La première fois qu'un camarade m'a demandé combien de jours j'avais été abandonnée, j'ai fait semblant de ne pas entendre.
Il avait posé la question devant les casiers.
Il ne cherchait peut-être pas à être cruel.
Il voulait savoir ce que les adultes racontaient déjà à leurs enfants.
Mais je n'étais pas une devinette.
J'ai continué jusqu'à la salle de classe.
Chloe m'a rattrapée.
« Tu veux que je lui parle ? »
« Non. »
« Tu es sûre ? »
« Je veux seulement qu'on arrête de me demander. »
Elle a hoché la tête.
Dans le bus, elle s'est assise à côté de moi et nous avons fait un jeu de mots.
Elle ne m'a posé aucune question sur le cahier.
Son silence était un cadeau.
À onze ans, j'avais besoin que ma vie ne soit pas entièrement faite d'entretiens et de dossiers.
Je voulais aussi me plaindre d'un devoir de mathématiques.
Je voulais rater un panier de basket.
Je voulais être vexée parce que Chloe avait choisi une autre partenaire pour un projet.
Nadine le comprenait.
Elle ne parlait pas de l'affaire à table sauf si je lançais le sujet.
Elle faisait les courses avec moi sans transformer chaque rayon en discussion sur la faim.
Un jour, j'ai insisté pour prendre trois pains de mie.
Elle m'a demandé si j'avais prévu quelque chose.
J'ai dit que non.
Je les voulais au cas où.
Elle les a mis dans le chariot.
Puis, le soir, elle m'a proposé de réfléchir avec ma psychologue à ce qui pouvait m'aider quand la peur du manque revenait.
Je n'ai pas aimé cette proposition.
J'avais l'impression qu'elle voulait m'enlever une protection.
Mais Nadine n'a pas jeté les pains.
Elle n'a pas fait de remarque sur la place qu'ils occupaient dans le placard.
Elle a attendu.
Les semaines ont passé.
Je continuais à conserver du pain dans mon sac d'école.
Un matin, je l'ai oublié pendant tout un cours.
J'ai senti un petit soulagement.
Puis un malaise, comme si j'avais été imprudente.
À la séance suivante, j'en ai parlé.
Ma psychologue, la docteure Ellis, m'a demandé ce que je pensais qu'il se produirait si j'oubliais mon pain.
« Peut-être rien », ai-je répondu.
« Et qu'est-ce qui te fait peur ? »
« Que quelqu'un parte sans prévenir. »
Elle a noté la phrase sans me demander de la répéter pour la rendre plus jolie.
Nous avons travaillé sur des gestes simples.
Savoir à qui demander de l'aide.
Avoir plusieurs numéros d'adultes fiables.
Repérer la différence entre une peur liée à un souvenir et un danger présent.
Nous avons aussi parlé du sommeil.
Je me réveillais souvent vers trois heures.
Je vérifiais la porte.
Je regardais par la fenêtre.
Nadine avait installé une veilleuse à ma demande.
Un jour, la docteure Ellis m'a proposé d'essayer de noter ce qui m'aidait à me rendormir.
J'ai écrit : « Otis respire très fort. »
Elle a souri.
Puis : « La voiture de Nadine est là. »
Puis : « Le petit déjeuner est prévu. »
Je trouvais ces phrases ridicules.
Pourtant, certains soirs, elles fonctionnaient.
À l'automne, une nouvelle décision judiciaire a prolongé mon accueil chez Nadine pendant l'examen du dossier.
Ma mère avait commencé à suivre certaines démarches exigées par les professionnels.
Je savais qu'il y avait des rendez-vous et une évaluation de ses capacités parentales.
Je ne savais pas tout.
Les adultes me transmettaient ce qui était nécessaire à mes décisions et à mon sentiment de sécurité.
Valerie avait demandé un contact avec moi.
J'ai refusé dans un premier temps.
Karen a recueilli ma position.
Elle a précisé qu'elle la présenterait dans le cadre de la procédure.
Je n'avais pas un pouvoir absolu sur chaque étape.
Mais on m'écoutait.
Quelques semaines plus tard, j'ai accepté de recevoir une lettre, pas un appel.
La première commençait par : « Je suis désolée que tu te sois sentie seule. »
J'ai arrêté de lire.
Ce n'était pas ce que je voulais entendre.
Je m'étais sentie seule parce que j'étais seule.
Nadine m'a demandé si je voulais ranger la lettre.
J'ai dit oui.
Je l'ai laissée dans une enveloppe au fond d'un tiroir.
Le lendemain, j'ai eu une mauvaise note en sciences.
J'ai cru que Nadine allait être déçue.
Elle a regardé l'exercice.
« On peut demander à ton enseignante ce que tu n'as pas compris. »
« Tu n'es pas fâchée ? »
« Non. »
« Même si j'ai eu sept sur vingt ? »
« Même si tu as eu sept. »
J'ai commencé à m'énerver.
Je lui ai dit qu'elle mentait sûrement pour être gentille.
Pendant mon premier semestre de retour à l'école, la bibliothécaire m'a proposé une activité.
Il fallait classer des livres abîmés pour le prochain don.
J'ai accepté parce que personne ne s'attendait à ce que je parle.
Les livres étaient empilés dans de grandes caisses.
Certains avaient des couvertures décollées.
D'autres portaient des noms écrits au feutre sur la première page.
J'ai commencé par les ranger par ordre alphabétique.
La bibliothécaire m'a montré comment vérifier l'état des pages.
Elle m'a dit que nous pouvions en réparer quelques-uns.
