Le jour du départ, Joanna m'a conduite à l'aéroport.
Je portais une veste bleue et des chaussures suffisamment confortables pour marcher longtemps.
Ma valise était plus légère que prévu.
En arrivant devant le terminal, j'ai senti mon courage vaciller.
« Tu peux encore changer d'avis », ai-je dit, sans savoir à qui je m'adressais.
Joanna a souri.
« Bien sûr. Mais est-ce que tu le veux ? »
J'ai regardé les voyageurs entrer par les portes automatiques.
Un enfant traînait un petit sac rouge.
Un homme cherchait son passeport.
Une femme riait en parlant au téléphone.
Personne ne savait que je venais de bouleverser les habitudes de ma famille.
« Non », ai-je répondu. « Je veux partir. »
Joanna a serré ma main.
« Alors profite. »
J'ai franchi les contrôles avec une étrange sensation de légèreté.
Puis mon téléphone a vibré.
Derek.
« Les enfants sont déçus. »
Je me suis arrêtée près d'une fenêtre.
J'avais envie de lui rappeler les cartes postales promises.
L'appel prévu pour Noël.
Les semaines où je les avais reçus chez moi.
Mais je savais qu'une liste ne calmerait pas le reproche derrière ces quatre mots.
« Je suis triste qu'ils le soient. J'espère que vous passerez de bonnes fêtes. »
Il a répondu presque aussitôt.
« Tu fais vraiment passer des vacances avant ta famille. »
Je n'ai rien écrit.
À bord, une femme de mon âge s'est assise à côté de moi.
Elle s'appelait Elaine.
Elle allait retrouver sa sœur près de Lisbonne.
Nous avons parlé des livres que nous avions emportés.
Puis elle m'a demandé si je voyageais seule.
« Oui, pour huit semaines. »
« Quelle chance ! »
Ce mot m'a surprise.
Chance.
Dans ma famille, le voyage était devenu un problème.
Pour une inconnue, c'était une aventure.
J'ai raconté un peu de mon projet.
Elaine m'a parlé d'un petit café où sa sœur aimait déjeuner.
Nous avons échangé des conseils sans nous raconter nos blessures.
Cette conversation simple m'a fait du bien.
À l'atterrissage, la fatigue du voyage m'a rattrapée.
J'ai suivi les panneaux, récupéré ma valise et rejoint le transport que j'avais réservé pour mon arrivée.
Le chauffeur a confirmé l'adresse avant que nous partions.
Je regardais défiler les immeubles, les panneaux et les collines.
Le Portugal ne ressemblait pas aux photographies parfaites de mon dossier.
Il y avait des embouteillages.
Des travaux.
Des stations-service.
Des gens fatigués qui rentraient chez eux.
Cela m'a rassurée.
Je n'étais pas entrée dans un rêve.
J'étais arrivée dans un pays réel où je devrais apprendre à me débrouiller.
À Óbidos, les rues étroites m'ont obligée à ralentir.
Ma location se trouvait près d'un passage pavé, avec une petite cour derrière une porte bleue.
La propriétaire m'avait laissé des instructions précises pour récupérer les clés.
La maison sentait le savon et la pierre fraîche.
Dans la chambre, une couverture épaisse attendait au pied du lit.
J'ai posé ma valise.
Le silence m'a semblé immense.
Chez moi, il était rempli par l'idée de toutes les choses que je n'avais pas encore faites.
Ici, il ne me demandait rien.
J'ai envoyé un message à Joanna.
« Bien arrivée. Maison charmante. Fatiguée mais heureuse. »
Puis j'ai pris une douche, mangé une soupe achetée en chemin et ouvert les volets.
La lumière tombait sur un mur blanc.
Je n'avais aucun repas à préparer pour quelqu'un d'autre.
Pourtant, cette nuit-là, j'ai mal dormi.
Je pensais à Derek.
À mes petits-enfants.
À Leonard.
À tout ce qu'il y avait de familier dans ma maison de Raleigh.
Au matin, j'ai voulu appeler pour m'assurer que tout allait bien.
