Lucas avait dix ans lui aussi.
Il connaissait Ethan depuis la maternelle.
Avant la maladie, leurs disputes les plus graves portaient sur les règles des jeux et la propriété d'une carte de collection.
Quand sa mère m'a demandé s'il pouvait venir, j'ai d'abord regardé le calendrier de soins.
Ethan était un peu moins douloureux ce jour-là.
Il avait demandé une visite courte.
Nous avons convenu de vingt minutes, avec la possibilité d'arrêter plus tôt.
Lucas est arrivé avec une boîte de crayons et un paquet de biscuits.
Il était tellement nerveux qu'il a oublié de retirer ses chaussures.
Ethan l'a observé depuis le canapé.
« Tu as l'air d'aller chez le directeur. »
Lucas a baissé la tête.
« Je savais pas quoi dire. »
« Alors dis rien de compliqué. »
Lucas a levé son sac.
« J'ai apporté les crayons que tu m'avais prêtés. »
Ethan a grimacé.
« Tu les as gardés six mois. »
« Tu avais dit que je pouvais les utiliser. »
« Pas les adopter. »
Ils ont ri.
Je me suis éloignée de quelques pas tout en restant disponible.
Les garçons ont repris une vieille partie de jeu de plateau.
Lucas avait préparé les pièces pour qu'Ethan puisse jouer sans rester longtemps assis.
Il n'en a pas fait toute une démonstration.
Il a simplement ajusté la table.
Ethan a apprécié ce silence.
À la fin de la partie, Lucas a annoncé qu'il avait triché.
« Tu as gagné quand même », a-t-il dit.
Ethan a levé un sourcil.
« Tu crois que j'ai besoin que tu me laisses gagner ? »
Lucas a rougi.
« Non. Je voulais juste que ce soit bien. »
Mon fils a posé une pièce.
« Alors rejouons normalement la prochaine fois. »
Lucas a hoché la tête.
Il a mis plusieurs secondes à répondre.
« Il y aura une prochaine fois ? »
Le visage d'Ethan s'est fermé.
La même question nous suivait dans chaque pièce.
« J'espère », a-t-il dit.
Lucas a commencé à pleurer.
Il s'est essuyé les joues avec la manche de son pull.
« Désolé. »
« C'est pas grave », a répondu Ethan. « Moi aussi, j'ai peur. »
Je me suis approchée.
Je leur ai demandé s'ils voulaient que je reste.
Ils ont accepté.
Lucas a regardé son ami.
« Est-ce que tu vas mourir bientôt ? »
Ethan a serré son plaid.
« Les médecins ne savent pas exactement. »
Lucas a fixé la table.
« J'aurais voulu te connaître plus longtemps. »
Mon fils a murmuré :
« Moi aussi. »
Je n'ai pas cherché à rendre cette conversation heureuse.
Elle était vraie.
Et les deux enfants avaient le droit de dire ce qu'ils ressentaient.
Avant de partir, Lucas a laissé un dessin.
Cette fois, le chien avait quatre pattes, mais cinq oreilles.
Ethan l'a examiné avec sérieux.
« Tu progresses à l'envers. »
Après la visite de Lucas, j'ai écrit à sa mère pour la remercier.
Elle m'a répondu qu'il avait passé la soirée à parler d'autre chose.
Puis, au moment de dormir, il avait demandé si Ethan serait encore vivant à son anniversaire.
Elle n'avait pas su quoi répondre.
Je lui ai conseillé de ne pas inventer une date.
Nous-mêmes n'en avions pas.
Elle pouvait expliquer que la maladie était très grave, qu'il était possible qu'Ethan meure bientôt et qu'ils continueraient à prendre soin de leur ami.
Quelques jours plus tard, elle m'a raconté que Lucas avait choisi d'acheter une carte d'anniversaire sans attendre.
Il l'avait remplie de dessins absurdes.
Nous l'avons reçue un mardi.
Ethan a voulu l'ouvrir immédiatement.
