PARTIE 3 – Ma tante Nadine est arrivée avec une valise vide et beaucoup de questions prudentes

Au matin du septième jour, on m'a apporté des œufs brouillés.

Je les ai regardés longtemps avant de toucher à la fourchette.

J'attendais presque que quelqu'un me demande de payer.

Sarah était partie dormir quelques heures.

Karen m'avait prévenue qu'une personne de son équipe resterait joignable.

Un homme du service social de l'hôpital est venu parler du retour chez moi.

Il n'a pas dit que je rentrerais immédiatement.

Il m'a demandé ce qui m'inquiétait le plus.

J'ai répondu sans réfléchir.

« Que Maman arrive avant moi. »

Il a hoché la tête.

Puis il a demandé si j'avais peur qu'elle me fasse du mal.

J'ai dit que je ne savais pas.

C'était vrai.

Ma mère ne me frappait pas.

Elle savait me regarder d'une façon qui me faisait regretter d'avoir ouvert la bouche.

Je redoutais surtout ses versions des événements.

Elle pouvait raconter une histoire si calmement que je finissais par douter de ma mémoire.

À dix heures passées, Nadine est apparue devant la porte.

Elle portait un jean sombre et une chemise bleue.

Ses cheveux avaient quelques mèches grises que je ne lui connaissais pas.

Elle tenait un sac en toile d'une main.

De l'autre, elle serrait les clés de sa voiture.

Elle s'est arrêtée en me voyant.

« Bonjour, ma puce. »

Je l'ai regardée sans bouger.

Je ne savais plus si j'avais le droit de l'aimer.

Maman disait qu'elle se mêlait toujours de ce qui ne la regardait pas.

Elle disait aussi que Nadine n'avait jamais respecté la famille.

Nadine n'a pas tenté de m'embrasser.

« Est-ce que tu veux que je m'assoie ? »

J'ai montré la chaise.

Elle a posé son sac sur le sol.

Elle a aperçu mon cahier.

« On m'a dit que tu avais traversé quelques jours très difficiles. »

J'ai secoué la tête.

« Six. »

« Six jours », a-t-elle répété.

Elle n'a pas cherché à diminuer le chiffre.

J'ai demandé si elle connaissait le voyage de Maman.

« Je savais qu'elle devait partir. Je pensais qu'un adulte s'occupait de toi. »

J'ai regardé ses chaussures.

« C'est ce qu'elle disait à tout le monde. »

Nadine a laissé un silence.

« Tu peux m'en vouloir de ne pas avoir vérifié. »

Je n'avais pas envie de lui en vouloir.

J'avais envie de demander où elle avait été pendant les deux années où je ne l'avais presque pas vue.

Elle a deviné la question.

« Ta mère et moi avons eu des désaccords. Je n'aurais pas dû laisser cela rendre nos contacts si rares. »

Sa voix tremblait légèrement.

« Je t'ai écrit. Je ne savais pas toujours si tu recevais mes cartes. »

Je me suis souvenue de celle avec un renard dans la neige.

J'avais gardé l'enveloppe sous mon matelas.

Nadine a sorti de son sac un petit carnet neuf et des crayons de couleur.

« J'allais t'apporter une brosse à dents et des vêtements, mais on m'a expliqué qu'il fallait encore attendre avant de récupérer tes affaires. Alors j'ai pris ça. »

J'ai caressé la couverture du carnet.

Je n'avais pas envie d'écrire un autre compte rendu.

J'avais besoin d'un endroit où dessiner un chien.

Elle m'a dit qu'Otis avait maintenant un peu de mal à monter les escaliers.

J'ai demandé s'il se souvenait de moi.

« Je parie qu'il se souviendra de tes biscuits. »

J'ai ri sans m'y attendre.

Puis je me suis arrêtée.

J'avais l'impression de trahir ma mère en riant.

Karen est entrée pendant que Nadine me parlait du jardin.

Elle a expliqué que ma tante avait accepté de se soumettre aux vérifications nécessaires pour un accueil familial provisoire.

Il fallait examiner sa situation, son domicile et les personnes qui y vivaient.

Un placement auprès d'une proche ne se décidait pas simplement parce que nous partagions un nom de famille.

Nadine a confirmé qu'elle vivait seule.

Son conjoint était décédé quelques années plus tôt.

Elle travaillait à la bibliothèque municipale.

Elle avait une chambre disponible.

Karen a demandé ce que je pensais de cette possibilité.

J'ai posé une question importante.

« Est-ce que Maman a le droit de venir me chercher ? »

Karen m'a expliqué qu'une mesure de protection provisoire était en cours.

Les décisions de garde ne dépendraient pas d'une simple visite de ma mère à la porte.

Un tribunal devait revoir la situation rapidement.

Nadine a ajouté :

« Si tu viens chez moi, nous suivrons ce que les personnes compétentes auront décidé. Je ne te demanderai pas de gérer ça. »

Je l'ai regardée avec méfiance.

« Et si elle crie ? »

« Je parlerai avec les adultes qui s'occupent de ton dossier. »

« Et si elle dit que j'ai menti ? »

« Je ne te demanderai pas de changer ce que tu sais pour lui faire plaisir. »

J'ai serré le carnet neuf sur mes genoux.

Une infirmière est revenue prendre ma température.

Nadine a attendu dehors.

Elle avait déjà compris que même la gentillesse devait me laisser un peu d'espace.

En début d'après-midi, Karen m'a expliqué qu'une visite du domicile de Nadine était organisée.

Une vérification des antécédents et des références était également prévue.

Sarah serait consultée comme personne ayant signalé la situation.