Ma main était déjà sur le téléphone.
Je me suis arrêtée.
Ils pouvaient me contacter s'ils avaient besoin de parler.
Je n'avais pas à vérifier en permanence que ma décision était acceptable.
Je suis sortie acheter du pain.
Une vendeuse m'a parlé lentement, avec patience.
Je savais dire bonjour et merci en portugais.
Pas beaucoup plus.
Nous avons réussi à nous comprendre.
Sur le chemin du retour, j'ai acheté une petite carte illustrée de remparts.
J'y ai écrit quelques mots pour mon petit-fils.
Je lui ai raconté les pavés, le ciel et le pain encore chaud.
Je n'ai parlé ni de dispute ni de culpabilité.
Un enfant avait le droit de recevoir une carte postale sans qu'elle porte le poids des conflits entre adultes.
Le premier week-end, j'ai découvert que voyager seule demandait aussi de savoir supporter les moments sans événement.
Il n'y avait pas chaque jour une visite extraordinaire.
Parfois, je faisais simplement les courses.
Je rapportais du pain, des fruits et du lait.
Je cherchais comment utiliser une machine que je ne connaissais pas.
Je regardais la météo avant de sortir.
Cela ressemblait beaucoup à ma vie ordinaire.
Mais la différence se trouvait dans les heures qui séparaient les petites obligations.
Elles m'appartenaient.
Une après-midi, j'ai décidé de ne pas sortir.
Je suis restée sur le canapé avec mon livre.
À seize heures, j'ai eu l'impression de perdre mon temps.
Je me suis levée pour nettoyer la cuisine.
Puis je me suis rappelé qu'elle était déjà propre.
J'ai cherché autre chose à faire.
Le linge était rangé.
Le réfrigérateur ne demandait rien.
J'ai compris que j'étais devenue incapable de rester immobile sans ressentir une forme de culpabilité.
Je me suis rassise.
Ce n'était pas facile.
J'ai lu trois pages avant de me relever pour préparer du thé.
Mais je suis revenue au livre.
Le soir, j'avais terminé un chapitre entier.
Je n'avais rien accompli de mesurable.
J'étais pourtant reposée.
Le lendemain, j'ai appelé Joanna pour lui raconter cette découverte.
Elle a ri avec douceur.
« Tu vois, Maman, le repos est aussi quelque chose qu'on peut apprendre. »
Je me suis souvenue de sa jeunesse.
Elle voulait parfois rester dans sa chambre tout le samedi.
Je l'encourageais à sortir, à faire du sport, à aider dans la maison.
J'avais peut-être transmis aux enfants l'idée qu'une journée vide était une journée gâchée.
Je lui ai présenté des excuses pour mes remarques d'autrefois.
« Tu n'as pas besoin de t'excuser pour chaque samedi de mon adolescence », a-t-elle répondu.
« Je sais. Mais je veux que tu comprennes que je vois les choses autrement. »
Nous avons changé de sujet.
Elle m'a demandé ce que je mangeais.
J'ai décrit une soupe de légumes et des biscuits croquants.
« Et pas de dinde pour douze personnes ? »
« Pas même pour deux. »
Elle a éclaté de rire.
En raccrochant, j'ai ouvert les volets.
La pluie avait cessé.
Je suis sortie faire un tour autour du quartier.
Je n'avais pas de destination précise.
J'ai pris une ruelle que je n'avais pas encore remarquée.
Au bout, un mur couvert de petites fleurs bordait une cour.
J'ai fait un croquis rapide.
Mon dessin était maladroit.
Pourtant, c'était la première fois depuis longtemps que je consacrais autant d'attention à quelque chose d'aussi inutile qu'une jolie porte.
J'ai gardé la page.
Cliquez ici pour continuer la lecture : PARTIE 6 : Les premiers jours à Óbidos m’ont appris à choisir mon emploi du temps sans demander la permission
Le dîner de Thanksgiving où mon fils a laissé sa femme me réduire à une domestique #11
Part 5 of 16