Le recto montrait un ballon qui portait des lunettes.
À l'intérieur, Lucas avait écrit qu'il espérait qu'ils pourraient encore se disputer sur les règles d'un jeu.
Ethan a souri.
« Il n'a pas compris que j'ai toujours raison. »
Il a placé la carte dans sa boîte.
Puis il m'a demandé si Lucas pouvait venir de nouveau une autre semaine.
Je lui ai répondu que nous verrions avec l'équipe de soins et son énergie.
Il a accepté cette réponse sans protester.
Pour une fois, nous n'avions pas eu besoin d'embellir l'incertitude.
Lucas a souri à travers ses larmes.
Sa mère l'a pris par l'épaule.
La semaine précédant la visite de Lucas, j'avais reçu plusieurs messages de parents d'élèves.
Certains voulaient savoir comment soutenir Ethan.
D'autres demandaient si leurs enfants avaient le droit de parler de la mort.
J'étais touchée par leur attention.
Mais je ne pouvais pas devenir la conseillère de toutes les familles de la classe.
J'ai demandé à l'institutrice de transmettre une note simple.
Nous remercions les enfants pour leurs dessins.
Ethan peut répondre selon son énergie.
Les questions personnelles et médicales ne doivent pas être posées directement à notre fils.
La conseillère scolaire restait disponible pour les élèves qui avaient besoin de parler.
L'institutrice m'a appelée le lendemain.
« Vous avez bien fait de poser cette limite », a-t-elle dit.
Elle m'a expliqué qu'un enfant avait demandé si le cancer était contagieux.
Un autre pensait qu'Ethan était malade parce qu'il n'avait pas assez mangé de légumes.
La conseillère avait pris le temps de corriger ces idées, avec des mots adaptés à leur âge.
Je lui en ai été reconnaissante.
Ethan avait déjà assez de choses à traverser.
Il n'avait pas besoin de porter les peurs et les malentendus de toute une classe.
Le jour de la visite, Lucas semblait soulagé d'apprendre qu'il pouvait simplement jouer.
Sa mère nous avait demandé si elle devait préparer un discours.
Après le départ de Lucas, j'ai demandé à Ethan s'il regrettait de lui avoir parlé de ses peurs.
Il a réfléchi longtemps.
« Non.
Je regrette seulement qu'il soit triste.
» Je lui ai rappelé qu'il ne pouvait pas décider de ce que son ami ressentait.
Il a répondu qu'il le savait, mais que cela restait difficile.
Nous avons choisi de ne pas poursuivre cette conversation.
Il a demandé de la musique, puis a fermé les yeux.
Je suis restée sur le fauteuil près de lui.
« Surtout pas », avait répondu Ethan en l'entendant.
Nous avons ri.
Après leur partie de jeu, les garçons ont demandé à regarder une ancienne photographie.
On les voyait à cinq ans, debout devant un gâteau d'anniversaire.
Lucas avait du chocolat sur le menton.
Ethan portait un chapeau pointu à l'envers.
« Tu avais mangé trois parts », a accusé mon fils.
« Deux », a protesté Lucas.
« Plus la moitié de la mienne. »
Lucas a réfléchi.
« C'est possible. »
Ils ont essayé de se rappeler le cadeau que Lucas lui avait offert.
Un camion miniature, selon Ethan.
Un jeu de cartes, selon Lucas.
J'ai retrouvé la photographie du paquet dans un ancien album.
C'était un puzzle de dinosaures.
Les deux garçons ont éclaté de rire.
Cette banalité m'a frappée.
Ils avaient passé tant d'années ensemble qu'ils avaient le droit de mal se souvenir.
Leur amitié ne devait pas être transformée en souvenir parfait simplement parce que l'un d'eux était gravement malade.
Après la visite, Lucas a envoyé un message à Ethan.
« Je suis désolé d'avoir pleuré. »
Mon fils m'a demandé de lui lire le message.
Puis il a répondu lui-même, lentement.