Les autres seraient recyclés.
Je lui ai demandé si un livre abîmé était encore utile.
« Parfois oui. Tout dépend de ce qu'on peut encore lire et de ce dont il a besoin. »
Je suis rentrée en pensant à cette phrase.
Je ne voulais pas qu'on me compare à un livre cassé.
Mais j'aimais l'idée qu'on ne jetait pas une chose seulement parce qu'elle avait été mal traitée.
À la séance suivante, j'ai réparé la reliure d'un vieux recueil de contes.
La colle a séché de travers.
Nous avons recommencé.
Le travail demandait de la patience.
Ce n'était pas une réparation instantanée.
Un mercredi, Chloe est venue à la bibliothèque.
Elle m'a trouvé devant une pile de livres.
« Tu es devenue responsable de tout ça ? »
« Seulement de cette caisse. »
Elle a soulevé un roman et demandé si nous pouvions le lire ensemble.
Nous avons décidé de l'emprunter.
Chaque semaine, nous lisions quelques pages.
Nous nous appelions pour parler des personnages.
Il nous arrivait de nous disputer sur leurs choix.
Nous pouvions être en désaccord sans que l'une disparaisse pendant des jours.
Un soir, je me suis rendu compte que je n'avais pas vérifié mon téléphone depuis notre conversation.
Je l'avais laissé charger dans une autre pièce.
Il n'y avait aucun appel manqué.
J'ai pensé à la semaine où j'avais appelé Maman sept fois dans une journée.
La différence me paraissait immense.
J'avais maintenant plusieurs adultes à qui parler.
Je n'avais pas besoin d'attendre la seule personne qui refusait de me répondre.
Pour la fête de l'école, j'ai préparé un petit panneau sur les réparations des livres.
Nadine est venue le voir.
Elle a pris une photographie.
Je lui ai demandé de ne pas la publier sans ma permission.
Elle a répondu immédiatement qu'elle la garderait pour nous.
J'ai souri.
Une photo pouvait rester une photo.
Elle n'avait pas besoin de servir à montrer une famille parfaite.
À la fin du trimestre, l'enseignante a organisé une journée consacrée aux métiers.
J'ai demandé à rencontrer une journaliste locale.
Elle travaillait pour un petit journal.
Elle a expliqué comment elle vérifiait les déclarations avant de publier.
Je lui ai demandé ce qu'elle faisait quand deux personnes racontaient des versions incompatibles.
Elle a répondu qu'elle cherchait des documents, d'autres témoignages et des éléments vérifiables.
Elle ne pouvait pas toujours tout établir.
Dans ces cas-là, elle devait le dire.
J'ai pensé à Karen et à son petit carnet.
Le travail des adultes responsables consistait parfois à reconnaître les limites de ce qu'ils savaient.
Cette idée m'a plu.
Je me suis inscrite à l'atelier du journal scolaire pour l'année suivante.
J'ai reçu un formulaire à faire signer.
Nadine l'a lu avec moi.
Puis elle a apposé sa signature selon l'autorité qui lui était confiée.
Le lendemain, j'ai rendu la feuille.
Je ne m'étais pas demandé si quelqu'un serait disponible pour la signer.
À la maison, j'ai montré le formulaire à Nadine. Elle a demandé ce qui m'intéressait dans ce club. J'ai répondu que je voulais apprendre à écouter les gens et à poser de bonnes questions. Elle a souri. Nous avons cherché ensemble un carnet à pages numérotées.
Elle n'a pas haussé la voix.
« Je suis préoccupée par le fait que tu te sentes si mal. La note, on peut travailler dessus. »
Je suis montée dans ma chambre.
J'ai claqué la porte.
Puis j'ai attendu des pas furieux dans le couloir.
Personne n'est venu me menacer.
Dix minutes plus tard, Nadine a frappé.
« Tu veux que je te laisse tranquille ou que je reste un peu ? »
J'ai répondu de me laisser tranquille.
Elle a respecté ma réponse.
Au dîner, elle m'a demandé si je voulais reprendre les sciences le samedi.
J'ai accepté.
Le week-end, nous avons passé une heure sur le chapitre.
J'avais oublié plusieurs notions pendant les jours où je pensais davantage aux appels qu'aux devoirs.
En reprenant les bases, je comprenais mieux.
À la fin, Nadine a fermé le livre.
« Tu vois, une mauvaise note ne dit pas tout de toi. »
J'ai senti mes yeux piquer.
J'avais passé des années à essayer d'être une fille qui ne dérangeait jamais.
Nadine m'apprenait que je pouvais être fatiguée, désagréable ou mauvaise en sciences sans perdre ma place à table.
Pour mon douzième anniversaire, elle a invité Chloe et deux camarades.
Nous avons fabriqué des pizzas.
J'ai choisi un gâteau au citron.
Personne ne l'a remplacé parce qu'un autre enfant voulait du chocolat.
Personne n'est parti avant que je souffle les bougies.
Sarah est passée déposer un cadeau et a serré Nadine dans ses bras.
Je les ai vues parler dans la cuisine.
J'ai eu peur qu'elles discutent de moi.
Elles parlaient d'une fuite sous l'évier.
J'ai ri toute seule.
Ce soir-là, j'ai rangé les bougies dans une boîte.
Je voulais garder quelque chose de cette journée.
Pas un ticket de caisse.
Pas une preuve de ce que j'avais subi.
Un petit objet qui me rappelait simplement que j'avais douze ans et que j'avais eu un anniversaire.
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Quand Sarah a appelé le shérif, la porte fermée a cessé de me protéger du monde #11
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