Je me suis demandé si les adultes avaient vraiment besoin de tant de papiers pour savoir qu'un chien et une bibliothécaire valaient mieux qu'une cuisine vide.

Mais Karen a dit que ces règles existaient pour vérifier la sécurité de chaque enfant.

Je n'ai pas discuté.

Je voulais seulement savoir où dormir le soir.

Pour cette nuit-là, une solution provisoire avait été retenue par les services compétents.

Avant son départ, Nadine m'a montré la photographie qu'elle gardait dans son portefeuille.

On nous voyait toutes les deux au parc.

J'avais huit ans.

Je portais un manteau rose trop grand.

Elle tenait un chocolat chaud.

Je me souvenais vaguement de cette journée.

Nous avions essayé de nourrir des canards avant de lire un panneau qui l'interdisait.

Nadine avait rangé le pain et nous étions reparties.

Elle n'avait pas dit que le panneau était stupide.

Elle avait expliqué qu'il fallait respecter les animaux.

Je lui ai demandé pourquoi elle conservait la photo.

« Parce que j'aime ton sourire dessus. »

J'ai baissé la tête.

Maman disait parfois que je ne souriais pas assez pour les photos.

J'avais fini par apprendre un sourire spécial que je mettais quand elle levait son téléphone.

Sur le cliché de Nadine, je montrais toutes mes dents et plissais les yeux.

Je n'avais pas essayé d'être jolie.

Je m'amusais.

« Tu pourrais me l'envoyer ? » ai-je demandé.

« Bien sûr. »

Elle a sorti son téléphone.

Puis elle s'est arrêtée.

« Quand tu auras un moyen de recevoir des images, je te l'enverrai. Et si tu préfères une copie papier, je t'en ferai une. »

J'ai répondu que je voulais du papier.

Je pouvais le glisser dans un livre.

Nadine a noté ma demande.

Elle m'a aussi parlé de la bibliothèque où elle travaillait.

Elle s'occupait des abonnements, des réservations et parfois des ateliers pour les enfants.

Elle m'a demandé quel livre j'avais lu en dernier.

Je lui ai répondu que j'avais relu un vieux roman de Chloe.

La vérité était que je n'arrivais plus à me concentrer assez longtemps pour suivre les aventures du personnage.

Je lisais trois lignes.

Puis j'allais vérifier la porte.

Nadine n'a pas transformé mon silence en problème scolaire.

Elle m'a proposé un livre illustré.

« On pourra le regarder sans devoir finir un chapitre. »

Cette proposition m'a touchée.

Je pensais que les adultes n'aimaient que les enfants qui réussissaient quelque chose.

Une meilleure note.

Une chambre parfaitement rangée.

Un diplôme.

Nadine semblait heureuse simplement de s'asseoir près de moi.

Je lui ai demandé si elle avait peur de se disputer avec ma mère.

« Oui », a-t-elle répondu.

Cette franchise m'a surprise.

« Alors pourquoi tu fais ça ? »

« Parce que tu as besoin d'un endroit sûr. La peur d'une dispute ne change pas ce besoin. »

J'ai tenu la photographie quelques secondes avant de la lui rendre.

Je ne savais pas encore si je vivrais chez elle.

Mais je savais qu'elle avait gardé un souvenir de moi pendant les années où nous nous parlions peu.

Je me suis sentie moins facile à effacer.

J'ai été accueillie dans une famille d'urgence déjà agréée.

La maison appartenait à Monsieur et Madame Porter.

Ils avaient une petite chambre avec des rideaux jaunes.

Madame Porter m'a montré où étaient les serviettes.

Elle m'a dit que je pouvais appeler Karen si j'étais mal à l'aise.

Je ne connaissais ni les règles de cette maison ni les voix des personnes qui y habitaient.

J'ai donc gardé mes chaussures près du lit.

Madame Porter a proposé une soupe et des tartines.

J'ai demandé si je pouvais garder les restes.

Elle m'a montré le réfrigérateur et m'a expliqué comment demander un goûter.

Je l'ai remerciée trois fois.

Elle n'a pas fait de remarque sur mes manières.

Le soir, Nadine a appelé par l'intermédiaire de Karen.

Elle a dit que sa maison avait été visitée.

Il restait encore des démarches.

Elle voulait que je sache qu'elle préparait une chambre sans promettre une date précise.

J'ai demandé quelle couleur avaient les draps.

« Blanc avec de petites fleurs bleues. »

« Et Otis ? »

« Il dort devant la porte comme s'il attendait quelqu'un. »

Cette nuit-là, je me suis endormie en imaginant le bruit de ses griffes sur le parquet.

Je n'avais pas encore une adresse pour l'été.

J'avais seulement une personne qui répondait au téléphone.

Cela représentait déjà beaucoup.

Le lendemain, Karen est revenue avec une nouvelle délicate.

Les enquêteurs avaient essayé de joindre Derek.

Il avait rappelé.

Il croyait toujours que j'étais au chalet de Chloe.

J'ai senti le vieux réflexe revenir.

Protéger Maman.

Corriger les autres.

Dire que tout cela n'était qu'un malentendu.

Karen a attendu.

Puis elle a posé doucement la question que personne ne m'avait jamais posée auparavant.

« Maya, qu'est-ce que toi, tu voudrais que Derek sache ? »

J'ai fixé la couverture de mon nouveau carnet.

« Qu'il n'y avait pas de chalet », ai-je répondu.

Pour une fois, la phrase était simple.

Et personne ne m'a demandé de la retirer.


Cliquez ici pour continuer la lecture : PARTIE 4 : Le cahier bleu est devenu une preuve, mais personne ne m’a demandé de devenir juge

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Quand Sarah a appelé le shérif, la porte fermée a cessé de me protéger du monde #11

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