais pu rester en Espagne.
Avoir des enfants avec David.
Changer de carrière.
Écrire.
Acheter une autre maison.
Chaque choix ferme quelque chose.
On ne peut pas vivre en regardant toutes les portes fermées comme des tragédies.
Jeffrey dit :
« Peut-être qu’on a donné trop de pouvoir à notre histoire parce qu’elle avait un symbole facile. »
« La promesse. »
« Oui. »
« Et la bague. »
« Oui. »
« Et maintenant qu’on est vieux, on découvre que la vie était surtout des milliers de choix moins photogéniques. »
Il sourit.
« Comme payer les impôts. »
« Exact. »
Cette conversation allégea quelque chose.
Je n’avais pas raté UNE vie.
J’avais vécu UNE vie parmi beaucoup de possibles.
Tout le monde fait ça.
Le regret devient dangereux quand il prétend que la route non prise aurait été parfaite.
Elle aurait eu ses propres hôpitaux.
Ses propres disputes.
Ses propres pertes.
Peut-être Jeffrey et moi aurions divorcé.
Peut-être pas.
Impossible.
Et soudain, ne pas savoir ne me sembla plus cruel.
Juste humain.
Cliquez ici pour continuer la lecture : PARTIE 12 : Trois jours avant sa mort, Jeffrey a arrêté de me reconnaître pendant quelques minutes — puis il a prononcé une phrase qui m’a libérée de notre promesse au lieu de m’y attacher pour toujours
Le soir de mes soixante ans, le vieux téléphone de la maison familiale a sonné — et la voix que j’avais attendu toute une vie m’a demandé de venir avant qu’il ne meure #11
Part 11 of 16