« Moi aussi je pleure parfois. Tu peux venir quand même. »
Lucas a envoyé une photographie de son chien réel, un petit animal brun qui dormait dans un panier.
Ethan a observé l'image.
« Il est plus beau que tes dessins. »
La réponse est arrivée aussitôt.
« Tu es très méchant avec un artiste. »
Ethan a souri.
Le soir, Chris lui a demandé s'il avait apprécié la visite.
« Oui. Il a eu peur, mais il est resté lui-même. »
Puis il a voulu connaître l'histoire du meilleur ami d'enfance de son père.
Chris lui a parlé d'un garçon nommé Victor.
Ils jouaient au football dans un terrain vague après l'école.
Un jour, Victor avait déménagé sans prévenir.
Ils avaient échangé des lettres pendant quelques mois, puis s'étaient perdus de vue.
Ethan a demandé si cela l'avait rendu triste.
« Beaucoup », a répondu Chris.
« Est-ce que tu penses encore à lui ? »
« De temps en temps. »
« Alors Lucas pourra peut-être penser à moi sans être triste tout le temps. »
Chris a pris sa main.
« Oui, mon grand. Je le crois. »
Plus tard, j'ai raconté cette conversation à la conseillère de l'équipe de soins.
Elle m'a rappelé que les enfants pouvaient exprimer le deuil de manière changeante.
Ils pouvaient pleurer un moment, puis retourner jouer.
Cela ne signifiait pas qu'ils avaient oublié.
Je me suis demandé si nous, adultes, saurions nous accorder la même permission.
Quand Ethan m'a appelée pour lui apporter son plaid, je suis montée sans chercher la réponse.
Il m'attendait avec une question plus simple.
« Maman, tu peux me dire si Lucas dessine mieux les chats ? »
« Je ne suis pas certaine. »
« Alors on lui demandera demain. »
Je lui ai répondu que c'était une excellente idée.
Je les ai raccompagnés à la porte.
Elle m'a demandé comment elle devait lui parler du pronostic.
Je lui ai conseillé de suivre les informations que nous avions choisies de partager, sans inventer de promesse rassurante.
« Si Lucas a des questions précises, vous pouvez me les transmettre. Et son école a une conseillère qui peut l'aider. »
Elle m'a remerciée.
Après leur départ, Ethan s'est allongé.
« Est-ce que j'ai fait pleurer Lucas ? »
« Il pleure parce qu'il tient à toi. »
« Je voudrais que tout le monde soit content quand il vient me voir. »
« Tu n'as pas à organiser les émotions de tout le monde. »
Il a gardé le silence.
Puis il a demandé une autre chose.
« Si je ne peux pas rejouer avec lui, est-ce que tu lui diras que j'aurais voulu ? »
« Oui. »
« Mais ne lui donne pas mon meilleur jeu tout de suite. »
J'ai souri.
« Il restera ici tant que tu en auras envie. »
Le soir, Julien a appelé Chris.
Ils ont longuement parlé des difficultés que notre fils traversait.
Julien a proposé d'emmener Chris marcher le lendemain.
Mon mari a accepté, à condition que je puisse me reposer pendant leur absence.
Nous avons organisé la visite d'une infirmière de l'équipe à domicile.
Le lendemain, ils sont partis au parc près de la maison.
Chris est revenu avec des chaussures boueuses et une expression moins fermée.
« Je lui ai dit que j'avais peur de devenir quelqu'un que je ne reconnaîtrai plus », m'a-t-il confié.
« Qu'a-t-il répondu ? »
« Qu'il ne pouvait pas me promettre que tout irait bien. Mais qu'il décrocherait quand j'appellerais. »
Cette promesse-là, au moins, pouvait être tenue.
Quand nous avons rejoint Ethan, il regardait son dessin du chien.
« Lucas est vraiment mauvais », a-t-il dit.
Puis il a souri comme si le monde contenait encore une petite place pour la légèreté.
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L’homme dans les gradins et le secret que Chris gardait depuis huit années #11
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